- Docteur, que pensez-vous de votre malade?
Cette question était posée par le malade lui-même et ses yeux
anxieux interrogeaient au moins autant que ses lèvres le
visage de celui auquel il s'adressait.
- Oh! ce n'est pas que je regrette la vie, croyez-le!
- Et quand vous la regretteriez? répondit gravement Robert,
car c'était lui qui se tenait près du lit. N'est-elle pas un
grand bienfait de Celui auquel nous la devons?
Son regard, empreint d'une immense compassion, s'était arrêté
sur les yeux bleus du malade.
- Un bienfait! répondit celui-ci. Oui, pour certains, mais pas
pour tous. Pas pour ceux qui n'ont à attendre d'elle que la
douleur.
- Même alors, elle l'est. Expiation ou épreuve, nous n'avons
pas le droit de la maudire.
Le malade se souleva:
- Vous êtes chrétien, docteur?
- Oui, du fond du coeur! répondit énergiquement Robert.
Son interlocuteur le regarda un instant en silence; puis il
dit:
- Vous êtes heureux de l'être. Peut-être est-ce là une force.
- La seule que nous puissions avoir ici-bas!
- Mais qu'il ne dépend pas de nous d'obtenir, ajouta le malade
en retombant épuisé sur son lit.
Son visage émacié portait l'empreinte d'une lassitude
profonde, d'un abandon moral si grand qu'il avait atteint les
sources de la vie physique elle-même. Une respiration
haletante soulevait d'un mouvement pressé et inégal sa
poitrine creuse et ses yeux enfoncés dans leurs orbites
semblaient fatigués par la clarté venue de la fenêtre placée
en face du lit. Ses paupières se baissaient comme si la mort
fût déjà arrivée et une teinte jaune qui avait envahi ses
tempes et s'étendait sur toute la face, augmentait l'illusion.
De quoi mourait cet homme? Nul autour de lui n'eût pu le dire.
Dans la maison qu'il habitait, maison de chétive apparence et
où il occupait une seule chambre, on ne savait rien de son
passé. Il vivait simplement, peut-être même humblement dans
son intérieur; mais personne n'eût osé essayer de s'en
assurer, car il tenait tout le monde à distance.
On savait seulement qu'il écrivait sous un pseudonyme dans
différentes revues; encore était-il probablement sans grand
bénéfice, car on ne le voyait jamais se permettre aucune
dépense inutile. Il était jeune encore, d'aspect distingué et
d'une apparence qui eût éloigné toute relation vulgaire.
Depuis une quinzaine de jours, il était malade et sa demeure
se trouvant voisine de celle du docteur Martelac, celui-ci
avait été appelé près de lui. Sa maladie déroutait la science
de Robert. Elle attirait, non pas sa curiosité car il
respectait l'intime secret de la conscience humaine, mais une
sympathique commisération de sa part. Il se demandait quel mal
moral éteignait l'énergie dans cette âme et épuisait ce
courage.
Dans une relation de voyage à la Nouvelle Grenade Elisée
Reclus raconte que "pendant la construction du chemin de fer
qui réunit Aspinwall à Panama, une terrible mortalité décimait
les milliers d'ouvriers entraînés là par la promesse d'une
paie très élevée. Ils travaillaient souvent dans la vase
brûlante et fétide des marécages à scier les troncs des
palétuviers, à enfoncer des pilotis dans la boue, à charrier
du sable et des cailloux dans l'air corrompu. Au plus fort de
l'épidémie, une multitude de Chinois, attirés là par l'appât
du gain et frappés de désespoir en voyant leurs compagnons
mourir par centaines, alla s'asseoir à la chute du jour sur
les sables de la baie de Panama, qu'avaient abandonnés depuis
quelques heures les flots de la marée. Silencieux, terribles,
regardant à l'Occident le soleil qui se couchait au-dessus de
leur patrie lointaine, ils attendirent ainsi que le flot
remontât. Bientôt, en effet, les vagues revinrent
tourbillonner sur les sables de la plage et les malheureux se
laissèrent engloutir sans pousser un cri de détresse."
Le malade près duquel Robert avait été appelé semblait comme
ces infortunés toucher à cette heure où le désespoir reste
maître des âmes abandonnées à elles-mêmes. Il laissait le flot
mortel envahir son coeur et tarir lentement, mais sûrement, sa
vie.
Le docteur n'avait pas répondu à la dernière parole de son
client. Sa consultation était terminée et pourtant, il restait
là, hésitant, sentant cet homme livré à ce désespoir sans
remède et ne sachant comment offrir son aide.
- Vous êtes bien isolé dans cette chambre, dit-il enfin.
Voulez-vous que je vous envoie une garde?
Un pénible sourire passa sur les traits amaigris du malade,
ses paupières se relevèrent.
- Une garde? Non, merci, je n'ai plus besoin de personne.
Et comme s'il eût craint en rejetant cette offre de blesser
celui qui la lui faisait, il ajouta avec une expression
d'excuse:
- Je suis habitué à ma solitude et je l'aime. J'ai appris à
supporter même ces longues heures de la nuit où, bercé entre
la veille et le sommeil que je n'atteins jamais, je parviens
parfois à oublier le présent qu'aucun mouvement humain ne me
rappelle. Dans la journée, une voisine s'est chargée des soins
nécessaires et vient de temps en temps me donner ce qu'il me
faut.
- Avez-vous quelque membre de votre famille que l'on peut
prévenir de votre état?
Le malade répondit en rougissant:
- Aucun: je n'ai ni famille ni amis.
Il y avait une si douloureuse amertume dans la façon dont
furent prononcées ces paroles que Robert lui tendit
spontanément la main en disant:
- Croyez-le, il n'y a aucune curiosité de ma part à insister
ainsi. L'isolement est difficile à supporter quand on souffre,
c'est pourquoi je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de vous
l'épargner.
- Je ne doute nullement du motif de vos questions et je vous
en suis reconnaissant, docteur; mais vous ne pouvez rien
contre le mur infranchissable qui me sépare de mes semblables!
- En êtes-vous sûr?
- Non, rien! reprit doucement l'infortuné.
- Vous n'avez pas d'amis, dites-vous? répliqua Robert ému. Si
vous voulez m'accorder ce titre, je suis prêt à l'accepter.
- Vous connaissez à peine celui auquel vous faites une si
généreuse proposition.
- C'est vrai; mais vous souffrez, et toute créature humaine a
droit, dans le malheur, à notre sympathie. D'ailleurs, je vous
observe depuis ces quinze jours, et j'ai peine à croire que
vous soyez indigne de l'estime et de l'attachement de vos
semblables.
Robert avait fixé son regard sur le visage de son
interlocuteur; celui-ci parut touché et répondit:
- Merci. Que ce Dieu auquel vous croyez vous récompense d'une
telle parole! Vous ignorez quel bien elle me fait!
- Si vous avez besoin d'un service, comptez sur moi.
Le malade serra avec effusion la main du jeune Martelac.
- Je l'ai bien compris: votre âme est généreuse et loyale
autant qu'il est donné de l'être à une âme humaine! Vous êtes
jeune, mais votre profession vous a apporté plus d'expérience
qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge, et, par un privilège
bien rare, cette expérience n'a pas défloré la noblesse de
votre nature, comme il arrive à ceux qui heurtent trop souvent
les misères morales et corporelles de l'humanité. Je vous ai
vu à l'oeuvre depuis ces quinze jours, et je sais avec quel
dévoûment vous traitez, non seulement le corps, mais l'âme de
vos malades. Oh! si vous saviez!
Il avait laissé retomber la main de Robert et croisait les
siennes avec abattement.
-Vous niez que nous ayons le droit de maudire la vie? reprit-il
tout à coup. Quand elle torture notre âme et l'étreint dans
un cercle infranchissable d'humiliantes douleurs, nous
n'aurions pas le droit d'appeler la délivrance? Quand elle
jette les lambeaux de notre coeur sur la voie que nous
parcourons, nous devrions adorer la Puissance capable
d'ordonner un si odieux martyre? Il nous faudrait courber le
front sous ce joug honteux sans sentir un impérieux besoin de
révolte pour soulever un pareil fardeau? Est-ce à une âme
humaine ou à une brute inconsciente qu'on impose ce devoir?
Les yeux du malade brillaient; son visage sortait de la
torpeur, et ses traits s'étaient empreints d'une amère ironie.
Le docteur, au lieu de le quitter comme il en avait eu
l'intention, s'assit sur le siège placé près du lit et
attendit en silence que cette émotion se calmât. Puis,
doucement, il appuya sa main sur celle qui s'agitait
fiévreusement sous la couverture.
- Que Dieu vous pardonne de telles paroles! dit-il. Votre
martyre a dû, en effet, être bien terrible pour vous inspirer
ces pensées, et toute la compatissante pitié de l'humanité
passerait comme un flot inutile sur votre coeur révolté si la
lumière d'en haut ne vient vous éclairer miséricordieusement.
Le joug de Celui qui dirige notre vie, loin d'être un joug
honteux, est noble, au contraire, et notre honneur est de
pouvoir nous y soumettre volontairement. La grandeur de notre
âme consiste à s'élever au-dessus des tortures dont vous
parlez. La brute inconsciente, atteinte par la souffrance, se
couche et meurt, incapable d'en triompher; mais l'âme humaine
peut, d'un bond, s'élancer au-delà de cette vie douloureuse.
Elle a pour perspective consolante l'éternité, près de
laquelle disparaissent nos souffrances d'un jour.
Il se fit un silence entre les deux hommes.
Quelles pensées pesaient sur le coeur et sur l'intelligence du
malade? Robert l'ignorait, mais il n'osa parler davantage; sa
foi profonde avait jeté des accents convaincus devant les
paroles révoltées qu'il venait d'entendre. A présent, il se
taisait; car, il le sentait, il se faisait dans ce coeur un
travail de déchirement, et il allait jeter au dehors un cri de
détresse d'autant plus ardent que, depuis de longues années
sans doute, il s'était renfermé en lui-même. L'isolement
absolu dans lequel vivait le malade en faisait foi; aucun
amour, aucune pitié même, n'avait adouci son supplice, et
jamais il n'avait, en se versant dans un autre coeur, trouvé un
soulagement à ses maux.
Mais l'heure de la confiance était venue, et, sous l'empire de
la charitable compassion qu'on lui témoignait, il paraissait
disposé à se détendre et à s'ouvrir.
- Docteur, votre vie est bien occupée, et chaque heure de vos
journées est prise par l'accomplissement d'un devoir.
Pourtant, j'ose vous demander de me consacrer un moment.
Le malade s'était redressé et regardait Robert en face.
Certes, la pâleur moite de son front, ses tempes jaunies et
creusées et la teinte terreuse de son teint, attestaient les
ravages de la maladie; mais il semblait galvanisé par ses
souvenirs et par le subit désir de se confier.
- Vous m'écouterez, n'est-ce pas?
- Je suis tout disposé à vous entendre, répondit le jeune
Martelac, et vous ne sauriez douter de l'intérêt profond avec
lequel je le ferai.
- Quand vous saurez tout, lorsque le douloureux mystère de ma
vie vous sera révélé, vous comprendrez que la révolte soit
entrée dans mon coeur; car mes fautes n'avaient aucune
proportion avec l'expiation dont elles ont été suivies, et ce
que vous appelez la justice de Dieu s'est appesanti sur moi
d'une manière terrible.
- Vous oubliez que, sur cette terre, cette justice est
conduite par l'amour, dit doucement Robert.
Le malade secoua la tête avec un geste de doute. Il était pour
le moment incapable de comprendre et d'accepter une vérité si
dure à ceux qui souffrent sans lever les yeux vers le ciel.
Redressé sur son lit, ses regards fixés sur le docteur, comme
pour suivre dans sa physionomie l'impression causée par son
récit, il commença, lentement d'abord, comme s'il eût eu peine
à renverser la dernière digue élevée par son orgueil,
l'histoire de sa vie.
Peu à peu, se laissant entraîner par l'intérêt évident
rencontré dans son auditeur, il en vint à exprimer avec une
ardente éloquence les souffrances auxquelles il était en proie
depuis plusieurs années.