Caldas ayant ouvert un livre de statistique, ses yeux s'arrêtèrent
précisément sur cette phrase à l'article _Prisons_:
«Sur cent décès de prisonniers, soixante-quinze ont lieu dans les
trois premiers mois de la détention. Cette première période constitue
le temps critique du régime claustral. Beaucoup de tempéraments n'y
résistent pas; mais passé ce terme fatal, la vie moyenne des
pénitentiaires excède de trois ans et quatre mois la vie moyenne du
reste des habitants de la France. Cet admirable résultat est dû, on
peut le dire hardiment, à l'existence sobre et réglée du détenu, et
l'honneur en revient à la sollicitude si éclairée de l'administration
supérieure.»
Ce petit alinéa épouvanta Romain.
--Évidemment, se dit-il, je suis dans la période critique. Le malaise
général que j'éprouve, je l'attribuais à l'ennui. Je m'abusais: c'est
que je ne m'acclimate pas.
Il se regarda dans la glace, se tira la langue à lui-même et se tâta
le pouls.
--Certainement, dit-il, je n'irai pas trois mois.
Alors il se prouva qu'il était prudent, puisqu'il avait la faiblesse
de tenir à la vie, de renoncer à la carrière administrative. Il y
perdrait cent francs par mois, c'est vrai; mais que n'y gagnerait-il
pas en revanche?
D'abord il ne s'ennuierait plus abominablement, comme il le faisait
depuis son entrée au ministère.
Il pourrait être seul quelquefois, et ne serait plus condamné à cette
éternelle cohabitation qui devient insupportable à la longue et fait
trouver haïssables les gens que nous sommes le plus disposés à aimer.
N'a-t-on pas entendu dire que des marins, partis les meilleurs amis du
monde, en arrivaient, après six mois de navigation, à échanger des
coups de couteau.
Or, Romain était las de naviguer sur le même bord que Gérondeau, que
Rafflard, que Sansonnet et que Jouvard le poëte.
Il savait bien que la pauvreté l'attendait, qu'il aurait la
malédiction de sa famille. Mais il était résolu à tout supporter.
Il comptait d'ailleurs s'arranger une existence heureuse, égayé de
petits bonheurs négatifs; et certes au ministère, pendant un mois, il
avait fait provision pour l'avenir de ces jouissances peu coûteuses.
Pourrait-il connaître le spleen désormais après la besogne
affadissante à laquelle il avait été condamné?
Il lui semblait aujourd'hui qu'il eût écouté sans bâiller une
conférence de M. Frédéric Morin.
Le matin il se lèverait tard; en se roulant paresseusement sous ses
couvertures, il se dirait: Voici l'heure d'aller au bureau! Rafflard
patauge dans la boue, Basquin sera malade.
Dans l'après-midi, autres félicités.
Peut-être ne déjeunerait-il pas; mais s'il déjeunait, il ne ferait pas
sa cuisine lui-même, il mangerait au restaurant, et il ne serait pas
exposé par distraction à boire son encrier.
Il irait, il viendrait; il ne serait point cloué sur sa chaise, comme
un tailleur sur son établi; il ne ferait plus, à force de rester
assis, des genouillères à son pantalon, ce qui empêche un jeune homme
de se produire avantageusement dans le monde.
Enfin dans les beaux jours il vivrait au grand air, et se griserait de
soleil dans la campagne de Paris.
--Voilà donc qui est décidé, conclut-il; je patiente jusqu'à la fin du
mois; je touche mes appointements, et je dis à l'administration: «Tu
n'auras pas mes os!» Avec mes cent francs je me lance dans la haute
industrie. Heureusement je n'ai plus beaucoup à attendre. Nous sommes
le 29, et c'est après-demain.