Le lendemain de ce jour, Alain de la Croix-Morgan, un peu
moins faible et surtout plus calme depuis ses confidences à
Robert et depuis qu'il avait la certitude de l'amitié du
docteur, avait essayé de se lever. Sa santé, gravement
atteinte, ne permettait aucun espoir de guérison, et le jeune
Martelac, ne pouvant se faire illusion, avait hâté la venue de
Sarah et se promettait d'entourer d'un pue de bonheur les
derniers jours de son malade.
Assis près de la fenêtre de sa chambre, Alain regardait tantôt
le ciel bleu, illuminé d'un soleil de printemps, tantôt la
rue, dans laquelle se croisaient les nombreux passants,
heureux de jouir de ces premiers beaux jours.
Au loin, les tours de Notre-Dame élevaient leurs silhouettes
noircies par les siècles et un pointillement d'or se projetait
dans l'azur, dessinant la flèche élégante de la Sainte-Chapelle,
ce joyeux précieux, plus digne de reposer sur le velours et le
satin d'un écrin que tous les diamants de la terre.
Un bruit immense dans lequel se confondaient le roulement des
voitures, les cris des mariniers de la Seine, les millions
d'appels de voix, de chants qui se croisent et se mêlent dans
cet amas de créatures humaines, s'élevait de la cité reine,
bafouée, insultée par fois pour sa vanité puérile, son
insolence élégante et son stupide amour du factice et de
l'apparence et pourtant singée des autres capitales, obligées
d'admirer son artistique amour du beau, son enthousiasme pour
le grand et cet intelligent entendement de tout ce qui enlève
l'humanité aux abaissements de la terre.
Misères et grandeurs, vices honteux et vertus sublimes,
lâchetés et héroïsmes, Paris offre tout cela dans un
étourdissant mélange. Ce jour-là, il rayonnait sous la
physionomie pimpante et joyeuse qu'il sait prendre dès
qu'arrive la belle saison. Comme une coquette vieillie et
fatiguée de plaisirs, la ville élégante semblait maussade sous
les brouillards et le ciel de l'hiver; mais dès que le soleil
brille et que les feuilles pointent aux branches des arbres,
elle sort jeune et pleine de vie de ses voiles glacés.
Immédiatement, cet ensemble si disparate dont se compose la
population parisienne se revêt d'une uniforme teinte de gaîté;
le souffle tiède, en mettant des pousses nouvelles aux arbres
et une nuance veloutée aux pelouses des squares, semble
apporter une vie plus joyeuse aux classes laborieuses courbées
sous un travail incessant.
Le ciel lumineux éclaire les hautes maisons si sombres
l'hiver, il dore les murs noircis et égaie leur vieillesse
d'un reflet de son azur. Dans les rues, les marchands de
fleurs offrent leur récolte embaumée et la jeune ouvrière,
toute frêle et pâle des privations et du froid de la mauvaise
saison, ne sait pas résister à la tentation. Elle jette un
regard sur la fraîche marchandise et commet la folie de
fleurir son corsage d'un bouquet de violettes. Les vieillards,
les malades, descendent dans la rue, et, tout heureux, s'en
vont respirer dans le jardin voisin cet air nouveau qui leur
fait éprouver un bien-être inconnu depuis de longs et tristes
mois.
Le paysan, si dur que soit son travail, si pénibles que soient
ses fatigues, est riche d'air et de lumière dans ces immenses
étendues où s'écoule sa vie. Ceux-là seulement qui ont passé
l'hiver parqués dans un modeste logis d'ouvriers, entassés
dans une maison de Paris, savent apprécier un rayon de soleil
et l'espoir, ou tout au moins l'adoucissement qu'il met au
coeur quand il envoie sa flèche d'or à travers la fenêtre
ouverte pour lui livrer passage.
Tout en laissant de temps en temps ses regards errer sur la
foule qui remplissait la rue ou s'élever vers le ciel entrevu
comme une longue bande bleue entre les maisons, Alain baissait
parfois la tête et paraissait chercher à fixer son esprit sur
un travail qu'il essayait.
Un crayon d'une main et un cahier de l'autre, il voulait
écrire, mais l'imagination refusait de s'éloigner des
douloureuses réalités de son existence. Il lutta vainement;
les figures entrevues un instant fuyaient devant lui et se
perdaient dans le vague sans lui laisser le temps de les
saisir pour les retracer. Malgré la nécessité absolue de
demander à sa plume le renouvellement des ressources épuisées
par ces trois semaines de maladie, le pauvre homme se vit
contraint d'abandonner son travail. Il reposa sur le dossier
du fauteuil sa tête trop faible pour créer les fictions à
peine ébauchées dans ses rêves et auxquelles il ne se sentait
pas la force de communiquer la vie.
Ses yeux se fermèrent et une indicible expression d'angoisse
passa sur son visage. Le besoin matériel allait-il donc aussi
l'atteindre? Devait-il lutter contre la faim, ce mal terrible
qui s'attaque aux entrailles même de l'humanité et lui arrache
ses plus profondes lamentations? Irait-il échouer sur le lit
d'un hôpital et dormir son dernier sommeil dans la fosse
commune? La vie, après avoir placé son berceau au milieu des
grandeurs de ce monde, se révervait-elle, l'ayant ballotté à
travers les hontes et les humiliations les plus cruelles, de
s'acharner sur lui jusqu'à son dernier souffle? N'aurait-il
donc jamais ici-bas un instant de repos, ce malheureux qui
n'espérait même pas, au-delà de la tombe, d'être consolé!
Ces questions se pressaient en foule dans son cerveau affolé.
Si son imagination avait, du moins, la force d'exprimer sa
souffrance, son cri, lui semblait-il, soulèverait le monde et
traduirait cet immense concert de plaintes qui s'élève à toute
heure de la terre vers le ciel! Mais ce cri eût été âpre,
révolté et plus profondément désolé qu'aucun autre, puisqu'il
n'eût pas porté en lui la croyance en cette bonté divine
planant pour l'éclairer sur ce lieu de travail et de
souffrance.
Immobile, abandonné aux cauchemars de la fièvre lente qui le
consumait, il demeurait étendu; l'air entrait par la fenêtre
ouverte et caressait doucement ses paupières closes sans lui
apporter comme à tous l'adoucissant espoir des beaux jours.
L'impossibilité qu'il venait de constater pour lui de se
remettre au travail l'avait replongé dans le désespoir.
Tout à coup, on frappa à la porte de sa chambre:
- Entrez.
En prononçant ce mot, le malade s'était redressé et tournait
les yeux vers la porte, qui s'ouvrit. Debout sur le seuil,
Sarah se tenait, n'osant avancer.
- Allez et Dieu vous inspire! lui dit à voix basse le docteur
Martelac, qui l'avait amenée. C'est lui.
La porte se referma doucement et la jeune fille traversa d'un
pas léger cette grande chambre nue et sombre, éclairée par
l'unique fenêtre peu large près de laquelle se tenait M. de la
Croix-Morgan. Ses formes sveltes et gracieuses, le mouvement
lent, un peu craintif, et l'entrée si peu attendue de Sarah,
amenèrent une expression de vif étonnement dans les regards du
malade.
Etait-ce une de ces visions poursuivies sans succès un instant
auparavant et qui, capricieuse et mobile comme tous les
produits de l'imagination, se décidait à répondre à son appel?
Il suivait la jeune fille du regard comme s'il eût craint de
la voir s'évanouir subitement. Tête nue, ses cheveux relevés
sur la tête en un noeud d'où s'échappaient tout naturellement
quelques légères boucles, les lèvres entr'ouvertes par
l'émotion, ses grands yeux fixés sur lui, elle semblait une
vague apparition, et il n'eût su définir en cet instant si
elle tenait du rêve ou de la réalité.
Elle vint vers la fenêtre, et silencieusement se mit à genoux
devant lui. Sarah ignorait ce qu'elle allait dire, et son coeur
battait à se rompre sous ce regard qui la fixait avec la même
persistance dont elle s'étonnait tant autrefois dans celui du
portrait trouvé chez Nicolas. Immobile, les yeux levés vers M.
de la Croix-Morgan et comme magnétisée par la ressemblance des
traits qu'elle avait devant elle avec ceux de ce portrait si
souvent contemplés depuis des années, la jeune fille comprit
quelle étrange puissance a la voix du sang, faisant trembler
le coeur de l'enfant devant l'image de son père inconnu.
- Mon père! dit-elle en croisant ses deux petites mains sur le
bras du fauteuil.
A cet appel, le malade passa la main sur son front comme pour
chasser un rêve.
- Mon père, reprit la jeune fille en tremblant, mon père, me
voici.
D'un mouvement doux et calme, il appuya ses deux mains sur les
épaules de Sarah et lui fit tourner son visage vers le jour.
- Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.
Et comme, émue par le son de cette voix, elle hésitait un
moment.
- Votre nom? reprit-il, toujours avec calme.
Le romancier et le poète sont moins étonnés que d'autres par
les événements. Habitués aux brusques ressauts qu'ils
décrivent dans leurs fictions, il leur semble les retrouver
dans les secousses inattendues de l'existence, et leurs
regards, encore empreints des rêves de leur imagination,
voient parfois avec une singulière tranquillité les
changements subits produits par la vie. La jeune fille mit
sous les yeux du malade la médaille de son baptême:
- Sarah Alain, vous le voyez.
Il se frappa le front.
- Serait-ce vrai?
La réalité et le rêve se combattaient encore dans son esprit.
Il doutait.
- Je suis votre fille!
Cette parole résonna si doucement aux oreilles du malheureux
qu'il se pencha vers Sarah et la considéra en silence. Tout à
coup, entourant de ses deux bras cette jeune tête levée vers
lui, il la serra dans une étreinte passionnée.
- O mon enfant! s'écria-t-il.
Un flot de pleurs monta subitement de ce coeur battu par la vie
et coula de ces yeux qui, peut-être, n'avaient jamais pleuré
depuis son enfance. Les années d'isolement, d'humiliation,
s'évanouirent en face de ce regard jeune et pur, et un instant
il crut entrevoir les clartés divines d'une vie régénérée et
fière.
Toi! Enfin, je ne suis plus seul! disait-il en contemplant le
visage de sa fille.
- Non, mon père, vous ne serez plus seul. Nous serons deux
pour lutter contre le malheur dont vous avez souffert. Je
serai si heureuse de vous apporter la consolation!
- Merci d'être venue! Le docteur a raison, il y a une
Providence, je ne saurais en douter en ce moment!
Les bras passés autour du cou de Sarah, M. de la Croix-Morgan
parla longuement. Qui sait ce qu'il raconta dans ce subit
épanchement? Les paroles s'échappèrent de ses lèvres,
pressées, rapides, ardentes. Comme le forçat, rendu à la
liberté, ne regarde pas en arrière et s'élance vers l'horizon
ouvert devant lui; ainsi le malade oubliait le passé en voyant
s'avancer vers lui cette tendresse inconnue et qui tout à coup
faisait battre son coeur d'un sentiment nouveau, bien qu'il lui
semblât avoir existé de tout temps dans les fibres intimes de
son être.
Hélas! Ce bonheur ne dura qu'un instant. L'âme courbée sous la
honte ne peut longtemps oublier le poids qui pèse sur elle. Le
souvenir soudain de son fardeau humiliant s'empara de M. de la
Croix-Morgan et il sentit un morne désespoir succéder à cette
joie d'un moment. Sa fille allait douter de lui et rougir de
son passé.
Sarah vit s'obscurcir son regard rayonnant.
- Mon père, lui dit-elle, je vous apporte le bonheur.
Il eut un triste sourire:
- Pauvre enfant, le bonheur n'est pas fait pour moi!
Il l'avait relevée et l'avait fait asseoir près de lui.
- Ne vais-je point, au contraire, jeter par mon nom seul un
voile sur ta vie?
- Le docteur m'a tout dit.
Il baissa la tête.
Sarah prit ses deux mains dans les siennes et les baisa
tendrement:
- Je le sais, vous êtes innocent!
Il eut un mouvement désespéré:
- Qui te le prouve? En ce moment, tu le crois. Mais viendra le
jour peut-être où, toi aussi, tu douteras!
Elle fit un mouvement de dénégation.
- Mieux vaudrait alors pour moi n'avoir jamais connu la joie
de cette heure!
- Mon père, dit la jeune fille, Dieu m'est témoin que je
n'eusse jamais douté de vous! Mais le public n'a pas les mêmes
raisons que moi de croire en vous; aussi la Providence a remis
entre nos mains la preuve de votre innocence.
- La preuve? répéta le malade.
Une émotion profonde se lisait sur ses traits bouleversés.
L'apparition de sa fille l'avait remué jusqu'au fond du coeur;
elle avait infiltré dans son âme un apaisement réel. Et
pourtant, il restait au fond de son être une douleur intense,
brûlante; il se sentait marqué de la trace ineffaçable du
déshonneur et cette pensée avait submergé sa joie d'un moment.
Mais voilà qu'en lui rendant son enfant, Dieu, du même coup,
éteignait cette atroce souffrance du mépris de ses semblables
et Alain, à cette annonce, regardait sa fille avec un
sentiment de bonheur qui touchait à l'angoisse. Ses yeux
interrogeaient Sarah.
- Oui, nous avons la preuve de votre innocence, reprit celle-ci.
Le docteur Martelac a voulu me laisser la joie de vous
faire connaître son existence et de la remettre moi-même entre
vos mains. La voici.
Elle lui présentait la déclaration signée de Nicolas
reconnaissant son fils, Marc Larousse, pour le véritable
coupable.
- C'était bien lui! murmura M. de la Croix-Morgan. Mes
pressentiments ne m'avaient pas trompé.
- Le coupable a avoué sa faute; malheureusement la mort a
interrompu son aveu, et, pendant bien des années, ignorant
votre véritable nom et même celui de la ville dans laquelle
vous aviez été jugé, nos démarches sont demeurées stériles.
Enfin, vous voici, et désormais, nous serons ensemble et nous
arriverons à vous faire rendre justice!
Elle s'était levée, vaillante et fière, et sa tête un peu
pâle, mais dont les traits délicats empruntaient tant de
charme à l'éclat de ses yeux noirs, se trouvait illuminée par
un rayon de soleil. Placée devant la fenêtre, un coin du ciel
bleu formait le fond sur lequel sa petite personne se
détachait, et le printemps qui rayonnait au dehors l'entourait
de ses effluves attiédies.
- Vous verrez, mon bon père, comme nous serons heureux
maintenant! dit-elle avec conviction.
Il la regardait, attendri. La jeune fille, sa fille à lui, le
pauvre homme! lui parut à cet instant la personnification même
de ce printemps qui chantait dans toute la nature. Il lui
tendit les bras, et, vaincu par cette émotion profonde, le
coeur de l'infortuné éleva vers le ciel un ardent remercîment.
- Je le suis, Sarah, je le suis déjà, et cet inconnu, qu'on
nomme ici-bas le bonheur, vient d'entrer avec toi dans ma vie!
Dieu soit béni! ce Dieu que, toi aussi, tu dois aimer et
servir! Il m'a bien fait souffrir, mais cet instant efface
toutes mes souffrances!