La première impression ne fut pas trompeuse, et Sarah fut
promptement habituée chez Mme Martelac. Celle-ci, de son côté,
ayant consenti à s'en charger, trouva en elle une compagne
intelligente et docile.
Tout était à faire dans l'éducation de l'enfant, Nicolas ayant
négligé les plus simples éléments d'instruction qu'il eût pu
lui faire donner. Le vieil avare avait pour principe que
l'unique science utile en cas bas monde est l'économie.
M. d'Hassonville raconte, dans un de ses ouvrages, qu'un
paysan, après lui avoir fait l'éloge de son fils, ajouta avec
émotion: "Et puis, Monsieur, il est si intéressé!" L'économie
poussée jusque-là était pour lui la première de toutes les
vertus. Nicolas Larousse eût, certes, dépassé de beaucoup à
l'égard de Sarah l'estime de ce brave paysan pour son fils;
mais la consolation de lui donner un pareil éloge ne lui fut
jamais accordée, et sa petite-fille témoigna toujours une
profonde insouciance des marchés heureux dont il se vantait
parfois devant elle, n'ayant personne autre aux yeux de qui il
pût faire valoir son habileté en affaires.
Lui trouvant l'esprit réfractaire quand il cherchait à lui
faire suivre ses calculs sordides, il avait abandonné l'espoir
de la former à son image et la considérait comme un être mal
doué, incapable de s'élever au-dessus des occupations
auxquelles elle s'était accoutumée mécaniquement pendant les
quelques années de sa vie chez lui.
Nature absolument neuve, mais, contrairement aux méprisantes
conjectures de Nicolas, riche de tous les dons de
l'intelligence et du coeur, Sarah reçut avec joie et
reconnaissance les impressions nouvelles d'une éducation bien
différente. Grâce à la fortune entassée sou à sou par l'avare,
on put charger d'excellents professeurs de réparer le temps
perdu pour son instruction. Mme Martelac se chargea elle-même
de l'initier à la science religieuse, dont elle ignorait
encore le premier mot, et l'âme de l'enfant s'éleva rapidement
sous la pieuse influence de celle qu'elle aima bientôt comme
une mère.
La petite-fille du marchand d'antiquités n'avait, au moins,
subi aucune mauvaise direction. N'ayant point vécu au contact
d'enfants étrangers et n'ayant guère vu de près personne autre
que son grand-père, son intelligence était une page blanche
encore ou à peu près, puisqu'elle ne contenait que les
souvenirs éloignés et presque illisibles de sa première
enfance.
Nicolas était mort depuis quelques mois, quand un matin Mme
Martelac entra dans la chambre de Sarah, communiquant avec la
sienne. La vieille dame tenait une lettre à la main et son
visage était fort ému. La petite fille, occupée à un devoir
d'écriture, laissa en commencement le mot auquel elle donnait
à ce moment-là toute son application et se leva, comprenant
qu'il y avait quelque chose de nouveau.
- Sarah, lui dit sa protectrice, connaissiez-vous le frère de
votre mère?
- Je l'ai vu, vous le savez, un instant seulement, la veille
de la mort de mon grand-père, comme je vous l'ai raconté, mais
j'ignorais qu'il fût mon parent, et c'est seulement après ce
triste événement que j'ai su quel était cet homme, duquel
j'avais été si effrayée.
- Et votre père, l'avez-vous connu?
- Non, Madame.
- Vous en êtes sûre? Rappelez bien vos souvenirs.
L'enfant s'arrêta un moment pour faire appel à sa mémoire et
répondit avec assurance:
- Je ne l'ai pas connu. J'ai connu ma mère pendant quelques
années, mais je ne me souviens pas d'avoir vu près d'elle
personne autre que mon grand-père.
- Celui-ci vous a-t-il parlé de votre père?
- Il ne m'a jamais parlé d'aucun des membres de ma famille.
Ce n'était pas la première fois depuis son séjour chez la mère
du docteur qu'on questionnait ainsi l'enfant; mais elle était
toujours obligée de faire les mêmes réponses, car elle ne se
rappelait rien de ce qui avait eu lieu avant son arrivée à
Poitiers avec son grand-père, et celui-ci n'avait jamais pris
la peine de causer de ses parents avec elle.
- Savez-vous où vous êtes née?
- Non, Madame.
La mère du docteur fit un geste découragé.
- N'avez-vous dans l'esprit aucun indice pouvant le faire
soupçonner? Rien ne réveille-t-il vos souvenirs?
- Pas grand'chose, non. Je crois, pourtant, qu'il faisait très
chaud dans l'endroit où nous étions alors; car, bien que je
fusse toute jeune au moment de mon arrivée ici, la différence
de température me frappa et j'ai, malgré les années, gardé
souvenir de cette impression.
- Vous ne savez rien sur vous-même? dit Mme Martelac avec
compassion. Vous êtes en ce monde comme un pauvre petit être
tombé on ne sait d'où et uniquement confié à la Providence.
- Pourquoi me faites-vous encore une fois toutes ces
questions? dit Sarah en regardant la lettre tenue par sa
protectrice, se doutant bien qu'il existait un rapport
quelconque entre elle et l'interrogatoire qu'elle subissait.
- Asseyez-vous et je vais vous l'expliquer. Mais nous ne
savons pas grand'chose de nouveau, vraiment! Et ni la justice
ni vos amis ne parviendront à voir clair dans votre histoire
si Dieu n'y met la main.
La petite fille s'assit en face de Mme Martelac, en tournant
vers elle la chaise sur laquelle elle était au moment de son
entrée.
- Vous savez, reprit celle-ci, qu'après la mort de votre
grand-père on trouva, dans sa caisse vide, un billet, dont
alors on vous lut le contenu, espérant pouvoir obtenir de vous
quelques renseignements. Ce billet était, il est vrai, signé
par M. Larousse, mais il était bien insuffisant pour éclairer
les démarches de la justice. C'était une dénonciation contre
son propre fils. Il l'accusait de l'avoir, à deux reprises,
dépouillé des valeurs qu'il possédait chez lui et avouait
l'avoir sauvé une première fois en sacrifiant le mari de sa
fille et en le faisant condamner. Ce papier ne contenait ni la
date du premier vol, ni, ce qui sans doute eût rendu les
recherches plus faciles, l'endroit où il avait eu lieu et où
votre père avait subi le jugement. M. Larousse écrivit cela
sous l'empire de la colère qui, probablement, détermina la
congestion dont il est mort; l'écriture était tremblée, formée
avec peine et à la hâte. Frappé soudainement, il n'eut pas le
temps de relire cette déclaration et de la compléter assez
pour permettre de réparer le crime dont il s'était rendu
coupable en faisant condamner un innocent. Eh bien! par une
inconcevable fatalité, une nouvelle déclaration, celle-là du
coupable lui-même, est interrompue aussi par la mort. L'aveu
de Marc Larousse ne peut, pas plus que l'écrit de votre grand-père,
nous mettre sur la voie pour retrouver, s'il vit encore,
et pour réhabiliter votre malheureux père.
- On a retrouvé le frère de ma mère? s'écria Sarah.
Mme Martelac lui montra la lettre envoyée par le docteur et
qu'elle tenait à la main.
- Robert m'écrit ce matin et joint cette lettre à la sienne
afin de nous tenir au courant des événements ayant rapport à
votre situation. Elle est de M. Hilleret, que vous avez connu
pendant son séjour ici; le plus grand des hasards l'a fait
assister aux derniers moments de Marc Larousse. Après avoir
volé à son père tout ce qu'il pouvait emporter, le misérable
est passé en Algérie, où il s'est mis à faire le commerce avec
les Arabes, se hasardant, paraît-il, au milieu de tribus mal
soumises, et courant parfois de grands dangers dans lesquels
l'appât du gain et son humeur aventureuse le poussaient malgré
les avis des colons qu'il connaissait. Il y a quelques jours,
on l'a trouvé frappé à mort, après avoir été dépouillé de tout
ce qu'il portait avec lui. Le détachement qui l'a rencontré au
moment où il allait rendre le dernier soupir était justement
commandé par Jacques Hilleret. Celui-ci l'a, dit-il, préparé
de son mieux à rendre à Dieu son âme si coupable, et, à défaut
du prêtre absent dans cet endroit désert, il a reçu ses
dernières confidences et l'aveu de son désir de réparer son
crime. Malheureusement, il perdit presque immédiatement la
parole, sans avoir pu compléter ses renseignements et les mots
prononcés par lui viennent seulement confirmer la déclaration
de son père.
- Oh! Madame, quel malheur! Si mon pauvre père vit, je serais
si heureuse de pouvoir le consoler et lui faire oublier
l'horrible injustice ont il a été victime!
- Peut-être n'existe-t-il plus, ma pauvre enfant. Votre grand-père
ne vous traitait-il pas comme une véritable orpheline?
- Sans doute et longtemps, ignorant les raisons qu'il avait
pour me le faire croire, je me suis aussi regardée comme
telle; mais aujourd'hui, un secret espoir s'est emparé de moi
et je m'explique que mon grand-père, dans de telles
conditions, ait pu sans aucune certitude me laisser croire à
la mort de mon père.
Mme Martelac secoua la tête.
- Confions-nous en Dieu! Le docteur fera tout au monde pour
savoir la vérité à ce sujet. Il s'est déjà livré à bien des
recherches dans les différentes parties de la France; mais
nulle part il n'a obtenu un renseignement sur un condamné de
votre nom.
La petite fille écoutait ces paroles, les yeux pleins de
larmes et les mains croisées.
- Il faut prier, mon enfant; le ciel nous viendra en aide.
S'il a permis que ces deux tentatives de réparation
demeurassent inachevées, c'est pour nous éprouver; mais si
votre pauvre père existe encore, il vous donnera, je l'espère,
la joie de le revoir.
Sarah écouta ces paroles avec cette confiance particulière à
la jeunesse, toujours croyante en l'avenir. Pourtant les mois
s'écoulèrent, l'année se passa, une autre lui succéda et
Robert n'aboutit à rien, bien qu'il mît tout en oeuvre. Sa mère
et lui finirent par penser que le père de leur petite protégée
était maintenant dans un autre monde où la justice infaillible
de Dieu rend à l'innocent et au coupable ce qui leur est dû.
Toutefois, ne voulant point affliger Sarah, ils continuaient à
l'engager à s'adresser à Dieu pour obtenir la consolation
qu'ils étaient impuissants à lui donner, malgré leur active
affection.