Au bout de huit jours Caldas, qui commençait à se gratter à l'endroit
du collier, savait le fond du sac de ces quatre collègues.
Il ne les eût pas observés, que M. Lorgelin les lui eût déshabillés.
Caldas avait fait connaissance de cet employé un jour qu'il avait été
chargé d'aller faire des recherches au bureau voisin, qui comprend le
reste de l'alphabet depuis H jusqu'à Z.
--Nous n'aimions pas beaucoup M. Lorgelin à l'Équilibre, me disait
Caldas; mais nous l'estimions tous. Je dirai plus: nous le
respections, bien qu'il ne soit que commis à deux mille sept
d'appointements.
Lorgelin est un travailleur infatigable; il y a en lui l'étoffe d'un
administrateur; le chef de division lui-même, lorsqu'il se présente
quelque question épineuse, ne dédaigne pas de prendre son avis. A tout
cela se joignent un extérieur avantageux et des moeurs inattaquables.
Cependant on dit de lui au ministère:--Lorgelin est _rasé_ comme
avancement.
Pourquoi? comment? Tout le monde l'ignore, il ne le sait pas lui-même
sans doute.
Évidemment il y a quelque chose dans le passé administratif de cet
homme remarquable.
Quoi?
Une bévue, une imprudence, un malentendu, moins peut-être.
C'est un mystère que nul n'a jamais pénétré, et voilà vingt ans
bientôt que cet homme aux talents inutiles moisit dans les emplois
subalternes. Que de nullités lui ont passé sur le dos! que
d'incapables il a vus grandir et prospérer! devenus ses chefs, ils ne
se sont plus souvenus de lui.
Il aurait donné sa démission depuis longtemps, à la première
injustice, ou à la dixième, s'il n'avait été très-pauvre. Il pouvait
gagner beaucoup plus ailleurs, il le croyait; mais il n'a pas osé
risquer sur la seule carte de son intelligence le pain de sa vieille
mère.
Sa mère est morte. Il est resté, il restera jusqu'à la retraite.
On lui a entendu dire une fois un mot douloureux:
--On crève habituellement les yeux des chevaux qui font tourner les
manèges: on a oublié de me les crever, voilà tout.
Cet homme serait peut-être le plus complet de tous ceux que j'ai
connus au ministère, ajoutait Romain, si parfois l'acrimonie ne lui
remontait à la gorge. Il a des accès de misanthropie. Alors il devient
aigre, rancunier, méchant; il s'en prend à ceux qui l'entourent; il
passe sa colère, comme on dit.
Pitié ou envie, il est âpre aux jeunes gens; à ces enthousiastes de la
vie, il aime à arracher les illusions généreuses; il y prend un triste
plaisir, comme ces enfants cruels qui plument tout vifs les petits
oiseaux.
Lorgelin dit à Caldas, un jour qu'ils se trouvaient seuls:
--Vous devez périr d'ennui et de dégoût dans votre bureau.
--Heu! répondit Romain, en allongeant prodigieusement la lèvre
inférieure.
--Je le conçois et je vous plains. Vous êtes avec de petites gens.
Qu'est-ce que Gérondeau? un estomac. Et Rafflard? un estomac détruit.
Nourrisson? un garçon coiffeur; et Basquin? un... calligraphe!
--Vous êtes impitoyable, répondit Caldas en riant malgré lui.
--Impitoyable! s'écria M. Lorgelin en grinçant des dents. Ah! vous ne
connaissez pas ces... Mais non, la colère m'emporte. Voyons, mon cher
ami, regardez-moi ce Gérondeau, il a cent mille écus de capital. Que
fait-il ici? Rien, rien, rien!!! Il était agent d'affaires autrefois;
la mort de son père l'a fait riche. Alors il est entré dans
l'administration, comme les vieillards pauvres aux Petits-Ménages.
Savez-vous pourquoi il reste, pourquoi il y restera jusqu'à ce qu'on
le mette dehors? Parce qu'il a peur de se ruiner. Il compte comme le
peuple, il ne dit pas:--J'ai douze mille livres de rente; il dit: J'ai
trente-cinq francs à manger par jour. Eh bien! il mange ses
trente-cinq francs de cinq heures du soir à minuit. Il aime le jeu, le
vin, la bonne chère, les filles; tous les jours que Dieu fait, ce
poussah chasse à l'ouvrière entre chien et loup. Il appelle les
malheureuses créatures que la chaîne d'or de son gilet fascine «du
gibier.» S'il les payait encore, mais il les escroque sans pudeur, il
veut être aimé pour lui-même!... Enfin son bureau, c'est pour lui
comme un conseil de famille, ça le tient. Il reçoit cent vingt francs
par mois; mais l'argent est la moindre affaire; quoique avare, car il
est avare, il en donnerait autant pour rester à son pupitre, et il y
trouverait encore de l'économie... Moi je dis, reprit M. Lorgelin avec
une explosion d'indignation, que l'on n'a pas le droit de donner à des
gens riches de ces petits emplois. Place aux pauvres!
--J'avoue, répondit Caldas, qu'en entrant ici je ne m'attendais pas à
coudoyer des millionnaires.
--Il n'y a pas de millionnaires précisément, continua Lorgelin, mais
beaucoup de gens aisés: des timides qui redoutent les luttes de la
vie, des paresseux que le travail effraie, des cerveaux faibles qui ne
supporteraient pas l'ivresse de la liberté, éternels enfants qui ne
sauraient marcher sans lisières du berceau à la tombe, enfin la tourbe
des imbéciles incapables de faire autre chose que ce labeur
automatique. Eh bien! par le fait seul de leur fortune, ces gens
arrivent. L'administration aime les employés aisés.--Si je donne des
appointements insuffisants, dit-elle, c'est que j'entends bien qu'on
ne vive pas seulement des appointements.
--Il est positif, dit Romain, qui songeait, à ses cent francs par
mois, qu'il est difficile de se tirer d'affaire avec ce que l'on
gagne.
--Dites impossible, et pourtant plus de la moitié des employés
réalisent ce miracle. Vous vous plaignez! vous, jeune homme. Songez à
ce que peut faire l'employé marié. Avez-vous pénétré dans un de ces
tristes intérieurs? Le mari, au sortir de son bureau, prend à peine le
temps de manger; c'est alors que commence sa nouvelle existence, son
existence nocturne. Il tient des livres pour une maison de commerce,
donne des leçons de n'importe quoi, même de français, reçoit les
contremarques à la porte d'un théâtre, ou râcle de la contrebasse dans
une guinguette de barrière. J'en sais un qui tient un bazar à treize
et vingt-cinq. La femme, de son côté, exerce une petite industrie:
elle est mercière ou entrepreneuse de confections pour un magasin.
Quand ma mère vivait, moi, j'étais correcteur d'un journal du matin;
je doublais ainsi mes appointements, mais j'ai perdu mes yeux.
--Peut-être, interrompit Caldas, y aurait-il moyen de supprimer toutes
ces misères.
--Et lequel?
--Doubler les appointements et tripler le travail. Nous sommes huit
dans mon bureau, je parie qu'à trois nous faisons la besogne. Qu'on en
congédie cinq, et qu'on répartisse leurs traitements entre les autres.