Au bureau du Sommier, c'est ordinairement le jeune Basquin qui se
charge d'aller toucher les émoluments de ses confrères. Comme les
autres, Caldas s'approcha pour mettre sa signature sur la feuille
d'émargement. Basquin l'arrêta.
--Vil surnuméraire, lui dit-il, apprenez que vos pareils ne signent
pas à côté de nous sur cet état. Ils vont toucher eux-mêmes à la
caisse.
--Pourquoi cette humiliation? demanda Romain.
--Parce qu'ici, répondit M. Rafflard, les surnuméraires ne comptent
pas. Les cent francs qu'on vous alloue par mois ne sont pas des
appointements, vous les recevrez à titre gracieux de l'administration,
qui ne vous doit rien.
--Ah! c'est un peu fort, dit Caldas; est-ce que je ne travaille pas
comme les autres?
--Il est vrai, dit Gérondeau, que vous n'en faites pas plus que nous.
--Enfin, vous auriez tort de vous plaindre, ajouta Basquin; le
ministère de l'Équilibre est le seul qui paye les surnuméraires. Allez
donc voir à la Guerre et aux Finances. Ainsi, croyez-moi, passez à la
caisse, et estimez-vous encore trop heureux.
Caldas se levait pour suivre ce conseil, tout en se disant qu'il
allait goûter du budget pour la première et dernière fois, lorsque la
porte s'entre-bâilla et une voix flûtée demanda:
--Pardon, Messieurs, est-ce ici le bureau de M. Caldas?
Romain fit un bond; il venait de reconnaître le timbre argentin de
Mlle Célestine.
--C'est ici, fit Gérondeau en quittant sa place; veuillez donc entrer,
Madame.
L'ingénue de Grenelle ne se le fit pas dire deux fois.
Elle avait une toilette étrange et singulièrement tapageuse. Un
chapeau noir en tulle avec une énorme rosé rouge ponceau sur le côté,
une robe à trente-six volants et un burnous gris-perle traînant sur
ses talons. Tout ce luxe sentait le temple à un quart de lieue, mais
Gérondeau fut fasciné.
--Caldas est un scélérat, dit-il tout bas à Nourrisson, ça doit être
une femme du grand monde.
--Je le crois, répondit-il, elle sent l'eau de lavande ambrée.
--Oh! que j'ai eu de peine à vous trouver, monsieur Caldas, fit
Célestine en minaudant, j'ai cru que j'allais _remporter ma veste_.
Personne ne vous connaissait ici. Heureusement j'ai rencontré un
garçon complaisant qui m'a conduite au chef du secrétariat.
--A M. Le Campion? fit Romain épouvanté.
--Je crois que oui, un vieux qui a une bonne balle de père noble avec
son paravent comme dans _Michel Perrin_. En voilà un qui a _allumé son
gaz_ en me voyant. Faut dire que j'avais soigné mon entrée comme dans
le _père de la débutante_; je lui ai _vendu mon piano_, et me voilà.
--Au fait, pensa Caldas, que m'importe! je m'en vais demain.
Pendant ce commencement d'entretien, Gérondeau, d'habitude si familier
avec les dames, était resté debout et découvert.
L'argot des coulisses, que parlait Mlle Célestine, lui imposait, et il
croyait y deviner le langage des castes privilégiées où il n'est pas
admis.
Mlle Célestine avait fait d'un coup d'oeil l'inventaire du bureau.
Elle reprit en tutoyant Romain, oublieuse du décorum qu'elle avait
arboré d'abord:
--Ça n'est pas d'une gaieté folle, ton bocal! C'est comme dans
_Pierrot bureaucrate_. En voilà des cartons verts! Qu'est-ce qu'il y a
dedans, des souris?
--Les souris et les grâces y logeraient, Madame, si vous y veniez
quelquefois, soupira Gérondeau.
L'ingénue de Grenelle considéra un instant le gros expéditionnaire, et
se penchant à l'oreille de Caldas:
--Il me va, à moi, ce petit père; il a l'air farce, c'est comme dans
_Roger-Bontemps_. Mais ris donc un peu, tu n'as pas l'air content.
J'ai été gentille pourtant, j'espère que je suis exacte.
--Comme une lettre de change, dit Caldas.
Mlle Célestine ne releva pas cette épigramme.
--Est-ce que nous ne _jouerons pas les filles de l'air?_
continua-t-elle; d'abord je dîne avec toi, j'ai fait coller une bande
sur l'affiche: _relâche pour cause d'indisposition._
--Saperlotte! fit Gérondeau suffoqué, une actrice!!! ô mes rêves!!!
--Viens-tu, Romain? insista l'ingénue.
Comme ils allaient sortir tous les deux, la porte s'ouvrit derechef et
la tête carrée de M. Krugenstern apparut.
--Monsir Galtas? demanda-t-il.
Romain, qui ne voulut pas initier davantage ses collègues à sa vie
d'intérieur, jugea à propos de donner audience à son tailleur dans le
corridor.
C'est un brave homme que Krugenstern. Quand il eût appris que les
appointements de son client n'étaient que de cent francs par mois, il
déclara qu'il se contenterait de dix pour cent.
--Suivez-moi donc à la caisse, dit Caldas à son tailleur et à son
amie.
Ils étaient à peu près aux trois quarts de l'escalier, lorsque Romain
s'entendit héler par une voix perçante.
Il se retourna et se trouva face à face avec le critique Greluchet.
--Enfin, je te repince, s'écria ce littérateur, après t'avoir réclamé
aux quatre vents du ciel. Il y a un mois que j'arrête tous les
passants dans la rue pour leur demander ton adresse.
--Et c'est le 31 qu'on te l'a donnée, observa Caldas.
--A ne te rien céler, comme on dit à la Comédie-Française, continua
Greluchet, ce jour m'a paru propice. Mais quelle est donc cette belle
enfant?
L'ingénue se présenta elle-même. Au paletot de Greluchet elle avait
flairé un homme de lettres, et ses grandes manières lui donnaient une
haute idée de son influence.
--Je suis Mlle Célestine du théâtre de Grenelle, répondit-elle en
avançant la bouche en coeur.
--Nous vous aurons un engagement pour le Vaudeville, affirma le
critique.
Et comme Caldas se remettait en marche, il suivit la bande.
Au guichet de la caisse il fallut attendre quelques instants.
Quand le tour de Romain fut venu:
--Votre nom? demanda le caissier.
--Caldas, dit-il.
Le caissier ouvrit un registre.
--Surnuméraire au bureau du Sommier, n'est-ce pas?
--C'est cela même.
--Eh bien, vous me redevez dix francs.
--Comment, comment cela? demanda Caldas, qui trouvait la plaisanterie
de mauvais goût.
--Oui, dix francs,--une amende du 29.
--Soit, mais il me revient quatre-vingt-dix francs sur mes
appointements.
Le caissier haussa les épaules.
--Vous savez bien, reprit-il, que le premier mois de vos appointements
est versé à la caisse des retraites, vous le toucherez dans trente-six
ans.
--Est-ce sérieux ce que vous dites là? balbutia Caldas frappé au
coeur.
--Ne me faites donc pas poser, répondit le caissier en refermant
brusquement son guichet.
Alors ce fut un terrible concert d'imprécations et de plaintes.
--C'est une abomination! criait Caldas, un vol manifeste! Gardez mon
argent, je vous en fais cadeau et ne remets plus les pieds dans cette
baraque.
Mais Caldas n'était pas le plus indigne.
Qui peindra la fureur de Greluchet le critique? Son exaspération se
mesurait à la perte qu'il faisait; et il perdait à cette déconvenue
dix francs qu'il comptait emprunter à Romain, et un bon dîner qu'il
était sûr de faire avec lui.
--Il faut leur faire un procès, hurlait-il, leur envoyer des
huissiers.
Krugenstern n'était pas satisfait, mais il semblait supporter
philosophiquement son malheur.
Mlle Célestine, si elle fit une petite moue, reprit vite sa bonne
humeur.
Elle tira Caldas par la manche.
--Console-toi, lui souffla-t-elle dans l'oreille, Mont-Saint-Jean m'a
payé ma semaine ce matin, j'ai sept francs dix sous, c'est moi qui
t'invite.
Krugenstern, à son tour, prit Caldas à part. Il le conjura de ne pas
donner sa démission, de patienter; et comme Romain lui faisait
observer qu'il ne pourrait rester trente jours sans manger, ce
tailleur-providence lui offrit sa table et lui glissa vingt francs
dans la main pour son argent de poche.
Désarmé par tant de générosité, Caldas lui promit de rester dans
l'administration.
A ce moment Romain entendit des rires étouffés dans le corridor, et
dans la pénombre il aperçut un groupe qui se tenait les côtes.
C'étaient les bons petits camarades de bureau. Ils s'étaient bien
gardés de lui apprendre cette retenue du premier mois, afin d'avoir
l'agréable spectacle de sa consternation; et l'événement avait dépassé
leur attente.
C'est une mystification qu'à l'Équilibre on réserve toujours à
l'innocence du surnuméraire.
Un nouveau personnage apparut tout essoufflé. C'était l'aimable
Sansonnet.
Ce bon jeune homme, qui venait de toucher ses appointements, avait
couru au bureau de Caldas pour l'inviter à dîner. Ayant su qu'il était
avec une actrice, il avait pris ses maigres jambes à son cou pour ne
pas manquer cette bonne fortune de dîner avec une femme de théâtre.
--Je vous emmène, dit-il à Caldas.
--Je ne puis, répondit celui-ci; je suis avec madame et ces messieurs,
M. Greluchet, un de nos critiques éminents, et monsieur....
--Mais j'espère, interrompit Sansonnet, que madame et ces messieurs me
feront l'honneur d'accepter mon invitation.
Tout le monde accepta, et Sansonnet, ravi de dîner avec tant de gens
de lettres, prit le bras du tailleur pour se rendre au restaurant.