--Malheureux, quelle besogne faites-vous là? lui dit ce commis
principal.
Caldas était fort satisfait de son ouvrage; il avait écrit, en gros de
sa plus belle anglaise, d'une écriture qui eût ravi les imprimeurs du
_Bilboquet_.
Elle ne ravit pas M. Rafflard:
--J'avais bien raison de me défier de vous, continua-t-il;
regardez-moi ces chemises, sont-elles présentables?
--Que leur manque-t-il, s'il vous plaît? demanda Caldas vexé.
--Ce qui leur manque! riposta le commis principal, tout. Le nom de
famille doit être en grosse bâtarde, le prénom en coulée moyenne,
l'âge en lettres moulées, la profession en ronde, et le domicile en
cursive.
Caldas posa sa plume avec un profond découragement.
---Je ne suis que bachelier ès lettres et ès sciences, dit-il,
licencié en droit; je ne sais pas encore toutes ces choses.
--Eh bien, il faut les apprendre, répondit sèchement M. Rafflard. Vous
avez votre éducation à refaire. Dorénavant, vous vous contenterez de
préparer les chemises.
Oh! comme il fut humilié, le pauvre Caldas, si humilié que, prenant à
part le jeune Basquin, il le conjura de vouloir bien lui donner
quelques leçons de pleins et de déliés.
Mais Basquin ne donne pas de leçons.
--Je ne suis pas maître d'écriture, dit-il, je me suis donné le petit
talent que j'ai pour attraper quelques travaux supplémentaires qui ne
sont pas mal payés; je ne saurais pas enseigner; d'ailleurs toutes mes
soirées sont consacrées à _la poule_. Mais je tiens votre homme; je
vais vous conduire au père Coquillet, le doyen des
expéditionnaires-calligraphes et la plume la plus magistrale de
l'administration.
Caldas sortait, précédé de l'obligeant Basquin, lorsque, dans le
corridor, il fut arrêté par M. Ganivet, son chef de bureau:
--Monsieur Caldas, dit, cet homme si poli, recevez mes compliments
sincères: nous savions déjà que nous avions acquis en vous un homme de
talent, nous savons aujourd'hui que nous avons acquis en même temps un
travailleur.
* * * * *