--Mon cher enfant, dit-il, il n'est pas un jeune surnuméraire qui
n'ait fait ce raisonnement après huit jours de présence. Je vous
engage cependant à le garder pour vous. Diminuer les traitements et
accroître le nombre des employés, c'est l'essence même de
l'administration. Restreindre les places, malheureux! Que feriez-vous
des nullités, des déclassés, et des cousins des grands personnages?
C'est pour eux qu'on a créé le ministère de l'Équilibre, dont le
besoin, croyez-moi, ne se faisait pas autrement sentir. Il y a, voyez
vous, deux catégories d'employés: ceux que la prévoyance étroite de la
famille y case au sortir du collège, parce qu'il faut bien qu'un jeune
homme fasse quelque chose, et ceux dont la vocation ne se révèle que
vers la trentième année, les fruits secs de toutes les carrières, les
naufragés de toutes les tempêtes. A votre sens, de ces deux variétés
du genre bureaucrate, quelle est celle qui se produit avec le plus
d'avantages?
--Oh! dit Romain, si j'étais entré à dix-huit ans, je serais déjà
sous-chef.
--Vous seriez probablement encore expéditionnaire, mon cher. On n'est
pas jeune impunément. A vingt ans vous auriez évidemment donné plus
d'un coup de canif dans le contrat qui vous lie à l'administration,
vous auriez fait des écoles; et lorsqu'à trente ans, riche
d'expérience, l'ambition vous aurait saisi, un dossier accablant vous
eût à tout jamais cloué au banc de votre galère.
Caldas ne put s'empêcher de sourire de l'emphase de son collègue à
cheveux gris.
--Je vous comprends, fit M. Lorgelin, vous trouvez que j'emploie de
bien grands mots pour de bien petites choses. Ne vous y trompez pas;
il s'agit de la vie. Rien ne se perd ici. Les suites d'un bal masqué
en 1822 ont empêché l'an dernier la nomination d'un homme de soixante
ans. Ouvrier de la dixième heure, vous avez tous les avantages: vous
ne traînez pas le boulet de votre passé et vous ne gâcherez pas sans
le savoir votre avenir; vous êtes vierge et fort.
Ces sombres réflexions n'attristèrent point Caldas. Il n'y vit que le
pessimisme d'un homme échoué.
--J'accepte, lui dit-il, votre horoscope; espérons que je ferai mon
chemin.
--Que vous le fassiez ou non, répliqua Lorgelin, vous êtes un homme
perdu.
--Perdu! fit Romain.
--Oui, si vous ne trouvez en vous la force de réagir contre
l'administration. Ah! vous croyez que dans dix ans vous serez encore
ce que vous êtes, vous croyez qu'on respire impunément cette
atmosphère de bureau qui stupéfie comme l'opium, qu'on peut exister à
la façon des taupes, claquemuré au milieu des paperasses, tant que le
soleil est à l'horizon, lié à quelque besogne écoeurante, et dont
souvent je vous défierais de m'expliquer l'utilité. Libres, les autres
hommes pensent et agissent; s'ils font un effort, le succès les
récompense ou l'espoir les console du revers; pour nous, rien, ni
lutte, ni espoir; le même résultat attend le travailleur et le
paresseux. On confond la nullité et le mérite; où est le juge? Quoi
que vous fassiez, votre sort est écrit. La vie du bureaucrate est un
programme tracé à l'avance. Nous le connaissons, et l'on appelle cela
avoir son existence assurée! C'est cependant cette assurance contre
les risques de la vie qui détruit l'homme chez l'employé, qui lui ôte,
pièce à pièce, l'individualité, l'énergie, parfois l'intelligence.
L'homme libre vit, l'employé végète. Et c'est pour cela que je vous
répète: Réagissez contre l'administration!
--Mais qu'appelez-vous réagir? demanda Caldas.
--Agir en sens inverse de votre abrutissement.
--Que faire?
--Peu m'importe ce que vous fassiez; prenez du plaisir ou de la peine,
marchez, parlez, lisez, faites de la gymnastique, dansez, mais ne vous
écartez pas de ce principe: ne jamais voir en dehors du bureau les
gens à la société desquels le bureau vous condamne. N'imitez pas ces
malheureux qui, au sortir de leurs cabanons empestés, vont s'enfermer
avec leurs compagnons de chaîne dans un café plus étouffant encore.
Fréquentez plutôt des scélérats que des camarades.
--Cela étant, dit Romain, j'irai ce soir au bal masqué, avec des
journalistes.
--Bien! répondit Lorgelin, très-bien, jeune homme! C'est le
commencement de la sagesse.
* * * * *