On ne se résigne pas volontiers à perdre quatre-vingt-dix francs, et
un honnête homme n'a qu'une parole, même avec son tailleur.
Voilà pourquoi le lendemain retrouva Caldas à son bureau. Mais comme
il n'avait pas encore digéré l'affront de la veille, il s'était
procuré les tables de mortalité de Déparcieux afin d'étudier la
question économique des caisses de retraite.
Ce précieux ouvrage lui apprit que la vie probable d'un homme parvenu
à l'âge de vingt-cinq ans (et Caldas les aurait à la Saint-Jean d'été)
est de quatorze ans et huit mois.
--Ah! dit-il, je vois bien que l'on trompe ici! Mais consultons
quelque autre statisticien.
Ricardo, Adam Smith et M. Schnitzler, dont il invoqua tour à tour
l'autorité, ne s'éloignent guère que de quelques mois du chiffre de
Déparcieux.
--Allons, pensa Caldas, mes quatre-vingt-dix francs courent grand
risque d'être flambés! Mais non, j'en aurai le coeur net, je veux
rattraper mon argent, je resterai ici, je ferai mes trente-six ans, et
quand j'aurai ma retraite (je suis décidé à vivre très-longtemps) pour
vexer l'administration et lui faire du tort, je vivrai plus vieux que
le centenaire du _Constitutionnel_, et l'on mettra ma longévité dans
les faits-divers!
Cette résolution prise, il concentra toute son intelligence à se
donner l'air et l'esprit bureaucratiques.
Pour commencer, il apporta un vieux paletot, déférant enfin aux
observations de M. Rafflard, qui, à plusieurs reprises, avait paru
choqué de lui voir conserver pour travailler au bureau ses habits
neufs.
Le vêtement de travail, en effet, est aussi nécessaire à l'employé
qu'au canotier la vareuse.
Il n'est pas riche, l'employé, en général, et il lui faut faire des
miracles d'industrie pour n'avoir pas des chapeaux trop gras avec des
appointements si maigres.
Il est presque toujours très-propre. A le voir dans la rue on ne
devine pas sa gêne périodique. Il a chaîne d'or vrai ou faux au gilet,
sa chaussure est soigneusement cirée, et si son couvre-chef laisse à
désirer, c'est que les chapeliers n'ont pas imaginé encore de vendre
les chapeaux soixante francs, payables à raison de deux francs par
mois.
Le pantalon seul trahit l'employé; ces plis affreux qui se font aux
genoux sont sa désolation.
Quelques-uns ont essayé de les prévenir. Pour cela, une fois emboîtés
dans leur chaise, ils lâchent leurs bretelles et retroussent leurs
pantalons jusqu'à mi-jambe. Vains efforts! la genouillère paraît
toujours; seulement, au lieu d'être à sa place ordinaire, elle est
vers le milieu des tibias, ce qui leur donne l'air d'avoir des
exostoses.
Cette nécessité d'une mise convenable est une des sept plaies de
l'employé de l'Equilibre. Il doit être habillé comme un monsieur, lui
qui ne gagne pas tant que l'ouvrier.
Et l'ouvrier imbécile qu envie le sort de ce bourgeois en redingote!
Obligé ainsi de sacrifier au paraître, tous, au ministère, depuis le
chef de bureau jusqu'au surnuméraire, ont une double garde-robe.
La grande tenue, celle du dehors; la petite tenue, celle du dedans.
Que cette dernière est horrible, grand Dieu!
C'est avec des pincettes, lecteur, que je voudrais te présenter les
vieux habits noirs, les redingotes ou les paletots que j'ai vus sur le
dos de plus d'un collègue de Caldas.
On ne les brosse jamais, ces fidèles serviteurs.
La poussière, l'encre, les taches s'y entassent d'une année à l'autre,
si bien qu'un géologue en friperie pourrait, à ces couches
successives, assigner, avec précision l'âge de chacune de ces loques.
Car elles ne s'usent jamais; les vêtements neufs passent, les
guenilles restent.
La plupart des gens de bureau se bornent à déposer chaque matin dans
l'armoire aux habits dont est pourvue chaque pièce, leur redingote,
leur pardessus, et le haillon qu'ils endossent à la place forme un
singulier contraste avec leurs pantalons et leurs gilets quelquefois
élégants.
On dirait un alliage de Brummel et de Chodruc-Duclos.
Cependant il est un genre d'employé qui sait éviter ce contraste;
c'est