Il y a deux espèces de carotte bien distinctes: la petite, et la
grande.
On connaît la première. Les carottiers de cette catégorie sont de
véritables lycéens, heureux de faire la nique à leurs professeurs.
Ils s'échappent du bureau pour courir au café.
Ils s'esquivent afin d'aller fumer un cigare.
Ils prétextent un mal de tête ou un mal de dents les jours de soleil,
pour avoir leur demi-journée.
Ils se font adresser une lettre de faire-part, encadrée de noir, pour
assister à un service funèbre imaginaire, et ils ne manquent jamais
d'aller jusqu'au cimetière.
Ils se font envoyer un commissionnaire pour affaire urgente.
Ils ont tous les huit jours un parent à conduire au chemin de fer.
Ils exploitent en un mot tous les menus détails de la vie ordinaire;
ils mettent les accidents en coupe réglée. Noces, indisposition,
baptême, incendie, naissance, garde nationale, prise de voile,
déménagement, tirage au sort, enterrement, élections, accouchement,
inondation, etc., etc.; ils savent tirer parti de tout aux dépens de
l'administration.
Tels sont les carottiers vulgaires, qui semblent bien mesquins à côté
des tireurs de grande carotte.
Les premiers sont des pillards qui filoutent une à une les heures
réglementaires; les seconds sont des conquérants qui, de par leur
audace, s'assurent des mois entiers de liberté.
Au premier abord on pourrait croire que la grande carotte expose à de
plus graves dangers que la petite.
C'est une erreur.
Pour dix petites carottes on a dix mauvaises notes; une grande passe
presque toujours inaperçue, et, fût-elle découverte, elle ne peut
valoir qu'une seule mauvaise note.
Le grand carotteur perd tous les dix-huit mois son père ou sa mère à
deux cents lieues de Paris.
Il a à suivre au fond de l'Allemagne un procès dont dépend toute sa
fortune.
Il conduit en Italie une soeur poitrinaire.
Il poursuit en Valachie sa femme qui vient de se faire lever par un
boyard qui étudiait en médecine.
Le petit carottier exploitait les accidents de l'existence; le grand
carotteur exploite les catastrophes. Les morts, les héritages, les
crimes, les procès, autant de cordes à son arc.
--Moi, continua M. Brugnolles, je n'ai qu'une corde à mon arc; mais
c'est la corde infaillible. Je suis malade.
--Maladie incurable! je m'en doutais depuis que je vous écoute, dit
Caldas.
--Ne croyez pas que cela soit facile. Il ne s'agit pas de dire: «Je
suis malade, je vais prendre un congé;» il faut arriver à se faire
dire: «Vous êtes malade, prenez donc un congé!» Voilà pourquoi je me
tue de travail ici. Chacun sait bien que ces excès de labeur ont
délabré ma santé. Je dois dire du reste qu'en huit jours je mets mon
service au courant pour deux mois. J'ai fini ma besogne aujourd'hui;
demain je commencerai à éprouver des vertiges. Après-demain mon chef
me suppliera d'aller me soigner. Et c'est ainsi, mon cher, que, tout
en passant pour un excellent employé, toujours porté au tableau
d'avancement, j'ai trouvé le moyen de ne venir au ministère que
quarante jours par an.
--Mais que faites-vous du reste de votre temps? demanda Caldas.
--Moi, je suis voyageur de commerce.