CHAPITRE XVII

Il pleut depuis plusieurs jours. Sarah, âgée maintenant de

dix-huit ans, erre dans la maison, s'arrêtant à chaque fenêtre

pour regarder tomber cette pluie diluvienne, qui voile

l'horizon et forme une nappe unie et grise, d'un aspect fort

peu récréatif, trouve-t-elle.

- Vraiment, les belles-filles de Noé étaient bien pardonnables

si elles étaient animées de sentiments mélancoliques pendant

leur séjour dans l'arche! s'écrie-t-elle enfin.

-Oui, mais elles devaient éprouver aussi une profonde

reconnaissance envers Dieu, en se sentant, grâce à Lui, à

l'abri d'une averse de quarante jours! répond en riant Mme

Martelac, installée près de la fenêtre et essayant, avec le

concours de ses lunettes, de lutter contre le jour obscurci

par la pluie, pour exécuter une reprise difficile.

- C'est vrai. Absolument comme moi, je dois être

reconnaissante d'avoir été recueillie dans cette chère vieille

maison.

Sarah professe pour l'antique demeure si laide des Martelac un

culte presque aussi respectueux et presque aussi ardent que

celui du docteur.

- Songez donc! J'ai été bien heureuse de trouver cet asile au

lieu de rester au dehors, où j'aurais été, pauvre petite

abandonnée, submergée par cette grande mer du monde!

En disant cela, elle vient s'agenouiller devant Mme Martelac,

et, d'un geste caressant, enserre dans les siennes la main qui

travaillait, et dont elle arrête le mouvement.

La mère du docteur répond à cette caresse en baisant le front

de la jeune fille.

- Que serais-je devenue sans vous, mon Dieu?

- La Providence, toujours bonne et compatissante, a mis Robert

sur votre chemin.

- Et il m'a amenée à vous, qui m'avez si généreusement fait

place à votre foyer et m'avez reçue ici comme votre enfant.

- Ce dont je suis bien récompensée par votre affection, Sarah!

Les deux femmes demeurent un instant silencieuses: la plus

jeune, appuyée avec confiance sur le fauteuil de sa compagne,

garde dans ses mains celle de Mme Martelac, et celle-ci passe

doucement sa main restée libre sur les cheveux de sa fille

d'adoption.

- Robert arrive ce soir, dit-elle enfin en tirant de sa poche

une lettre reçue un instant auparavant.

La physionomie de Sarah s'éclaire d'un joyeux sourire.

- Etes-vous contente? demande la mère du docteur.

Sarah baisse légèrement la tête en répondant:

- Certes, oui, je suis heureuse de le revoir!

- C'est un de vos amis, n'est-ce pas?

- Le meilleur de tous! répond Sarah avec chaleur et en

redressant son charmant visage, couvert en ce moment d'une

vive rougeur.

Ses yeux se lèvent vers son interlocutrice, et celle-ci y lit

sans doute quelque chose qui lui fait plaisir; car elle

embrasse de nouveau la jeune fille et dit d'un ton bas et

sérieux, comme se parlant à elle-même:

- Dieu mène tout à bien; confions-lui l'avenir.

- Quand je dis le meilleur, reprend Sarah sans remarquer ces

paroles, je ne vous oublie pas pourtant; mais vous n'êtes même

plus une amie pour moi, chère Madame. Il me semble être votre

enfant.

- Vous avez raison. Je me sens une tendresse maternelle pour

ma chère petite orpheline.

Ce dernier mot amène une expression pénible dans les grands

yeux sombres de Sarah. Elle a appuyé ses deux mains croisées

sur les genoux de sa protectrice et dit avec hésitation:

- Orpheline? Le suis-je? Les années ont beau s'écouler,

j'attends et j'espère toujours.

- Hélas! ma pauvre enfant, vous le savez, toutes les démarches

de Robert demeurent sans résultat. N'ayant aucun indice pour

nous guider, ignorant absolument le lieu de votre naissance,

nous ne trouvons rien. J'en ai peur, il faut vous résigner.

Votre pauvre père est mort sans doute et Dieu l'aura, dans une

vie meilleure, consolé de l'horrible injustice dont il a été

victime dans celle-ci.

- Je ne puis le croire. Je désire tant le retrouver!

Mme Martelac n'insista pas. Elle savait combien, à l'âge de

Sarah, il est difficile d'abandonner une espérance et de

croire que la vie nous refusera la réalisation de nos souhaits

les plus ardents.

A cet instant, la porte s'ouvrit et une jeune femme en deuil

entra dans le salon. Sarah se leva vivement et vint à elle

avec affection.

- Anne, combien vous êtes aimable de braver ce déluge pour

venir nous voir! Vous ressemblez vraiment à la colombe de

l'arche.

La nouvelle venue la regarda, étonnée de cette comparaison:

- Oui, il y a un instant, cette pluie persistante me faisait

penser à la famille de Noé et j'essayais de me rendre compte

des sentiments qu'elle a dû éprouver pendant quarante jours de

réclusion. Venez-vous comme la colombe nous annoncer enfin la

cessation de ce nouveau déluge?

Avec cette facilité d'impressions qui est l'apanage de la

jeunesse, le visage attristé de Sarah a repris à l'arrivée

d'Anne son expression souriante.

- Malheureusement non, dit celle-ci, le ciel est encore tout

noir et ne semble pas disposé à fermer immédiatement ses

cataractes; nous aurons, sans doute, plusieurs heures de pluie

et je ne puis, malgré ma bonne volonté, vous donner aucun

espoir sous ce rapport. Vous êtes donc condamnée à rester

enfermée, à moins que, comme moi, vous n'affrontiez cette

averse et ne vous hasardiez dans la rue malgré les ruisseaux

qui y coulent.

- Mieux vaut rester ici alors, puisque vous avez eu le courage

de venir nous trouver, répond Sarah en amenant la jeune femme

à un fauteuil près de Mme Martelac. Nous profiterons de votre

aimable visite et nous en jouirons en comparant notre sort à

celui des belles-filles de Noé, lesquelles n'avaient pas une

ressource de ce genre pour faire agréablement passer le temps.

S'installant ensuite sur une petite chaise entre Anne et sa

tante, elle demeure comme absorbée devant la beauté de Mme

Tissier, beauté en plein épanouissement et qui emprunte un

éclat adouci au deuil dont elle est revêtue.

Anne, veuve depuis un an ou deux, est revenue habiter avec son

père. Elle n'a point été heureuse au milieu de ce luxe,

ambition de sa jeunesse, et a souvent regretté sa vie simple

mais libre de la province. M. Tissier était un maître sévère

qui la parait comme une idole à laquelle il refusait des

adorateurs; il l'avait tenue dans un isolement absolu par

jalousie et par égoïsme. Etant souffrant et d'humeur

mélancolique, il ne permettait pas à sa femme d'aller chercher

des distractions qu'il ne pouvait pas partager, si innocentes

fussent-elles. Ces quelques années de ménage s'étaient donc

passées pour Anne dans un somptueux appartement dont elle

franchissait rarement le seuil.

Que fût devenue la jeune femme si elle n'eût trouvé aucune

ressource contre l'ennui? Heureusement, si son coeur paraissait

desséché par l'éducation, s'il était resté fermé aux bonnes et

nobles inspirations, si la vanité, prenant la direction de sa

vie, l'avait amenée aux bas calculs auxquels elle avait tout

sacrifié, Anne était bien jeune encore et son esprit était

bien peu formé au moment de son mariage avec M. Tissier.

Celui-ci, homme instruit et grave, s'il n'avait pas su lui

donner le bonheur, avait au moins eu l'avantage de l'élever à

son contact.

Anne était intelligente, et, dans la sévère retraite à

laquelle elle s'était subitement trouvée condamnée, elle avait

réfléchi et avait compris le vide de ses aspirations vers le

plaisir. Souvent, son mari l'avait priée de lui faire la

lecture; elle s'y prêta d'abord à regret, son esprit n'ayant

jamais eu l'habitude de s'arrêter à rien de sérieux; peu à

peu, l'effort qu'elle était obligée de faire pour obéir fut

moins pénible et elle finit par y prendre goût. Ces lectures

variaient de sujets, mais généralement M. Tissier les

choisissait graves et chrétiennes, car il appartenait à une

famille sévèrement attachée à ses devoirs religieux et de

laquelle il conservait pieusement les convictions.

Transportée dans un pareil milieu, la pauvre Anne avait

longtemps pleuré ses illusions et avait, au premier abord,

essayé de se révolter et d'imposer sa légèreté comme une loi

dans la demeure de son mari; elle s'était heurtée à une

volonté ferme de la part de celui-ci et avait dû courber la

tête, regrettant en secret la folie de sa vanité. Puis, un

jour, elle avait eu entre les mains un de ces ouvrages communs

aujourd'hui qui racontent les sublimes dévoûments de quelques

âmes vouées aux oeuvres de charité. Ane avait dévoré le livre;

elle l'avait lu les larmes aux yeux et son âme, non pas morte,

mais endormie, avait secoué son engourdissement. Le

rayonnement de la charité avait renouvelé le miracle du Maître

et réveillé dans son sommeil celle qui paraissait morte aux

yeux de tous. La lumière se levant, elle était venue

docilement vers la lumière.

Qui dira le bien accompli par l'exemple? Et quels ravissements

donneront aux âmes des saints les cris de reconnaissance qui

leur viendront de tous les siècles de la part de ceux

qu'entraîne sur leurs traces le récit de leur vie!

Les côtés sérieux du caractère d'Anne prirent le dessus et la

firent sortir de l'engourdissement où l'avaient assoupie

l'orgueil de sa beauté et l'égoïsme de sa nature. Etonnée

d'abord en découvrant un monde nouveau et dont son éducation

ne lui avait pas laissé soupçonner l'existence, elle demeura

comme aveuglée en face de l'horizon ouvert devant son

intelligence. Puis, quand, jetant les yeux vers sa jeunesse

pour y retrouver ses pensées et ses joies d'autrefois, la

jeune femme se sentit humiliée d'avoir pu se contenter de

pareils enfantillages, elle mesura le chemin parcouru, et

comprit qu'il y a pour l'âme humaine un bonheur plus élevé et

plus complet que l'amusement de la vanité et la distraction

des futilités de la vie.

Quand son mari mourut, Anne abandonna sans regret Paris, où

jadis elle rêvait de briller, et vint retrouver son père à

Poitiers; l'immense fortune que lui avait léguée M. Tissier

lui permit à son tour de faire du bien.

Sarah l'a souvent vue agenouillée à une messe matinale et

priant avec ferveur; la jeune fille s'est prise d'amitié pour

la belle et riche veuve, dont la vie semble désormais

consacrée à la charité. Jamais, avant son mariage, Anne

n'avait songé à se rapprocher de Dieu. L'imagination pleine de

vanités, elle se contentait d'une religion superficielle. La

Providence l'avait attendue au désenchantement éprouvé dans

cette union et elle était devenue sérieuse et chrétienne, tout

en conservant une teinte attristée, suite de la déception

subie par sa jeunesse.

- Ne soyez jamais ambitieuse, avait-elle dit un jour à Sarah.

La fortune ne suffit pas au bonheur.

- N'avez-vous pas été heureuse, vous? demanda la jeune fille.

Anne soupira et dit avec regret:

- J'aurais pu l'être!

Quel souvenir avait alors mis des larmes dans les beaux yeux

qui se détournaient pour les cacher?

Sarah n'osa questionner. Elle était bien enfant encore pour

être la confidente de la jeune veuve, et, tout en lui donnant

une sincère affection, la petite-fille de Nicolas Larousse se

sentait parfois un peu intimidée en face de cette grande et

belle personne, plus âgée qu'elle de plusieurs années.

- Savez-vous ce que je pense? dit-elle un peu après le départ

d'Anne, quand celle-ci, voyant la pluie cesser un instant, en

profita pour quitter sa tante et son amie.

La jeune fille, laissant retomber le rideau quelle avait

soulevé pour regarder dans la rue, se tournait vers Mme

Martelac.

- Je ne sais, petite, dit la vieille dame. Ce doivent être des

choses bien graves, car, depuis le départ d'Anne, vous

paraissez absorbée dans de sérieuses réflexions.

- Très graves, en effet! repartit Sarah en secouant le tête.

Il s'agit de l'avenir.

- Ah! seriez-vous prophète?

- Peut-être! En ceci, du moins.

- Vous m'intriguez. Et dites-moi, je vous prie, ce que

découvre dans l'avenir votre jeune sagesse?

- Eh bien! Anne et le docteur se marieront, vous verrez.

- Chacun séparément, je le crois, répondit la mère de Robert

en souriant; je l'espère pour mon fils, et Anne est jeune,

riche et belle, cela en fera tout naturellement un parti très

recherché.

- Non, pas séparément, mais ensemble!

La figure de Sarah avait une singulière expression, tandis

qu'elle accentuait ces derniers mots; elle souriait, mais ses

yeux, incapables de tromper, démentaient ce sourire.

- Pourquoi cela? demanda Mme Martelac.

- Elle est si belle!

La jeune fille ajouta en se rapprochant:

- Le croyez-vous?

Son interlocutrice arrêta un instant son travail pour la

regarder et demanda:

- En seriez-vous contente?

Sarah rougit, hésita un instant et tourna brusquement la tête

en disant:

- Pourquoi non? Je souhaite de tout mon coeur qu'il soit

heureux.

La destinée · 第 29 / 42 题