Le reste de la journée se passa pour Caldas à ranger son magasin de
papeterie dans ses tiroirs et ses cartons. Il admirait la beauté de
tous les articles que fournit le ministère à ses employés.
--Il faut bien nous donner le superflu, puisqu'on nous prive du
nécessaire, se disait-il en essayant ses compas et les magnifiques
règles graduées qui coûtent dix-huit francs.
Quant au papier à lettre, c'est le plus beau qui se fabrique en
France.
La serviette d'avocat surtout ravit Caldas.
--Il y a cinq ans, pensa-t-il, que je serais au ministère, si j'avais
su qu'on donnât aux employés ce meuble magnifique.
Aussitôt il vida dans l'élégant portefeuille ses poches de littérateur
bohême; il y mit toutes ses notes; ses poésies fugitives, madrigaux,
bouquets à Chloris, sonnets, rondeaux, triolets, nouvelles à la main;
ses essais dramatiques consistant en trois titres de comédie, un
prologue de drame, et un plan de vaudeville; enfin les trente premiers
feuillets d'un roman réaliste, les _Coliques de miserere_.
Mais il ne lui vint pas à l'idée d'y glisser quoi que ce fût de ses
fournitures.
Et c'est ici le lieu de protester contre une atroce calomnie. D'aucuns
prétendent que les employés de l'Équilibre ne craignent point
d'exporter la plus grande partie de leurs fournitures soit pour leur
usage privé, soit pour celui de leurs amis. Rien n'est plus faux.
Jamais on n'a pratiqué de razzias de ce genre à l'Équilibre, et les
employés aimeraient mieux se chauffer tout l'hiver avec le papier de
l'administration que d'en emporter une seule feuille chez eux.
Le lendemain, arrivé avant tout le monde, Caldas se hâta de préparer
son travail, et, sur le coup de deux heures, il fut heureux d'inscrire
sur la première chemise le nom du premier des DUBOIS; successivement
il inscrivit:
DUBOIS, Aaron, 30 ans, marchand d'habits, Paris.
DUBOIS, Abdon, 75 ans, marchand de contre-marques, Paris.
DUBOIS, Abel, 3 ans, sans profession, Longjumeau.
DUBOIS, Abel-Gontran-Zacharie-Apollinaire, 59 ans, paveur, Lyon.
Il commençait à inscrire le cinquième DUBOIS, dont le prénom était
Abile, quand un «ah! ah!» qui exprimait tout à la fois le
désappointement et le mépris, lui fit tourner la tête.