CHAPITRE XIX

- Docteur, que pensez-vous de votre malade?

Cette question était posée par le malade lui-même et ses yeux

anxieux interrogeaient au moins autant que ses lèvres le

visage de celui auquel il s'adressait.

- Oh! ce n'est pas que je regrette la vie, croyez-le!

- Et quand vous la regretteriez? répondit gravement Robert,

car c'était lui qui se tenait près du lit. N'est-elle pas un

grand bienfait de Celui auquel nous la devons?

Son regard, empreint d'une immense compassion, s'était arrêté

sur les yeux bleus du malade.

- Un bienfait! répondit celui-ci. Oui, pour certains, mais pas

pour tous. Pas pour ceux qui n'ont à attendre d'elle que la

douleur.

- Même alors, elle l'est. Expiation ou épreuve, nous n'avons

pas le droit de la maudire.

Le malade se souleva:

- Vous êtes chrétien, docteur?

- Oui, du fond du coeur! répondit énergiquement Robert.

Son interlocuteur le regarda un instant en silence; puis il

dit:

- Vous êtes heureux de l'être. Peut-être est-ce là une force.

- La seule que nous puissions avoir ici-bas!

- Mais qu'il ne dépend pas de nous d'obtenir, ajouta le malade

en retombant épuisé sur son lit.

Son visage émacié portait l'empreinte d'une lassitude

profonde, d'un abandon moral si grand qu'il avait atteint les

sources de la vie physique elle-même. Une respiration

haletante soulevait d'un mouvement pressé et inégal sa

poitrine creuse et ses yeux enfoncés dans leurs orbites

semblaient fatigués par la clarté venue de la fenêtre placée

en face du lit. Ses paupières se baissaient comme si la mort

fût déjà arrivée et une teinte jaune qui avait envahi ses

tempes et s'étendait sur toute la face, augmentait l'illusion.

De quoi mourait cet homme? Nul autour de lui n'eût pu le dire.

Dans la maison qu'il habitait, maison de chétive apparence et

où il occupait une seule chambre, on ne savait rien de son

passé. Il vivait simplement, peut-être même humblement dans

son intérieur; mais personne n'eût osé essayer de s'en

assurer, car il tenait tout le monde à distance.

On savait seulement qu'il écrivait sous un pseudonyme dans

différentes revues; encore était-il probablement sans grand

bénéfice, car on ne le voyait jamais se permettre aucune

dépense inutile. Il était jeune encore, d'aspect distingué et

d'une apparence qui eût éloigné toute relation vulgaire.

Depuis une quinzaine de jours, il était malade et sa demeure

se trouvant voisine de celle du docteur Martelac, celui-ci

avait été appelé près de lui. Sa maladie déroutait la science

de Robert. Elle attirait, non pas sa curiosité car il

respectait l'intime secret de la conscience humaine, mais une

sympathique commisération de sa part. Il se demandait quel mal

moral éteignait l'énergie dans cette âme et épuisait ce

courage.

Dans une relation de voyage à la Nouvelle Grenade Elisée

Reclus raconte que "pendant la construction du chemin de fer

qui réunit Aspinwall à Panama, une terrible mortalité décimait

les milliers d'ouvriers entraînés là par la promesse d'une

paie très élevée. Ils travaillaient souvent dans la vase

brûlante et fétide des marécages à scier les troncs des

palétuviers, à enfoncer des pilotis dans la boue, à charrier

du sable et des cailloux dans l'air corrompu. Au plus fort de

l'épidémie, une multitude de Chinois, attirés là par l'appât

du gain et frappés de désespoir en voyant leurs compagnons

mourir par centaines, alla s'asseoir à la chute du jour sur

les sables de la baie de Panama, qu'avaient abandonnés depuis

quelques heures les flots de la marée. Silencieux, terribles,

regardant à l'Occident le soleil qui se couchait au-dessus de

leur patrie lointaine, ils attendirent ainsi que le flot

remontât. Bientôt, en effet, les vagues revinrent

tourbillonner sur les sables de la plage et les malheureux se

laissèrent engloutir sans pousser un cri de détresse."

Le malade près duquel Robert avait été appelé semblait comme

ces infortunés toucher à cette heure où le désespoir reste

maître des âmes abandonnées à elles-mêmes. Il laissait le flot

mortel envahir son coeur et tarir lentement, mais sûrement, sa

vie.

Le docteur n'avait pas répondu à la dernière parole de son

client. Sa consultation était terminée et pourtant, il restait

là, hésitant, sentant cet homme livré à ce désespoir sans

remède et ne sachant comment offrir son aide.

- Vous êtes bien isolé dans cette chambre, dit-il enfin.

Voulez-vous que je vous envoie une garde?

Un pénible sourire passa sur les traits amaigris du malade,

ses paupières se relevèrent.

- Une garde? Non, merci, je n'ai plus besoin de personne.

Et comme s'il eût craint en rejetant cette offre de blesser

celui qui la lui faisait, il ajouta avec une expression

d'excuse:

- Je suis habitué à ma solitude et je l'aime. J'ai appris à

supporter même ces longues heures de la nuit où, bercé entre

la veille et le sommeil que je n'atteins jamais, je parviens

parfois à oublier le présent qu'aucun mouvement humain ne me

rappelle. Dans la journée, une voisine s'est chargée des soins

nécessaires et vient de temps en temps me donner ce qu'il me

faut.

- Avez-vous quelque membre de votre famille que l'on peut

prévenir de votre état?

Le malade répondit en rougissant:

- Aucun: je n'ai ni famille ni amis.

Il y avait une si douloureuse amertume dans la façon dont

furent prononcées ces paroles que Robert lui tendit

spontanément la main en disant:

- Croyez-le, il n'y a aucune curiosité de ma part à insister

ainsi. L'isolement est difficile à supporter quand on souffre,

c'est pourquoi je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de vous

l'épargner.

- Je ne doute nullement du motif de vos questions et je vous

en suis reconnaissant, docteur; mais vous ne pouvez rien

contre le mur infranchissable qui me sépare de mes semblables!

- En êtes-vous sûr?

- Non, rien! reprit doucement l'infortuné.

- Vous n'avez pas d'amis, dites-vous? répliqua Robert ému. Si

vous voulez m'accorder ce titre, je suis prêt à l'accepter.

- Vous connaissez à peine celui auquel vous faites une si

généreuse proposition.

- C'est vrai; mais vous souffrez, et toute créature humaine a

droit, dans le malheur, à notre sympathie. D'ailleurs, je vous

observe depuis ces quinze jours, et j'ai peine à croire que

vous soyez indigne de l'estime et de l'attachement de vos

semblables.

Robert avait fixé son regard sur le visage de son

interlocuteur; celui-ci parut touché et répondit:

- Merci. Que ce Dieu auquel vous croyez vous récompense d'une

telle parole! Vous ignorez quel bien elle me fait!

- Si vous avez besoin d'un service, comptez sur moi.

Le malade serra avec effusion la main du jeune Martelac.

- Je l'ai bien compris: votre âme est généreuse et loyale

autant qu'il est donné de l'être à une âme humaine! Vous êtes

jeune, mais votre profession vous a apporté plus d'expérience

qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge, et, par un privilège

bien rare, cette expérience n'a pas défloré la noblesse de

votre nature, comme il arrive à ceux qui heurtent trop souvent

les misères morales et corporelles de l'humanité. Je vous ai

vu à l'oeuvre depuis ces quinze jours, et je sais avec quel

dévoûment vous traitez, non seulement le corps, mais l'âme de

vos malades. Oh! si vous saviez!

Il avait laissé retomber la main de Robert et croisait les

siennes avec abattement.

-Vous niez que nous ayons le droit de maudire la vie? reprit-il

tout à coup. Quand elle torture notre âme et l'étreint dans

un cercle infranchissable d'humiliantes douleurs, nous

n'aurions pas le droit d'appeler la délivrance? Quand elle

jette les lambeaux de notre coeur sur la voie que nous

parcourons, nous devrions adorer la Puissance capable

d'ordonner un si odieux martyre? Il nous faudrait courber le

front sous ce joug honteux sans sentir un impérieux besoin de

révolte pour soulever un pareil fardeau? Est-ce à une âme

humaine ou à une brute inconsciente qu'on impose ce devoir?

Les yeux du malade brillaient; son visage sortait de la

torpeur, et ses traits s'étaient empreints d'une amère ironie.

Le docteur, au lieu de le quitter comme il en avait eu

l'intention, s'assit sur le siège placé près du lit et

attendit en silence que cette émotion se calmât. Puis,

doucement, il appuya sa main sur celle qui s'agitait

fiévreusement sous la couverture.

- Que Dieu vous pardonne de telles paroles! dit-il. Votre

martyre a dû, en effet, être bien terrible pour vous inspirer

ces pensées, et toute la compatissante pitié de l'humanité

passerait comme un flot inutile sur votre coeur révolté si la

lumière d'en haut ne vient vous éclairer miséricordieusement.

Le joug de Celui qui dirige notre vie, loin d'être un joug

honteux, est noble, au contraire, et notre honneur est de

pouvoir nous y soumettre volontairement. La grandeur de notre

âme consiste à s'élever au-dessus des tortures dont vous

parlez. La brute inconsciente, atteinte par la souffrance, se

couche et meurt, incapable d'en triompher; mais l'âme humaine

peut, d'un bond, s'élancer au-delà de cette vie douloureuse.

Elle a pour perspective consolante l'éternité, près de

laquelle disparaissent nos souffrances d'un jour.

Il se fit un silence entre les deux hommes.

Quelles pensées pesaient sur le coeur et sur l'intelligence du

malade? Robert l'ignorait, mais il n'osa parler davantage; sa

foi profonde avait jeté des accents convaincus devant les

paroles révoltées qu'il venait d'entendre. A présent, il se

taisait; car, il le sentait, il se faisait dans ce coeur un

travail de déchirement, et il allait jeter au dehors un cri de

détresse d'autant plus ardent que, depuis de longues années

sans doute, il s'était renfermé en lui-même. L'isolement

absolu dans lequel vivait le malade en faisait foi; aucun

amour, aucune pitié même, n'avait adouci son supplice, et

jamais il n'avait, en se versant dans un autre coeur, trouvé un

soulagement à ses maux.

Mais l'heure de la confiance était venue, et, sous l'empire de

la charitable compassion qu'on lui témoignait, il paraissait

disposé à se détendre et à s'ouvrir.

- Docteur, votre vie est bien occupée, et chaque heure de vos

journées est prise par l'accomplissement d'un devoir.

Pourtant, j'ose vous demander de me consacrer un moment.

Le malade s'était redressé et regardait Robert en face.

Certes, la pâleur moite de son front, ses tempes jaunies et

creusées et la teinte terreuse de son teint, attestaient les

ravages de la maladie; mais il semblait galvanisé par ses

souvenirs et par le subit désir de se confier.

- Vous m'écouterez, n'est-ce pas?

- Je suis tout disposé à vous entendre, répondit le jeune

Martelac, et vous ne sauriez douter de l'intérêt profond avec

lequel je le ferai.

- Quand vous saurez tout, lorsque le douloureux mystère de ma

vie vous sera révélé, vous comprendrez que la révolte soit

entrée dans mon coeur; car mes fautes n'avaient aucune

proportion avec l'expiation dont elles ont été suivies, et ce

que vous appelez la justice de Dieu s'est appesanti sur moi

d'une manière terrible.

- Vous oubliez que, sur cette terre, cette justice est

conduite par l'amour, dit doucement Robert.

Le malade secoua la tête avec un geste de doute. Il était pour

le moment incapable de comprendre et d'accepter une vérité si

dure à ceux qui souffrent sans lever les yeux vers le ciel.

Redressé sur son lit, ses regards fixés sur le docteur, comme

pour suivre dans sa physionomie l'impression causée par son

récit, il commença, lentement d'abord, comme s'il eût eu peine

à renverser la dernière digue élevée par son orgueil,

l'histoire de sa vie.

Peu à peu, se laissant entraîner par l'intérêt évident

rencontré dans son auditeur, il en vint à exprimer avec une

ardente éloquence les souffrances auxquelles il était en proie

depuis plusieurs années.

La destinée · 第 31 / 42 题