Il pleut depuis plusieurs jours. Sarah, âgée maintenant de
dix-huit ans, erre dans la maison, s'arrêtant à chaque fenêtre
pour regarder tomber cette pluie diluvienne, qui voile
l'horizon et forme une nappe unie et grise, d'un aspect fort
peu récréatif, trouve-t-elle.
- Vraiment, les belles-filles de Noé étaient bien pardonnables
si elles étaient animées de sentiments mélancoliques pendant
leur séjour dans l'arche! s'écrie-t-elle enfin.
-Oui, mais elles devaient éprouver aussi une profonde
reconnaissance envers Dieu, en se sentant, grâce à Lui, à
l'abri d'une averse de quarante jours! répond en riant Mme
Martelac, installée près de la fenêtre et essayant, avec le
concours de ses lunettes, de lutter contre le jour obscurci
par la pluie, pour exécuter une reprise difficile.
- C'est vrai. Absolument comme moi, je dois être
reconnaissante d'avoir été recueillie dans cette chère vieille
maison.
Sarah professe pour l'antique demeure si laide des Martelac un
culte presque aussi respectueux et presque aussi ardent que
celui du docteur.
- Songez donc! J'ai été bien heureuse de trouver cet asile au
lieu de rester au dehors, où j'aurais été, pauvre petite
abandonnée, submergée par cette grande mer du monde!
En disant cela, elle vient s'agenouiller devant Mme Martelac,
et, d'un geste caressant, enserre dans les siennes la main qui
travaillait, et dont elle arrête le mouvement.
La mère du docteur répond à cette caresse en baisant le front
de la jeune fille.
- Que serais-je devenue sans vous, mon Dieu?
- La Providence, toujours bonne et compatissante, a mis Robert
sur votre chemin.
- Et il m'a amenée à vous, qui m'avez si généreusement fait
place à votre foyer et m'avez reçue ici comme votre enfant.
- Ce dont je suis bien récompensée par votre affection, Sarah!
Les deux femmes demeurent un instant silencieuses: la plus
jeune, appuyée avec confiance sur le fauteuil de sa compagne,
garde dans ses mains celle de Mme Martelac, et celle-ci passe
doucement sa main restée libre sur les cheveux de sa fille
d'adoption.
- Robert arrive ce soir, dit-elle enfin en tirant de sa poche
une lettre reçue un instant auparavant.
La physionomie de Sarah s'éclaire d'un joyeux sourire.
- Etes-vous contente? demande la mère du docteur.
Sarah baisse légèrement la tête en répondant:
- Certes, oui, je suis heureuse de le revoir!
- C'est un de vos amis, n'est-ce pas?
- Le meilleur de tous! répond Sarah avec chaleur et en
redressant son charmant visage, couvert en ce moment d'une
vive rougeur.
Ses yeux se lèvent vers son interlocutrice, et celle-ci y lit
sans doute quelque chose qui lui fait plaisir; car elle
embrasse de nouveau la jeune fille et dit d'un ton bas et
sérieux, comme se parlant à elle-même:
- Dieu mène tout à bien; confions-lui l'avenir.
- Quand je dis le meilleur, reprend Sarah sans remarquer ces
paroles, je ne vous oublie pas pourtant; mais vous n'êtes même
plus une amie pour moi, chère Madame. Il me semble être votre
enfant.
- Vous avez raison. Je me sens une tendresse maternelle pour
ma chère petite orpheline.
Ce dernier mot amène une expression pénible dans les grands
yeux sombres de Sarah. Elle a appuyé ses deux mains croisées
sur les genoux de sa protectrice et dit avec hésitation:
- Orpheline? Le suis-je? Les années ont beau s'écouler,
j'attends et j'espère toujours.
- Hélas! ma pauvre enfant, vous le savez, toutes les démarches
de Robert demeurent sans résultat. N'ayant aucun indice pour
nous guider, ignorant absolument le lieu de votre naissance,
nous ne trouvons rien. J'en ai peur, il faut vous résigner.
Votre pauvre père est mort sans doute et Dieu l'aura, dans une
vie meilleure, consolé de l'horrible injustice dont il a été
victime dans celle-ci.
- Je ne puis le croire. Je désire tant le retrouver!
Mme Martelac n'insista pas. Elle savait combien, à l'âge de
Sarah, il est difficile d'abandonner une espérance et de
croire que la vie nous refusera la réalisation de nos souhaits
les plus ardents.
A cet instant, la porte s'ouvrit et une jeune femme en deuil
entra dans le salon. Sarah se leva vivement et vint à elle
avec affection.
- Anne, combien vous êtes aimable de braver ce déluge pour
venir nous voir! Vous ressemblez vraiment à la colombe de
l'arche.
La nouvelle venue la regarda, étonnée de cette comparaison:
- Oui, il y a un instant, cette pluie persistante me faisait
penser à la famille de Noé et j'essayais de me rendre compte
des sentiments qu'elle a dû éprouver pendant quarante jours de
réclusion. Venez-vous comme la colombe nous annoncer enfin la
cessation de ce nouveau déluge?
Avec cette facilité d'impressions qui est l'apanage de la
jeunesse, le visage attristé de Sarah a repris à l'arrivée
d'Anne son expression souriante.
- Malheureusement non, dit celle-ci, le ciel est encore tout
noir et ne semble pas disposé à fermer immédiatement ses
cataractes; nous aurons, sans doute, plusieurs heures de pluie
et je ne puis, malgré ma bonne volonté, vous donner aucun
espoir sous ce rapport. Vous êtes donc condamnée à rester
enfermée, à moins que, comme moi, vous n'affrontiez cette
averse et ne vous hasardiez dans la rue malgré les ruisseaux
qui y coulent.
- Mieux vaut rester ici alors, puisque vous avez eu le courage
de venir nous trouver, répond Sarah en amenant la jeune femme
à un fauteuil près de Mme Martelac. Nous profiterons de votre
aimable visite et nous en jouirons en comparant notre sort à
celui des belles-filles de Noé, lesquelles n'avaient pas une
ressource de ce genre pour faire agréablement passer le temps.
S'installant ensuite sur une petite chaise entre Anne et sa
tante, elle demeure comme absorbée devant la beauté de Mme
Tissier, beauté en plein épanouissement et qui emprunte un
éclat adouci au deuil dont elle est revêtue.
Anne, veuve depuis un an ou deux, est revenue habiter avec son
père. Elle n'a point été heureuse au milieu de ce luxe,
ambition de sa jeunesse, et a souvent regretté sa vie simple
mais libre de la province. M. Tissier était un maître sévère
qui la parait comme une idole à laquelle il refusait des
adorateurs; il l'avait tenue dans un isolement absolu par
jalousie et par égoïsme. Etant souffrant et d'humeur
mélancolique, il ne permettait pas à sa femme d'aller chercher
des distractions qu'il ne pouvait pas partager, si innocentes
fussent-elles. Ces quelques années de ménage s'étaient donc
passées pour Anne dans un somptueux appartement dont elle
franchissait rarement le seuil.
Que fût devenue la jeune femme si elle n'eût trouvé aucune
ressource contre l'ennui? Heureusement, si son coeur paraissait
desséché par l'éducation, s'il était resté fermé aux bonnes et
nobles inspirations, si la vanité, prenant la direction de sa
vie, l'avait amenée aux bas calculs auxquels elle avait tout
sacrifié, Anne était bien jeune encore et son esprit était
bien peu formé au moment de son mariage avec M. Tissier.
Celui-ci, homme instruit et grave, s'il n'avait pas su lui
donner le bonheur, avait au moins eu l'avantage de l'élever à
son contact.
Anne était intelligente, et, dans la sévère retraite à
laquelle elle s'était subitement trouvée condamnée, elle avait
réfléchi et avait compris le vide de ses aspirations vers le
plaisir. Souvent, son mari l'avait priée de lui faire la
lecture; elle s'y prêta d'abord à regret, son esprit n'ayant
jamais eu l'habitude de s'arrêter à rien de sérieux; peu à
peu, l'effort qu'elle était obligée de faire pour obéir fut
moins pénible et elle finit par y prendre goût. Ces lectures
variaient de sujets, mais généralement M. Tissier les
choisissait graves et chrétiennes, car il appartenait à une
famille sévèrement attachée à ses devoirs religieux et de
laquelle il conservait pieusement les convictions.
Transportée dans un pareil milieu, la pauvre Anne avait
longtemps pleuré ses illusions et avait, au premier abord,
essayé de se révolter et d'imposer sa légèreté comme une loi
dans la demeure de son mari; elle s'était heurtée à une
volonté ferme de la part de celui-ci et avait dû courber la
tête, regrettant en secret la folie de sa vanité. Puis, un
jour, elle avait eu entre les mains un de ces ouvrages communs
aujourd'hui qui racontent les sublimes dévoûments de quelques
âmes vouées aux oeuvres de charité. Ane avait dévoré le livre;
elle l'avait lu les larmes aux yeux et son âme, non pas morte,
mais endormie, avait secoué son engourdissement. Le
rayonnement de la charité avait renouvelé le miracle du Maître
et réveillé dans son sommeil celle qui paraissait morte aux
yeux de tous. La lumière se levant, elle était venue
docilement vers la lumière.
Qui dira le bien accompli par l'exemple? Et quels ravissements
donneront aux âmes des saints les cris de reconnaissance qui
leur viendront de tous les siècles de la part de ceux
qu'entraîne sur leurs traces le récit de leur vie!
Les côtés sérieux du caractère d'Anne prirent le dessus et la
firent sortir de l'engourdissement où l'avaient assoupie
l'orgueil de sa beauté et l'égoïsme de sa nature. Etonnée
d'abord en découvrant un monde nouveau et dont son éducation
ne lui avait pas laissé soupçonner l'existence, elle demeura
comme aveuglée en face de l'horizon ouvert devant son
intelligence. Puis, quand, jetant les yeux vers sa jeunesse
pour y retrouver ses pensées et ses joies d'autrefois, la
jeune femme se sentit humiliée d'avoir pu se contenter de
pareils enfantillages, elle mesura le chemin parcouru, et
comprit qu'il y a pour l'âme humaine un bonheur plus élevé et
plus complet que l'amusement de la vanité et la distraction
des futilités de la vie.
Quand son mari mourut, Anne abandonna sans regret Paris, où
jadis elle rêvait de briller, et vint retrouver son père à
Poitiers; l'immense fortune que lui avait léguée M. Tissier
lui permit à son tour de faire du bien.
Sarah l'a souvent vue agenouillée à une messe matinale et
priant avec ferveur; la jeune fille s'est prise d'amitié pour
la belle et riche veuve, dont la vie semble désormais
consacrée à la charité. Jamais, avant son mariage, Anne
n'avait songé à se rapprocher de Dieu. L'imagination pleine de
vanités, elle se contentait d'une religion superficielle. La
Providence l'avait attendue au désenchantement éprouvé dans
cette union et elle était devenue sérieuse et chrétienne, tout
en conservant une teinte attristée, suite de la déception
subie par sa jeunesse.
- Ne soyez jamais ambitieuse, avait-elle dit un jour à Sarah.
La fortune ne suffit pas au bonheur.
- N'avez-vous pas été heureuse, vous? demanda la jeune fille.
Anne soupira et dit avec regret:
- J'aurais pu l'être!
Quel souvenir avait alors mis des larmes dans les beaux yeux
qui se détournaient pour les cacher?
Sarah n'osa questionner. Elle était bien enfant encore pour
être la confidente de la jeune veuve, et, tout en lui donnant
une sincère affection, la petite-fille de Nicolas Larousse se
sentait parfois un peu intimidée en face de cette grande et
belle personne, plus âgée qu'elle de plusieurs années.
- Savez-vous ce que je pense? dit-elle un peu après le départ
d'Anne, quand celle-ci, voyant la pluie cesser un instant, en
profita pour quitter sa tante et son amie.
La jeune fille, laissant retomber le rideau quelle avait
soulevé pour regarder dans la rue, se tournait vers Mme
Martelac.
- Je ne sais, petite, dit la vieille dame. Ce doivent être des
choses bien graves, car, depuis le départ d'Anne, vous
paraissez absorbée dans de sérieuses réflexions.
- Très graves, en effet! repartit Sarah en secouant le tête.
Il s'agit de l'avenir.
- Ah! seriez-vous prophète?
- Peut-être! En ceci, du moins.
- Vous m'intriguez. Et dites-moi, je vous prie, ce que
découvre dans l'avenir votre jeune sagesse?
- Eh bien! Anne et le docteur se marieront, vous verrez.
- Chacun séparément, je le crois, répondit la mère de Robert
en souriant; je l'espère pour mon fils, et Anne est jeune,
riche et belle, cela en fera tout naturellement un parti très
recherché.
- Non, pas séparément, mais ensemble!
La figure de Sarah avait une singulière expression, tandis
qu'elle accentuait ces derniers mots; elle souriait, mais ses
yeux, incapables de tromper, démentaient ce sourire.
- Pourquoi cela? demanda Mme Martelac.
- Elle est si belle!
La jeune fille ajouta en se rapprochant:
- Le croyez-vous?
Son interlocutrice arrêta un instant son travail pour la
regarder et demanda:
- En seriez-vous contente?
Sarah rougit, hésita un instant et tourna brusquement la tête
en disant:
- Pourquoi non? Je souhaite de tout mon coeur qu'il soit
heureux.