M. de la Croix-Morgan secoua la tête d'un air de doute.

- Je crois qu'à ce moment-là, le fils de M. Larousse

n'existait plus; son long silence à l'égard de son père, dont

il ne devait pas ignorer les ressources, le prouverait au

besoin.

- Une circonstance quelconque pouvait en être cause.

- C'est vrai. Mais les fils prodigues n'abandonnent pas si

facilement et si longtemps un père riche, fût-il avare comme

Nicolas Larousse! Personne ne connaîtra jamais la vérité,

ajouta-t-il tristement. A ce moment-là, la justice ne vit que

moi.

- Vos amis ne firent-ils aucune démarche pour vous sauver?

- Si, je trouvai dans mon malheur quelques dévouements. Non

pas de la part de ma famille! Elle m'avait renié depuis ma

ruine et surtout depuis mon mariage; au moment où je fus

arrêté, ses membres se félicitèrent sans doute de n'avoir

conservé aucune relation avec un malheureux capable de traîner

leur nom devant la cour d'assises. Mais j'avais quelques amis,

ils essayèrent de me disculper; puis devant les difficultés,

leur zèle s'arrêta. Hélas! docteur, le malheur humiliant ne

rencontre guère de défenseur convaincu! Les hommes craignent

les éclaboussures qui pourraient rejaillir sur eux s'ils

osaient se déclarer pour un accusé; ils aiment mieux douter de

lui et accepter les apparences comme des preuves. Les

témoignages rendus par les circonstances et surtout

l'assurance de Nicolas, qui persista dans son accusation,

l'impossibilité où je fus d'indiquer l'endroit précis où

j'étais à l'heure du crime, tout était contre moi, jusqu'à ma

vie légère et à la certitude que tous avaient autour de moi

que l'appât de la fortune m'avait seul engagé à faire ce

triste mariage. Mes ennemis dirent, et mes amis finirent par

penser comme eux, que, attendant un héritage trop long à venir

à mon gré, j'avais cherché par la force à m'en faire

abandonner une partie. Et pourtant, mes mains sont innocentes

d'un tel crime et ma pensée eût frémi d'indignation s'il se

fût présenté à elle!

- Je vous crois! dit Robert simplement.

L'accent et le regard du malade l'eussent convaincu s'il n'eût

eu des preuves de sa véracité et s'il eût pu douter un instant

en voyant ce visage dont les lignes flétries accusaient la

noblesse et la loyauté naturelles.

- Merci, docteur! Hélas! malgré mon innocence, la justice a

suivi son cours, consacrant ainsi une erreur fatale. Elle m'a,

il est vrai, condamné comme à regret dans la personne des

jurés, qui semblaient, en prononçant leur verdict, chercher à

diminuer ma peine le plus possible.

- Savez-vous ce que devinrent votre femme et son père?

- Le premier fut longtemps malade des suites de sa blessure et

plus encore peut-être du chagrin causé par la perte des

valeurs soustraites dans sa caisse et qu'on ne retrouva pas,

naturellement. C'était ou c'est encore, car j'ignore s'il vit,

l'être le plus rapace qu'on puisse voir et cela explique

l'aversion qu'il me témoignait, mes habitudes et mes goûts

étant en complet désaccord avec les siens. Quant à ma femme,

au moment où, venant d'être condamné, je quittai la ville où

nous habitions, je reçus une lettre d'elle. Après avoir

renouvelé les injures et les reproches dont elle m'avait

accablé, elle ajoutait: "Jamais mon enfant ne saura même le

nom de cette noble famille dont le représentant va porter en

prison ce qui lui restait d'honneur."

Car, pour comble de malheur, nous attendions un enfant,

misérable petit être condamné à naître et à vivre dans cet

infime milieu et dont l'ignorance au sujet de son père devait

être un bienfait. Lorsque Nicolas fut rétabli, il quitta la

ville avec sa fille, et quand, plus tard, je questionnai

timidement, n'osant me faire reconnaître, j'appris que ma

femme était morte peu d'années après la naissance de mon

enfant. C'était une fille et l'on l'avait nommée Sarah Alain,

lui laissant ainsi le nom de baptême de son père.

Au nom de Sarah, le docteur se leva brusquement. Depuis le

commencement de ce récit, auquel il avait prêté une oreille

attentive, il attendait ce nom. Sitôt que le malade eut parlé

de Nicolas Larousse, Robert comprit qu'il avait devant lui le

père de la pupille de Mme Martelac et sa pensée considérait

avec admiration les voies de la Providence, le mettant en

présence de celui dont il avait un soir recueilli l'enfant

isolée en ce monde.

- Vous n'avez jamais entendu parler de votre fille? demanda-t-il.

- Jamais.

- Peut-être fussiez-vous, par quelques recherches, parvenu à

la retrouver?

- A quoi bon? répondit M. de la Croix-Morgan avec

découragement.

- Vous eussiez été moins seul ici-bas.

Le malade parut hésiter un instant, puis il dit doucement:

- Oui, j'ai parfois rêvé de sa tendresse d'enfant, surtout

lorsqu'elle était toute petite et que je n'étais pas encore

habitué à mon fardeau d'angoisses! lorsqu'un reflet de ma

jeunesse montait à mon front et qu'oubliant la catastrophe qui

m'avait brisé, je me croyais comme les autres hommes apte à

jouir d'une innocente affection! Mais le rêve durait peu et se

terminait toujours par le serment d'éviter à cette enfant le

rejaillissement de ma honte. Depuis, elle a grandi, et sous

l'influence de son grand-père elle n'a pu que devenir la copie

de sa mère. Ma soif de la connaître s'est éteinte dans cette

pensée.

- Qui sait? Il y a là-haut une puissance providentielle et

elle veille sur l'enfance.

Alain secoua la tête d'un air de doute.

- Peut-être, au contraire, son âme s'est-elle formée à votre

image et à celle de vos ancêtres.

- J'ai peine à croire qu'aucun de ceux-ci pût reconnaître dans

la petite-fille de Nicolas Larousse une femme digne de lui!

répondit amèrement le malade.

- Dieu veuille que vous vous trompiez! dit Robert.

Il avait été au moment de protester avec vivacité, mais ne

voulant pas faire connaître immédiatement la vérité, il s'en

était abstenu.

- A votre place, j'aurais pourtant essayé de la retrouver.

- Aurais-je pu lui faire partager mon humiliation et ma

misère? Car je n'ai jamais eu un centime de cet or que j'étais

accusé d'avoir volé et j'ai vécu avec peine pendant ces

longues années. Que faire? Où me placer? Cette condamnation,

en pesant sur moi, me fermait toutes les voies. Alors, j'ai

essayé d'écrire et parfois, dans cette carrière, j'ai entrevu

le succès succédant au travail dans lequel je trouvais un

certain apaisement à mes maux, puis je n'avais même plus le

courage de le poursuivre. Car le succès, c'est le bruit autour

d'un nom d'auteur, et même caché derrière un pseudonyme, je ne

saurais demeurer longtemps à l'abri de la curiosité du public,

si avide aujourd'hui de jeter ses regards importuns dans le

sanctuaire intime de ses favoris. Je dois donc vouloir le

silence, où je puis cacher le passé.

Robert saisit avec compassion les mains de son interlocuteur

et dit:

- Dieu est clairvoyant et bon. Il fera éclater enfin votre

innocence.

- Vous croyez en Dieu, vous! Et cette croyance soutient votre

espoir en une justice, même tardive. Pour moi, mes dernières

croyances ont sombré dans le désastre de mon honneur.

- Ne parlez pas ainsi! Ne blasphémez pas Celui qui vous a

durement éprouvé, c'est vrai, mais qui peut seul vous relever

et vous consoler.

- Puis-je parler autrement?

- Ayez foi et confiance en Lui!

La destinée · 第 35 / 42 题