Les armées en marche ont de tout temps été suivies par des bandes
nomades de marchands. Ces petits industriels trouvent moyen de vivre
et de prospérer de la paye du soldat, si minime qu'elle soit.
Sous le feu des canons russes de Sébastopol, ces bohêmes du négoce
avaient bâti toute une ville de planches et de toile cirée; ils
étaient à Magenta et à Solférino; ils ont suivi nos soldats jusqu'au
Mexique.
Eh bien! le ministère de l'Équilibre, comme tous les ministères, a
aussi ses fournisseurs ambulants, et la race bénie de Jacob a le
privilége exclusif de cette industrie.
L'administration, certes, n'est point chiche d'articles de bureau;
elle en donne à bouche que veux-tu. Cependant il vient tous les jours
au ministère des marchands de plumes et de crayons qui font des
affaires d'or.
Il est vrai que ces marchands sont des marchandes.
Caldas fut très-surpris lorsque pour la première fois il vit une jeune
et jolie petite juive entrer dans le bureau de Sommier, à l'heure où
le public n'entre pas.
Elle était connue des employés, qui accueillirent avec une bonne
humeur galante cette distraction en jupons.
Les grivoiseries de Gérondeau l'effarouchèrent peu, mais elle lui
vendit beaucoup de menus bibelots, et le riche expéditionnaire paya
une quinzaine de francs au moins le délicat plaisir de débiter de
triviales gaudrioles à cette petite vertu.
Nourrisson, qui n'acheta qu'un pain de savon et un pot de pommade,
s'avisa d'être aussi hardi que son gros compagnon, mais il fut remis
vertement à sa place.
Basquin, qui tenait à dire son mot, en fut quitte pour une douzaine de
plumes à trois becs (l'administration n'en donne pas).
Caldas lui-même, en voyant les beaux cheveux de cette demoiselle,
s'aperçut qu'il avait besoin d'une brosse à ongles.
Seul, M. Rafflard n'acheta rien, et lorsque l'israélite fut sortie, il
ne craignit point de dire vertement son opinion sur cette espèce de
négociantes auxquelles l'administration devrait bien fermer la porte.
--Car il me paraît évident, continua-t-il, que le commerce n'est pour
elles qu'un prétexte, et que ce n'est point seulement pour leurs
crayons qu'elles cherchent un acheteur.
--Il faut faire aller le commerce, dit Gérondeau.
--Au dehors, tant que vous voudrez, reprit le commis principal; mais
dans les bureaux je dis, moi, qu'elles détournent les employés de leur
travail, quand elles ne les débauchent pas. Et enfin, qui vous dit
qu'elles ne viennent point ici pour surprendre les secrets de notre
administration?
--Supposeriez-vous, demanda Romain, que ces juives sont payées par les
journaux belges?
M. Rafflard fit un geste de mauvaise humeur, et Nourrisson expliqua à
Romain que les dispositions peu favorables du commis principal à
l'égard de la postérité féminine d'Abraham date de certain jour où il
acheta de l'une d'elles une douzaine de mouchoirs de fil qui étaient
en coton.
Mais il y a des marchands plus sérieux et bien autrement dangereux
pour les employés; ce sont les marchands à tempérament.
Pour le créancier, l'employé fut toujours le client de prédilection;
avec lui les chances de pertes sont presque nulles.
Apporte-t-il quelque mauvaise volonté ou quelque négligence à
acquitter ses dettes, l'opposition aux appointements est là qui le
remet vite dans le droit chemin.
Aussi du matin au soir des courtiers de toutes sortes viennent-ils
réciter leurs boniments dans les bureaux de l'Équilibre.
C'est d'abord le courtier en horlogerie qui tient sous son bras un
cahier de modèles pour ceux qui désirent des pendules. Il vend à
raison de cent sous par mois, au prix de cent écus, de belles et
bonnes montres en or de soixante francs.
Il y a le courtier en librairie, le plus mal vêtu de tous, qui place
les ouvrages en souscription; il vend les livres qui ne se vendent
plus, la collection de l'_Observateur religieux_, les cent vingt
volumes de l'_Encyclopédie des cuisiniers_, et fait les abonnements au
_Moniteur des sages-femmes_. Il propose encore les ouvrages à prime,
productions remarquables qui donnent droit à un dîner à deux francs au
Palais-Royal, à un gilet de flanelle, et à une entrée à la salle
Valentino.
Il y a enfin le courtier marchand de vins, qui se charge de vous
livrer, au prix que vous coûterait un grand crû de Bourgogne,
d'excellent petit mâcon récolté à Argenteuil.
Ces enjôleurs soufflent à l'oreille des employés besogneux la
tentation du crédit. S'il est timide, ils le rassurent par la longueur
des échéances.
Lorsque, avant de faire une dépense inutile, et ce sont les plus
entraînantes, le pauvre garçon pèse et soupèse son budget, ils
l'étourdissent sur l'avenir, ils font luire à ses yeux des ressources
inattendues, des augmentations qui n'arriveront jamais, des
gratifications sur lesquelles il ne faut, hélas! guère compter.
Ces audacieux l'endoctrinent de théories étranges. Ils affirment que
le crédit pose un homme, et qu'on est considéré en raison directe de
ce que l'on doit.
«Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l'heure, mais
pour cette chaîne d'or qui fait si bien au gilet.
«Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au détail.
On a toujours de l'économie à acheter en gros.
«Prenez ces livres à prime; rien que la prime en représente la valeur,
et la prime ne vaut rien. Demandez, achetez, prenez!»
Et l'employé se laisse séduire. Il achète sous prétexte qu'il payera à
la longue, sans s'en apercevoir. C'est plus cher, mais c'est plus
mauvais.
On en a vu, hélas! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les
opérations irrégulières qui conduisent au déficit chronique et à
l'abîme.
Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de
désordre en partie double.
Un jour qu'il avait envie de faire une partie fine et qu'il était sans
argent, le démon lui apparut sous les traits du courtier en
horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de
billets, payables de mois en mois, et se trouva ainsi propriétaire
d'une superbe montre, dont le soir même l'administration du
Mont-de-Piété de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d'or.
Il n'y a que le premier pas qui coûte. Ravi d'avoir découvert ce moyen
de battre monnaie, Chabannette eut très-souvent envie de faire des
parties fines.
Il acheta, acheta, acheta: aujourd'hui du vin, demain des instruments
d'optique, et des livres, et des pendules, et des dentelles, et tout
ce qu'on lui proposa.
Chaque nouvel achat ne grevait ses appointements mensuels que de dix
francs, l'un dans l'autre.
A la dixième partie fine, Chabannette s'aperçut que son revenu était
diminué des deux tiers. Il lui restait juste cinquante francs pour la
pâtée et la niche. Il est vrai que ses appointements n'étaient
hypothéqués que pour trois ans.
Vivre trois ans avec six cents livres par an, était-ce possible? A
partir de ce moment, Chabannette renonça aux parties fines, mais il
fut réduit à continuer d'acheter pour vivre.
Aujourd'hui, sa dette flottante absorbe la totalité de ses revenus et
au delà. Il achète avec désespoir, il ne peut plus s'arrêter sur cette
pente fatale; comme au juif errant, une voix impitoyable, la voix de
la nécessité, lui crie: Achète... et il n'a pas cinq sous dans sa
poche.
Si la dette est le signe manifeste de la prospérité d'un homme, on
peut dire que Chabannette a un bel avenir.
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