M. de la Croix-Morgan eut un geste d'incrédulité désespérée.

- Il vous faudra bien y croire pourtant lorsque sa Providence

éclatera à vos yeux.

Le malade garda le silence, soit qu'il se refusât à contredire

celui à la sympathie duquel il venait de donner un si grand

témoignage de confiance, soit qu'épuisé par cette longue

conversation, la fatigue lui imposât le silence. Il se laissa

retomber sur l'oreiller et ses yeux creux et brillants se

fixèrent sur le docteur. Celui-ci lui prit le poignet entre

ses mains et constatant une fièvre ardente, suite des émotions

renouvelées dans cet entretien, il jugea prudent d'attendre

pour causer à Alain une secousse heureuse il est vrai, mais si

peu attendue par lui.

- Croyez-moi, mon ami, dit-il, ne désespérez jamais.

La main de Dieu conduit les événements en dehors de toutes nos

prévisions. Vous avez désormais en moi un véritable ami, et à

nous deux, nous travaillerons à vous relever de ces

humiliations si peu méritées! Je vous quitte pour aller voir

mes autres malades. Reposez-vous et reprenez courage, voilà

mon ordonnance pour aujourd'hui. Je vais en sortant prévenir

votre voisine et la charger de préparer la potion dont vous

avez besoin pour la journée. Demain, je reviendrai.

- Je veux vous remercier...

Alain s'était soulevé de nouveau pour exprimer ce qu'il

éprouvait, mais Robert l'interrompit et le força à reposer la

tête sur le lit.

- Plus un mot, maintenant! Je sais et je comprends ce que vous

pensez; mais vous êtes épuisé. Je vous ai permis de parler

longtemps, sachant le bien que pouvait faire à votre pauvre

âme si éprouvée un peu de confiance, et je vous ai écouté en

ami. A présent, le médecin parle et vous ordonne pour le

moment un repos complet.

Docilement, M. de la Croix-Morgan, chez lequel une sorte

d'atonie succédait à la surexcitation amenée par son récit,

ferma les yeux, et Robert, ayant de nouveau appuyé le doigt

sur son pouls et constaté cette excessive fatigue, sortit de

la chambre et donna ses ordres à la voisine chargée du malade.

En rentrant chez lui et avant même de donner audience aux

personnes qui attendaient sa consultation, Robert écrivit à sa

mère, la priant de se rendre immédiatement à Paris avec Sarah.

Les raisons qu'il lui donnait aussi succinctement que possible

firent trembler d'émotion et de surprise les mains de Mme

Martelac quand elle lut et relut la lettre de son fils.

- Sarah! Sarah! s'écria-t-elle, venez vite! Venez!

Celle qu'elle appelait si vivement, relevant sa robe d'une

main et tenant de l'autre un petit arrosoir, s'en allait à

travers l'allée principale du jardin, donnant ici et là un peu

d'eau à des jacinthes et à des crocus qu'elle avait plantés

avec soin et qui souffrant, croyait-elle, de la sécheresse, ne

montraient pas assez promptement, à son gré, leurs fleurs

printanières. Elle releva la tête, étonnée de l'empressement

inusité avec lequel sa protectrice l'appelait, et vit Mme

Martelac, une lettre à la main, et lui faisant signe de venir

la retrouver.

L'arrosoir se versa, je crois, tout entier sur une tige de

jacinthe, sans doute écrasée par cette avalanche, la pauvre!

La jeune fille bondit jusqu'à la maison et fut en un instant

près de la mère de Robert. Celle-ci s'était laissée tomber sur

un siège. Elle tendit la lettre du docteur:

- Lisez et partons!

Sarah parcourut cette bienheureuse lettre, porteur de la

nouvelle, et tombant à genoux près de sa mère adoptive, elle

s'écria en cachant dans ses mains son visage rayonnant:

- J'en étais sûre! Quelque chose me disait qu'il vivait. Oh!

que Dieu est bon!

Les préparatifs furent promptement faits et le soir même, la

fille d'Alain de la Croix-Morgan et Mme Martelac partaient

pour Paris, où Sarah n'était jamais allée mais dont les

magnificences n'avaient aucune part dans son ardent désir

d'arriver au plus vite.

La tête appuyée contre la vitre de la portière fermée à cause

de la fraîcheur de la nuit, elle regardait sans les voir les

villes endormies dans les vapeurs froides et blanches du

brouillard, les campagnes solitaires baignées par le clair de

lune et disparaissant les unes après les autres, rapidement

traversées par le train qui l'emportait vers ce père inconnu,

mais déjà aimé.

La destinée · 第 36 / 42 题