Anne et Sarah reviennent ensemble de la messe; la jeune femme
ramène sa petite amie jusqu'au seuil de la maison de Mme
Martelac, et elles s'arrêtent toutes les deux au bas du
perron.
- Entrez-vous un instant? demande Sarah.
- Non, merci, j'ai deux personnes à voir ce matin, je leur ai
promis ma visite et je tiens à ne pas leur manquer de parole.
- Ce sont des pauvres? Je suis sûre d'avoir deviné, n'est-ce
pas? Toutes vos matinées se passent ainsi à distribuer vos
aumônes; sans compter celles que vous répandez par des mains
amies! Aussi, la supérieure de nos Soeurs parle de vous avec
enthousiasme, car depuis votre retour au pays elle peut, grâce
à votre générosité, secourir largement ses clients.
- Il m'est si facile maintenant de lui aider [sic] à faire du
bien! répond Anne en rougissant. Ce n'était, pourtant, guère
le but que j'ambitionnais jadis en désirant une grande
fortune! ajouta-t-elle avec un peu de mélancolie.
- Le bon Dieu se sert de tous les moyens pour nous amener à
Lui.
- Oui. Il m'a fait comprendre la folie de mon amour pour le
luxe, et en voyant de près certaines misères, j'ai honte
d'avoir, pendant quelques années, sacrifié tant d'argent à
cette passion dont j'étais esclave.
- Vous rachetez cela aujourd'hui.
- J'essaie! dit Anne en souriant. Allons, je vous quitte, j'ai
à peine le temps de faire mes deux courses avant le déjeuner
de mon père.
- Vous verra-t-on tantôt?
- Je ne pense pas, je veux finir un travail pressé et ne
sortirai probablement pas. Adieu.
Sarah serre la main que lui tend son amie; elle monte le
perron et élève le bras vers la sonnette, quand tout à coup,
se souvenant d'avoir oublié quelque chose, elle se retourne
vivement et fait un petit appel. Anne, à peine éloignée de
quelques pas, revient aussitôt.
- J'oubliais de vous dire que M. Hilleret vous fait présenter
ses hommages.
- M. Hilleret?
Anne rougit en prononçant ce nom, mais Sarah continue sans le
remarquer:
- Il a écrit à Mme Martelac et lui parle de vous.
- Que dit-il?
Les beaux yeux de la jeune veuve se lèvent avec intérêt vers
celle qu'elle interroge. Cette dernière, placée sur la marche
la plus élevée du perron, se penche sur la rampe, au pied de
laquelle Anne s'est approchée, et elles parlent à voix basse,
car la rue est en mouvement. Les enfants s'y ébattent en toute
liberté et les femmes des ouvriers vont et viennent, les unes
afin de les ressaisir pour procéder à leur toilette, les
autres pour entourer les petites charrettes des marchands et
acheter, après un long marchandage, les denrées nécessaires à
la vie de chaque jour.
- Il semble s'intéresser vivement à vous et demande beaucoup
de détails sur votre nouvelle existence depuis votre veuvage.
Mme Martelac vous racontera cela à votre prochaine visite.
Peut-être même ai-je fait une indiscrétion en vous en parlant
la première. Voilà ce que c'est que la beauté! reprend la
jeune fille en riant; elle laisse des souvenirs ineffaçables.
Il ne vous a pas vue depuis cinq ou six ans et il se souvient
si bien de vous!
- Simple curiosité! dit Mme Tissier en affectant
l'indifférence.
- Qui sait?
Sarah dit ce mot uniquement pour taquiner son amie, car elle
attache peu d'importance à l'intérêt manifesté par Jacques
Hilleret et associe toujours dans sa pensée la vie de la belle
veuve avec celle du docteur.
Anne secoue la tête en souriant, et le bruit de la rue
devenant assourdissant, grâce à un embarras de charrettes dont
les conducteurs s'injurient et se disputent, à la grande joie
des commères accourues sur le seuil de leurs portes pour
assister à ce tapage, elle serre de nouveau la main de Sarah
et reprend sa marche. Son front est baissé; à travers le petit
voile de tulle bordé de crêpe qui couvre son visage, on peut
lire sur ses traits une expression sérieuse et un peu triste,
en rapport avec sa toilette de deuil. Pourtant, quelque chose
s'est réveillé dans son coeur, un souvenir, un espoir de ses
vingt ans. Elle se demande si, par hasard, la vie, dans ses
changements rapides, ne pourrait ramener à sa portée le
bonheur entrevu autrefois.
Elle est veuve depuis deux années, et la pensée d'un mari pour
lequel elle n'a jamais dû éprouver aucun amour ne saurait
l'empêcher de songer parfois à une vision de sa jeunesse,
vision trop promptement évanouie, sympathie à peine ébauchée
et brusquement brisée sans qu'Anne en ait alors deviné le
véritable motif.
Tout en songeant ainsi, Anne marchait. Elle releva la tête en
passant devant une chapelle, dont la porte grande ouverte
laissait apercevoir l'autel avec ses cierges allumés. Derrière
l'autel, le soleil embrasait un vitrail enchâssé dans une
fenêtre étroite et haute et jetait ses rayons dans le calme
recueilli du lieu saint. On disait une messe, et de rares
fidèles, disséminés dans la nef, inclinaient la tête avec
piété. La petite cloche de l'enfant de choeur résonna, et,
poussée par un mouvement instinctif, Anne répondit à son appel
en entrant dans l'église.
Là, elle s'agenouilla un instant, et, la tête dans ses mains,
elle s'abandonna à Celui qu'elle avait appris à connaître et
dont l'amour trace paternellement la voie devant chacune de
ses créatures.
Dans l'après-midi, malgré ce qu'elle avait dit à Sarah, Mme
Tissier vint voir sa tante. Elle prétexta la beauté de la
température l'invitant à sortir pour s'expliquer à elle-même
ce changement dans ses projets et remit à un autre jour à
terminer le travail pressé dont elle avait parlé à son amie.
Celle-ci, n'attendant pas sa visite, venait de sortir avec
Catherine au moment où elle arriva chez Mme Martelac. La mère
du docteur était donc seule, et, au fond, sa nièce en éprouva
une sorte de contentement, préférant recevoir les commissions
de Jacques Hilleret sans sentir le regard intelligent de Sarah
arrêté sur son visage.
Les deux femmes causèrent un moment de choses indifférentes,
et Anne se garda bien d'aborder le sujet auquel elle pensait
depuis le matin.
Etait-ce simple curiosité si elle avait tenu à s'assurer au
plus tôt de ce que Jacques Hilleret disait à son sujet? Non,
sans doute, car elle tressaillit et rougit comme un enfant
quand sa tante lui dit tout à coup:
- Anne, te rappelles-tu M. Hilleret?
- Certainement, ma tante. C'était l'ami de Robert.
- Et peut-être un peu le tien?
- Peut-être oui, répondit Mme Tissier en souriant. Du moins,
il s'en fallait bien peu qu'il le devînt quand il se décida
subitement à permuter pour aller en Algérie.
- Sa résolution fut prompte, en effet, et généreusement
exécutée.
- Se plaît-il un peu là-bas?
- Hum! Se plaire? Je ne sais pas si le pauvre garçon s'y est
jamais beaucoup plu!
- Alors, pourquoi ne demande-t-il pas à rentrer en France?
Mme Martelac regarda un instant sa nièce et répondit:
- Il ne demanderait, sans doute, pas mieux que de faire des
démarches pour revenir si...
- Si? reprit la jeune femme en se penchant vers elle.
- Eh bien! si on l'y invitait sérieusement et s'il pouvait
espérer voir se renouer une sympathie qu'il a dû fuir
autrefois.
Mme Tissier appuya son beau front sur sa main, réfléchit
quelques minutes et finit par dire:
- Ma tante, je n'ai rien à vous cacher. Vous avez deviné et
mieux compris que moi alors le sentiment éclos dans mon âme.
J'étais trop légère à ce moment-là pour apprécier la
délicatesse des sentiments de M. Hilleret, et je ne vis
d'autre remède à ma déception que de m'étourdir dans l'éclat
de la fortune. Pourtant, le sentiment par lequel j'étais
attirée eût pu m'épargner des regrets et j'eusse été meilleure
si j'avais eu le temps de m'y laisser aller. Mais M. Hilleret
le partageait-il sérieusement?
- Cela est à croire, mon enfant. Tu ne saurais douter d'un
amour qui a survécu à une longue absence? D'ailleurs, voici la
meilleure preuve de la fidélité de ce souvenir.
Mme Martelac déplia la lettre de Jacques, demeurée sur la
table près d'elle, et montra à sa nièce un passage qu'elle
s'était abstenue de lire devant Sarah:
"Dites-moi si Robert aime encore sa cousine, chère Madame?
D'après ses rares lettres, il me semble avoir oublié peu à peu
la déception de sa jeunesse. Pourtant, elle est si belle! Et
je crois que son cher cousin, malgré sa grande intelligence,
ne se rendait pas un compte exact de la richesse de cette
nature un peu déprimée peut-être par l'éducation, mais
susceptible de subir une meilleure influence. Il me semble
difficile de l'oublier, et maintenant que je la sais veuve,
j'y pense souvent. Mais c'est folie, n'est-ce pas? Et elle-même
a sûrement oublié le jeune officier jadis si disposé à
l'aimer follement!"
Anne parcourut ces lignes et son visage laissa parfaitement
lire à Mme Martelac la joyeuse surprise éprouvée par elle.
- Robert est guéri, dit-elle, et je le méritais. Je n'étais
pas digne de lui.
- Mais son ami semble ne pas être guéri, lui, et paraît ne pas
désirer de l'être. Tu connais ses qualités?
- Oui, Robert l'estime et si je n'ai pas su apprécier les
avantages supérieurs de mon cousin, du moins j'ai pleine
confiance dans son jugement.
- Alors quelle réponse dois-je faire?
Anne se leva comme pour partir et dit avec un peu d'embarras:
- Probablement, s'il prenait un congé pour revenir en France,
il ne repartirait pas seul.
- M'autorises-tu à lui donner cet espoir? Sa fortune n'est
plus à comparer avec la tienne, fit observer Mme Martelac,
croyant devoir faire réfléchir sa nièce.
- Oh! la fortune! répondit celle-ci avec une expression
triste, je ne l'apprécie plus autant qu'autrefois! Et elle
pèsera bien peu dans ma décision!
- Je puis donc lui écrire de demander un congé?
- Après tout, oui, dit Anne en hésitant. J'ai éprouvé un vrai
regret quand il a quitté la ville et je n'ai eu à l'égard de
personne autre au monde un sentiment analogue.
- Il était alors conduit par un scrupule de délicatesse et ne
voulait pas aller sur les brisées de Robert, dont il
connaissait l'amour pour toi.
Anne était pensive. Elle tendit la main à sa tante et dit:
- Oui, dans mon enfance, il y avait eu des projets formés dans
notre famille et j'ai été coupable vis-à-vis de Robert. Mais
il était trop parfait pour moi, et Dieu, dans sa miséricorde,
s'est servi de mon orgueil lui-même pour m'amener à une vie
plus sérieuse. Je souhaite à mon cousin une compagne digne de
lui.