LA SAINTE TOUCHE

Oh! SAINTE TOUCHE, qu'il est doux de célébrer le jour de votre fête!

Comme il est bon de sentir dans sa poche frétiller vos médailles!

SAINTE TOUCHE, venez à mon aide! dit le pauvre diable qui vient de

voir filer sa dernière pièce de cinq francs.

SAINTE TOUCHE, secourez-moi! voici mon pantalon qui s'effrange, mes

souliers qui éclatent de rire, et mon chapeau qui rougit, le traître.

SAINTE TOUCHE, soyez-moi propice! vous savez avec quelle impatience ma

femme attend cette jolie robe de soie qui plaira tant à son cousin

Alfred, cette robe de soie qui me ramènera peut-être un quart de lune

de miel.

SAINTE TOUCHE, écoutez-nous! le propriétaire s'impatiente, le

restaurateur ne veut plus faire crédit, le limonadier demande de

l'argent.

SAINTE TOUCHE, priez pour nous! les créanciers hurlent à nos chausses.

SAINTE TOUCHE, ayez pitié de nous!

SAINTE TOUCHE, exaucez-nous!

Sainte Touche a entendu toutes ces voix éplorées qui criaient du fond

de l'abîme...

Et c'est aujourd'hui le jour de sa fête.

Dès hier les employés étaient plus frais, plus gais, plus dispos;

beaucoup ont parlé de travailler, quelques-uns même ont essayé de se

mettre à la besogne.

Tous bâtissaient leurs châteaux en Espagne; ils dépensaient l'argent

de leur mois. Les hommes d'ordre, avec un crayon, faisaient leurs

petits calculs sur un coin de leur sous-main.

Ceux qui ont des dettes s'ingéniaient à trouver un moyen pour ne pas

les payer. C'est à quoi on songe toujours quand on vient de recevoir

de l'argent.

Les gens de plaisir complotaient dans un coin quelque aimable folie.

Ce matin ils sont tous arrivés à l'heure; il n'y avait pas de

retardataires; il n'y avait pas de malades.

Braves employés! ils n'ont pas de bouquets à leur boutonnière, comme

les noceux de campagne, mais leur figure est endimanchée.

La bienveillance est à l'ordre du jour; l'employé lymphatique et

l'employé sanguin ne se prennent plus aux cheveux; M. Rafflard est

presque aimable, et Lorgelin oublie un peu ses griefs contre

l'administration.

L'hôtel du ministère même semble avoir changé d'aspect; la figure du

portier est moins rébarbative; les corridors sont moins sombres, les

cours moins humides, les vitres moins poussiéreuses.

Comme on voit bien qu'on va livrer à tous ces rongeurs une tranche du

budget! Un nuage d'or a crevé au-dessus de la maison.

Tombe, tombe, manne bénie que produit le contribuable!...

Il rit, il chante, il est en fête l'hôtel de l'Équilibre; il est en

branle comme un campanile italien pour la sainte Madone; à tous les

étages le carillon de l'or dit sa chanson.

Cependant tout le personnel est sens dessus-dessous; les bureaux sont

désertés; on court, on se heurte dans les corridors, on monte, on

descend, on s'appelle, on crie; à la porte aboie la meute des

créanciers qui flaire la curée.

Hallali! hallali!!!

Seul peut-être au milieu de toutes ces joies, le caissier est triste.

C'est son mauvais jour.

Le voyez-vous derrière sa grille, maigre, blême; son oeil a des

paillettes jaunes, reflet de l'or qu'il manie à la journée.

Il grogne comme le dogue à qui l'on arrache un os. C'est qu'on lui

arrache son or, à lui; c'est qu'il ne serait pas caissier, s'il

n'éprouvait pas une douleur à l'âme de voir s'enfuir tant d'argent. Il

est plus pâle ce jour-là que l'homme dont on a coupé les veines et qui

voit se tarir sa vie avec son sang.

Il grogne, le caissier; il est d'une humeur massacrante; il a des

paroles bourrues, des regards haineux. Et pourtant, comme ils le

saluent, les employés! comme ils sont obséquieux! comme ils se font

doux et petits garçons en allongeant la main sous le guichet étroit.

Tous ne viennent pas à la caisse, pourtant. Chaque bureau délègue un

homme de confiance, d'une probité reconnue, qui, lorsqu'il y va, muni

du reçu de tous ses camarades, ne manque jamais cette plaisanterie:

--Adieu, Messieurs, je pars pour la Belgique.

Il ne va jamais jusqu'en Belgique, mais il va toujours au Café de

l'Équilibre et s'y livre à d'interminables parties de billard.

Comme on s'impatiente en son absence! comme on le maudit! S'il

revenait, on pourrait s'en aller. Mais non, le misérable ne reparaît

qu'au moment où quatre heures vont sonner.

Un hurrah salue son entrée. On oublie ses torts en entendant le bruit

pesant du sac qu'il jette sur la table. Un religieux silence se fait,

tandis qu'il établit le compte de chacun. Puis il paye ses amis en or,

les indifférents en argent, et ses victimes moitié menue monnaie et

moitié billon.

Lorsque chacun a reçu ses appointements, l'homme de confiance ne

manque jamais de s'apercevoir qu'il s'est trompé de cent sous à son

désavantage. D'un ton de mauvaise humeur, il proteste qu'il ne se

chargera plus d'une mission qui ne lui rapporte que des désagréments

et des pertes, et il insiste pour que chacun recompte son argent.

La pièce de cent sous ne se retrouve pas.

Alors, d'un ton furieux et toisant toute la compagnie:

--Je ne soupçonne certes, dit-il, la délicatesse de personne, mais à

coup sûr il y a un voleur ici.

Les gens de bureau · 第 53 / 132 题