Deux années se passèrent ainsi. Sarah grandissait à peine,
assez pourtant pour accuser ses quatorze ans. Son visage, aux
teintes délicates, était éclairé par ses yeux noirs dans
lesquels semblait, malgré la gaîté de son esprit, se refléter
le vague souvenir des tristes années passées chez son grand-père.
La vie laisse sa marque indélébile sur notre front et
l'âme qui a souffert, fût-ce sans avoir conscience de sa
souffrance, garde une empreinte mélancolique, surnageant
parfois à travers les joies présentes et leur communiquant une
puissance plus grande en accentuant par le souvenir leur
contraste avec le passé. Un soir, assise devant une table sur
laquelle étaient ses livres d'étude, la petite-fille du
marchand d'antiquités apprenait ses leçons. Mme Martelac,
placée près de la lampe, dont l'abat-jour rejetait la lumière
sur ses cheveux blanchis et sur son front calme, travaillait
en silence afin de ne pas la troubler.
Le salon avait gardé son apparence austère, la mère de Robert
ayant tenu à ce que rien de la fortune de sa pupille ne vînt
apporter le luxe dans son intérieur. Elle évaluait ses soins
et son affection trop haut pour en retirer un avantage
matériel et pensait en être payée par la tendresse de l'enfant
et par la joie de la former à une vie utile et sérieuse.
Sarah, indifférente à un confortable qu'elle n'avait jamais
connu du vivant de son grand-père, acceptait avec
reconnaissance la place qu'on lui faisait à ce foyer.
Quand elle sut ses leçons, appuyant le coude sur la table et
le menton dans sa main, elle regarda sa compagne en silence.
Aucun bruit ne troublait la tranquille soirée des deux femmes;
dans la rue, des chants se faisaient entendre, adoucis par
l'éloignement, et le cloches de l'église de Notre-Dame,
sonnant le couvre-feu, dominaient les derniers bruits de la
journée arrivée à sa fin. Mme Martelac et Sarah ne voyaient
personne, elles sortaient rarement, sauf pour la promenade de
chaque jour, conseillée par Robert pour la santé de l'enfant.
La mère du docteur se donnait entièrement au devoir qu'elle
avait accepté et, surveillant l'éducation de la petite fille,
elle avait éloigné au moins pour quelques années les relations
qui eussent pu la distraire de cette surveillance.
Sarah se trouvait parfaitement heureuse et n'ambitionnait
aucune distraction nouvelle. Elle avait voué à sa protectrice
une tendresse profonde qui s'était tout naturellement
implantée dans son coeur au contact de cette âme élevée et
douce.
Mme Martelac, levant les yeux et la voyant immobile, lui dit:
- A quoi pensez-vous, Sarah?
- Je pense, Madame, que le docteur, avec toute l'apparence de
la force, vous ressemble par la douceur.
- A quel propos dites-vous cela?
- Je pensais à lui et je ne puis le faire sans songer à sa
bonté à mon égard et à l'égard de tous ceux qui ont besoin de
lui.
- Oui, il est bon, c'est vrai, dit Mme Martelac avec
conviction.
- Il le prouve en toutes circonstances. Tenez, à son dernier
voyage ici, il y a deux mois, je l'ai vu soigner Catherine
lorsqu'elle s'est cassé le bras, j'ai été frappée de sa
douceur en le soignant.
- Il aime beaucoup notre fidèle domestique.
En disant cela, la mère du docteur s'était remise à son
travail.
- N'êtes-vous pas heureuse d'avoir un fils comme celui-ci?
repartit Sarah.
Mme Martelac laissa son ouvrage appuyé sur ses genoux et
releva la tête; un fier sourire éclairait son regard.
- Certainement, c'est un coeur excellent, noble et droit.
- Et un homme remarquable! reprit l'enfant avec chaleur. On
dit qu'il est déjà célèbre.
A ce moment, un coup de sonnette fit tressaillir les deux
femmes.
- Qui cela? s'écria Sarah.
Elle s'était levée brusquement, mais elle retomba sur son
siège en voyant la porte s'ouvrir. Celui dont elle venait de
parler entrait dans le salon.
- Toi, Robert! quelle bonne surprise!
Mme Martelac s'était levée et serrait le jeune homme dans ses
bras.
La mère et le fils avaient toujours été intimement unis. Le
docteur, arrivé à la maturité de l'âge, chérissait et
respectait celle qui, demeurée veuve et dans une position
précaire, avait su se sacrifier cependant de longues années
pour lui fournir mes moyens de terminer ses études et de
parvenir à la situation qu'il avait conquise. Il avait pour
elle des égards attendris et touchants; la vieille dame se
sentait récompensée de son amour par la profonde tendresse de
ce fils, l'unique consolation de sa vie triste et isolée. Ses
succès, dont le retentissement arrivait jusqu'à elle, lui
faisaient éprouver ce légitime orgueil de l'heureuse mère d'un
homme esclave du travail et du devoir et dont les hautes
facultés sont noblement employées.
Les regards du docteur rayonnaient d'une joie sincère tandis
qu'il tenait dans les siennes les mains de sa mère et lui
disait tendrement:
- Je suis si heureux de cette occasion de vous revoir! J'ai
été appelé à quelques lieues d'ici pour soigner un richissime
vieillard qui a eu la malencontreuse idée de venir tomber
malade à la campagne. A Paris, il est de mes clients et
prétend être ici consciencieusement empoisonné par le médecin
de son village, bien que le brave homme ait l'intention de le
soulager et fasse de son mieux pour y arriver. Mais l'usage de
la fortune rend parfois fantasques certains caractères, et mon
malade est de ce nombre; il maltraite son docteur de campagne
et me suppose le pouvoir de le rendre immortel. Bref, il m'a
fait venir ce matin, espérant que je puisse lui rendre un peu
de ce que les années en s'accumulant sur sa tête lui ont
enlevé, c'est-à-dire les forces de l'âge mûr. Je me suis
échappé de son château, où il m'a accueilli comme le Messie,
car ce nabab a une peur horrible d'abandonner les biens de ce
monde, et j'ai pu venir passer quelques heures avec vous.
Tandis qu'il parlait, Sarah n'avait pas fait un mouvement. Ses
yeux fixés sur lui l'examinaient avec un curiosité admirative
à laquelle, absorbé par la joie de revoir sa mère, il ne fit
pas attention au premier abord. Quand enfin il se tourna vers
elle, elle baissa la tête en rougissant.
- Eh bien! Sarah, vous ne me dites pas bonjour? dit-il en lui
tendant la main.
Elle y mit la sienne avec un embarras visible. Son visage
recevait en plein la lumière de la lampe et Mme Martelac
remarqua cet embarras.
- Pourquoi rougissez-vous ainsi, mon enfant? demanda-t-elle
étonnée.
- Redevenez-vous aussi sauvage que le jour où Jacques Hilleret
et moi, nous vous avons inopinément surprise dans le magasin
de votre grand-père? dit Robert en plaisantant. Ou m'avez-vous
oublié au point de ne plus me reconnaître?
- Je ne vous ai point oublié! dit vivement la petite fille; je
parlais de vous au moment où vous êtes arrivé. Mais... Elle
s'arrêta et rougit.
- Mais quoi? reprit Mme Martelac en insistant et sans
comprendre un accès de timidité peu ordinaire chez sa pupille.
La petite-fille de Nicolas avait en effet abandonné depuis
longtemps l'attitude craintive qui lui était habituelle
pendant sa vie chez le vieil avare. Heureuse et aimée depuis
lors, elle avait facilement laissé s'ouvrir son esprit et son
coeur; après avoir été comprimée durant son enfance, sa nature
expansive avait maintenant de joyeux élans de confiance qui
faisaient le charme de son intimité.
- Allons, qu'avez-vous? Regardez-moi.
Robert avait pris une chaise basse et s'était assis près de sa
mère, en face de Sarah, qu'il examinait en lui parlant ainsi.
- Je n'ose pas, dit-elle, en détournant son regard devant ces
yeux interrogateurs.
- Pourquoi?
Elle garda le silence.
- Ne sommes-nous plus amis?
Il lui tendait de nouveau la main.
- Oh! si, dit-elle avec un vague sourire et en baissant la
tête.
- Eh bien, alors?
Il attendait la réponse, elle hésita un instant.
- Voilà! dit-elle enfin franchement, mais sans oser le
regarder en face. Vous êtes, a-t-on dit l'autre jour devant
moi, un homme illustre et cette pensée me rend maintenant
timide en votre présence.
Une légère rougeur passa sur le visage de Robert. Si grand, si
fort qu'il soit, le coeur humain reste sensible à la louange
surtout lorsqu'elle sort de lèvres innocentes qu'on ne peut
soupçonner de mesquins calculs. Le jeune docteur sourit, et ce
sourire illuminant son regard y ajouta une nuance de bonté qui
donnait à cet homme austère un attrait irrésistible.
- Illustre! Attendez mes cheveux blancs, chère enfant, pour
croire à un pareil éloge, dit-il. Puis, quand cela serait,
deviendrions-nous étrangers?
Il y avait dans son ton un léger reproche.
- Non, vous avez été trop bons pour moi, répondit Sarah,
surmontant enfin le premier mouvement d'embarras. Votre mère
et vous, je vous aimerai toujours.
- A la bonne heure! dit Mme Martelac, je vous retrouve comme à
votre ordinaire; j'étais déroutée par cet accès inusité de
timidité. Vous nous aimez, dites-vous, enfant? Vous avez bien
raison, car nous vous le rendons de tout notre coeur.
- Quelle singulière personne vous faites! reprit Robert en
riant. Vous êtes, je crois, seule de votre espèce.
- Ce n'est pas ma faute! répondit Sarah d'un air attristé.
- Oh! je n'ai pas l'intention, en faisant cette remarque, de
vous adresser un reproche, repartit aussitôt le docteur. Au
contraire, je suis heureux de constater en vous ces
particularités; je déteste la banalité, et j'aime bien vous
voir ainsi, pourvu que vous gardiez et développiez même, sous
l'influence de ma mère, les charmantes qualités de votre
esprit et de votre coeur.
- Ces nuances personnelles chez Sarah, et grâce auxquelles
elle ne ressemble à aucune autre, tiennent sans doute, dit Mme
Martelac, au milieu et à l'isolement à peu près complet où
elle a été élevée; mais nous en ferons, tu verras, une très
bonne et très aimable jeune fille.
Elle regardait avec une affectueuse indulgence l'enfant, dont
la figure souriante gardait encore une teinte rosée, dernier
vestige de timidité.
- Je n'en doute pas, répondit le docteur avec conviction, en
fixant sur Sarah ce regard grave, qui semblait fouiller aussi
profondément le coeur humain que son scalpel l'être physique de
ses semblables.
Cette fois, la petite fille ne détourna pas les yeux et
soutint l'examen de Robert avec cette confiante franchise de
l'âme innocente et n'ayant rien à cacher.
- Comment va Anne? demanda Mme Martelac à son fils lorsque la
conversation eut pris un autre cours.
- Bien, mais son mari est souffrant depuis quelque temps.
- La pauvre enfant! Sa vie est-elle ce qu'elle la désirait au
moins?
- Non, je crois; elle est sévère et ne doit guère lui offrir
les plaisirs qu'elle enviait. Même avant d'être malade, M.
Tissier était d'humeur morose et retenait sa femme dans son
intérieur, dont il lui permettait rarement de sortir et jamais
sans être accompagnée par lui.
- Cela a dû lui sembler dur?
- Je le pense; d'après les idées énoncées par Anne jadis, elle
ne devait pas être préparée à une semblable existence et a dû
avoir de la peine à se faire à cette vie de recluse.
- Les vois-tu souvent?
Elle levait la tête vers Robert, afin d'examiner son visage,
dont l'expression s'était attristée.
- Très rarement. Mes occupations ne me permettent pas de
relations suivies.
- Est-elle toujours la même?
- Je la crois devenue plus sérieuse. Sans doute, l'atmosphère
dans laquelle elle vit forcément influe sur son esprit. Son
mari est loin d'être un homme ordinaire, et son contact oblige
Anne à oublier un peu les petites vanités que vous lui
reprochiez autrefois de tant aimer. Elle voit peu de monde et
seulement de vieux savants, amis de M. Tissier.
- Que sont devenus ses rêves d'élégance et d'amusements? dit
Mme Martelac pensivement.
- Ils ont été cruellement déçus, au moins pour les amusements;
car son mari ne lui refuse aucun luxe d'intérieur.
- Et ton ami, M. Hilleret, donne-moi de ses nouvelles? dit
tout à coup la mère du docteur.
- Il vient d'être promu au grade de capitaine et persiste à
rester loin de nous.
Puis il ajouta plus bas, et tandis que Sarah se levait pour
aller chercher, à l'extrémité du salon, un travail qu'elle
voulait continuer:
- J'ai souvent pensé qu'il eût mieux fait de ne pas partir.
Peut-être Anne n'eût-elle pas alors consenti à épouser M.
Tissier?
Mme Martelac secoua la tête.
- Peut-être. Il y avait certainement, entre elle et lui, un
commencement de sympathie qui eût pu triompher de la vanité de
ta cousine. Mais, à ce moment-là, le devoir de M. Hilleret
vis-à-vis de toi était de partir. Il savait ta passion pour
Anne et ton espoir de l'épouser. S'il eût eu la faiblesse de
rester près d'elle, tu n'eusses pu t'empêcher de le blâmer...
- Et de lui garder malgré moi un peu de rancune, hélas! La
nature humaine est bien mesquine, malheureusement!
- Pas toujours, reprit vivement la mère; et tu aurais su, je
n'en doute pas, te montrer généreux comme Jacques lui-même a
su le faire; car il a agi noblement.
- C'est vrai, répondit le jeune docteur, et je l'en estime et
l'en aime davantage. Mais, aujourd'hui, je juge différemment
la chose, et je comprends qu'il convenait mieux que moi au
bonheur d'Anne.
Mme Martelac regardait son fils. Sur son large front, il y
avait certainement un peu de mélancolie, mais non plus ce
chagrin profond qu'elle y avait vu quelques années auparavant,
lorsqu'il avait dû renoncer à épouser sa cousine. Elle avait
craint de plus longs regrets et se félicita de le voir en voie
de guérison.
- Pourquoi ne te marierais-tu pas à ton tour? lui dit-elle
doucement.
Il tressaillit, comme si une telle pensée lui était
douloureuse.
- Ma mère, ne me parlez jamais de cela! dit-il simplement et
avec une expression de prière.
Sarah revenait prendre sa place, munie de son ouvrage; Mme
Martelac baissa la tête sur le sien, ne voulant pas, devant
l'enfant, continuer cette conversation.
- La blessure saigne encore, se dit-elle intérieurement. Comme
il l'aimait!
Involontairement, elle en voulait à la jeune femme d'avoir
méconnu un amour si sûr, et dont tant d'autres se fussent
montrées fières; elle lui en voulait surtout de la souffrance
imposée à son fils. Et pourtant, elle le sentait bien, Anne
n'était pas la femme qu'il eût fallu à Robert, et non
seulement elle lui eût pardonné, mais elle l'eût remerciée de
l'avoir repoussé si le docteur s'était heureusement marié. De
telles contradictions sont fréquentes dans le coeur des mères;
leur amour exclusif n'admet pas que leurs enfants puissent
n'être pas appréciés par tous comme ils le sont par elles-mêmes.