Il faisait sombre sous les arbres du boulevard; bien qu'ils
fussent dépouillés, leurs branches formaient un inextricable
réseau laissant à peine parvenir quelque clarté sur le chemin
suivi par Robert et par l'enfant. Les maisons étaient fermées
et leurs lumières éteintes. Une seule brillait encore et
projetait sa lueur au-dehors à travers les vitres de la
fenêtre.
- C'est là-bas, dit Sarah en montrant ce carré de lumière
dessiné sur le sol.
Le bruit d'une dispute parvenait jusqu'à eux à mesure qu'ils
approchaient.
- Il y a du tapage, je crois, dit le docteur.
- Le mari est ivre peut-être, murmura Sarah en tirant la main
du jeune homme pour lui faire rebrousser chemin.
Ils arrivaient devant la porte.
- N'ayez pas peur, dit Robert, la retenant près de lui.
Ils s'arrêtèrent avant de frapper Dans le silence de la nuit à
peine troublé au loin par les derniers bruits de la vieille
cité au moment de s'endormir, on entendait distinctement ce
qui se passait dans la maison où une voix avinée faisait
entendre une série de jurons dont l'enfant frissonna. Elle
jeta un regard par la fenêtre éclairée et vit cet homme en
costume débraillé, le poing levé vers une malheureuse femme
debout devant lui et qui semblait s'être placée là pour
protéger deux enfants cachées derrière elle.
- Pierre, écoute-moi, disait-elle, je gagne cher à aller dans
cette maison. Je devais y passer la journée, j'ai promis à ces
messieurs de le faire et de soigner la petite; il faut que j'y
aille. Laisse-moi coucher les enfants, ils dormiront et tu
n'auras pas à t'en occuper.
- Non, répondit l'homme en la repoussant brutalement, c'est
ton affaire à toi, les mioches! Je ne veux pas que tu les
quittes. Ils m'ont réveillé la nuit dernière.
- Ils ne le feront plus, je te le promets.
- Laisse-moi tranquille!
- Nous avons tant besoin d'argent!
- Tu es une dépensière!
La pauvre femme se privait parfois du nécessaire afin de faire
plus grande la part de son mari et de ses enfants, elle
travaillait encore nuit et jour pour remplacer l'argent
dépensé par Pierre au cabaret. Mais elle ne releva point ce
reproche. A quoi bon?
- Que va devenir la petite fille? Elle mourra de frayeur! Se
dit-elle à demi-voix.
Elle était mère et se sentait au coeur une pitié naturelle pour
l'orpheline.
- Le beau malheur! repartit son mari, qui avait entendu. Une
fille de juif!
- Elle est chrétienne comme notre propre fille. Elle porte au
cou une médaille avec la date de son baptême.
- Chrétienne! Ca! dit Pierre avec un profond mépris en levant
les épaules.
- Puisqu'elle a été baptisée!
- Je te jure qu'elle est juive! reprit avec une véritable
fureur l'ouvrier, auquel l'ivresse donnait une irritation
stupide.
A cet instant, la porte s'ouvrit et Robert, après avoir
vainement attendu que la querelle se calmât, entra ayant Sarah
sur ses talons.
A l'aspect du jeune homme, Pierre Bléreau porta machinalement
la main à sa casquette absente. Ce mouvement était un reste de
sa première éducation, mais il reprit promptement son
assurance insolente et le ton d'égalité avec lequel, depuis
quelque temps, il avait appris à traiter ce qu'il nommait: _le
bourgeois_.
Pierre, au fond, n'était pas un méchant homme; longtemps même,
il avait passé pour être un des meilleurs ouvriers de la
fabrique dans laquelle il travaillait depuis son enfance. Un
jour, cette fabrique ayant changé de maître était tombée entre
les mains d'un propriétaire antireligieux, qui avait laissé
les mauvais journaux et les mauvais livres se répandre autour
de lui. Il avait même employé sa puissante influence à
renverser les principes de morale entretenus avec soin par son
prédécesseur. Les anciens ouvriers, ceux qui croyaient en Dieu
et savaient se contenter de leur sort, avaient opposé une
assez vive résistance à ces efforts coupables; puis, peu à
peu, les doctrines du patron avaient fait des adeptes et
Pierre était de ces derniers.
Sa femme, chargée de trois enfants, l'avait entendu avec
effroi redire au sortir de l'atelier quelques-unes de ces
phrases creuses que les plus habiles lisaient dans leurs
journaux et qu'ils ressassaient à leurs camarades. Quand elle
l'avait vu faire le lundi, ce qui ne lui était jamais arrivé
durant les quatre premières années de leur union, et rentrer
en rapportant seulement une partie de sa paie, elle avait
essayé quelques remontrances.
- De quoi? De quoi? avait-il répondu. Je suis le peuple, moi!
Et le peuple souverain, entends-tu?
- Souverain de quoi, mon pauvre homme? Triste souverain qui
mourra de faim, s'il se nourrit de ces sottises-là! Que
signifient-elles, mon Dieu?
- Elles signifient.....
Pierre resta coi au commencement de sa phrase. Il n'était pas
un beau parleur et n'avait pas reçu ce don fatal don abusent
ceux qui soufflent la haine entre les différentes classes de
la société. Mais il écoutait volontiers les discoureurs de
cette sorte et sa courte intelligence avait saisi seulement
les promesses avec lesquelles ils éveillent les convoitises de
la foule. Il avait vu briller à travers les fumées du vin bu
au cabaret, des mots qui jusque-là avaient à peine existé pour
lui, dont la jeunesse calme et digne s'était passée dans un
travail paisible, satisfaisant à ses besoins et à ceux de sa
famille.
Cette science était de date trop récente pour qu'avec un
esprit peu délié, il sût répéter les absurdes commentaires
dont était suivie cette déclaration dans le journal où on la
lui avait lue.
- Ceux qui t'entraînent au cabaret te disent des bêtises!
Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi, si tu les écoutes?
Cette question était posée avec une profonde tristesse. Bien
qu'elle fût jeune, la femme de Pierre avait l'expérience des
femmes du peuple; après avoir vu quelques-unes de ses
compagnes mariées à des ivrognes et à des paresseux, elle
savait où conduit le vice, et la misère lui apparaissait
faisant irruption dans son ménage.
La pauvre créature ne s'était pas trompée dans ses prévisions,
et la vue lamentable de cet intérieur étonna Robert à son
entrée. Le plus petit des enfants dormait dans son berceau;
les deux autres, sales et déguenillés, demeuraient cachés
derrière leur mère afin d'éviter les coups de l'ivrogne.
Accoutumés à ce spectacle, ils riaient entre eux, tout en se
tenant à distance du chef de famille. Sur une table boiteuse,
placée au milieu de la chambre, se trouvaient les restes du
souper et plusieurs bouteilles pleines ou à demi vides qui,
depuis quelque temps, étaient en permanence à la portée de
Pierre, quand il rentrait à la maison. Il exigeait ce luxe,
même dans son intérieur où le pain se faisait, hélas! souvent
rare.
Le lit des enfants et celui du père n'avaient pas été faits,
et des vêtements souillés et déchirés étaient épars sur toutes
les chaises. La mère de famille avait passé au bord de la
rivière afin d'y laver l'absolu nécessaire tout le temps
dérobé aux soins qu'elle devait à Sarah, et elle était rentrée
pour préparer en hâte le maigre repas du soir.
Un des carreaux de la fenêtre était cassé, le vent
s'engouffrait par cette ouverture, menaçant d'éteindre la
lampe placée sur la table et dont la lumière jetait dans tous
les sens sa flamme allongée et fumeuse. Sur les murs, dont en
plein jour on eût vu le crépissage gris de poussière et
tapissé de toiles d'araignées, pendaient quelques images aux
couleurs voyantes que les enfants, dans leurs heures de
solitude, s'étaient amusés à maculer ou dont ils avaient
emporté des lambeaux. Enfin tout, même à cette lumière dont
l'odeur âcre remplissait la chambre, représentait le désordre
et la gêne qui le suit inévitablement.
Certes, il y avait loin de cet intérieur à celui de Pierre
pendant les premières années de son mariage, quand sa femme,
active et laborieuse, entretenait avec soin son ménage et
s'occupait uniquement, grâce au gain fidèlement rapporté
intact par son mari, à soigner ses enfants et à préparer les
vêtements de la famille. Aujourd'hui, triste, découragée par
l'inutilité de ses efforts pour le retenir sur la pente où il
se perdait, affolée par la besogne dont elle se chargeait afin
de gagner quelques sous, elle n'avait plus de coeur à rien,
comme elle le disait elle-même, et, s'abandonnant au
découragement, elle travaillait dans l'unique but de fournir
l'absolu nécessaire à ses enfants et à elle. Le chef de la
famille ayant abandonné ses devoir, sa compagne se sentait
impuissante à le remplacer et ne se soutenait plus guère que
par l'instinct de la bête luttant pour sa vie.
- Bonsoir, dit le docteur en entrant.
- Bonsoir. Qu'y a-t-il pour votre service? demanda brusquement
Pierre Bléreau.
Robert attira Sarah devant lui.
- J'ai trouvé cette enfant grelottant dehors en attendant
votre femme. Ne viendra-t-elle pas ce soir?
- Non.
Le visage rouge de Pierre s'était levé hardiment vers le jeune
homme, et il avait sentencieusement prononcé ce mot avec
l'orgueil évident de faire peser sur quelqu'un son autorité.
- Pierre... commença la femme.
- Tais-toi! Je suis le maître.
La malheureuse baissa la tête. Elle lisait dans les yeux
injectés de sang de son seigneur et maître une irrévocable
résolution, et depuis quelque temps les coups lui avaient
appris la limite de résistance qui lui était permise.
- Comment faire? dit le docteur. Cette petite n'osera pas
rentrer seule dans la maison.
- Oh! non, murmura Sarah en se pressant contre lui.
- Comme elle voudra! Je garde ma femme pour soigner mes
enfants, je ne veux pas qu'elle les quitte pour aller soigner
ceux des autres.
- Elle est payée pour cela, il me semble, dit Robert
gravement, et elle s'est engagée à le faire.
Payée ou non, elle restera ici.
Devant cet entêtement d'ivrogne, le docteur n'insista pas.
Tenant la petite-fille de Nicolas par la main, il se tourna
vers la porte en disant:
- Vous êtes libre. Adieu.
- Où aller? s'écria Sarah, aussitôt qu'ils eurent passé le
seuil de la maison.
Ce mot prononcé avec une sorte de désespoir résonna comme une
plainte dans la nuit et tomba sur le coeur de Robert, ému de
compassion. La résolution du jeune homme fut promptement
arrêtée. Il serra la petite main tremblante qui s'accrochait à
la sienne dans son enfantine terreur et répondit doucement:
- Avec moi, men enfant. Je connais quelqu'un qui aura pitié de
vous.
Les yeux de la petite fille, ces yeux parfois si étrangement
étincelants, se levèrent, confiants et rassurés, vers le
docteur. Un mince rayon de lune, pénétrant tout à coup les
ténèbres du boulevard, tomba à travers les branches des arbres
sur la tête de l'orpheline, et, éclairant son visage, permit
d'y lire la foi naïve qu'elle éprouvait en son protecteur
improvisé.
Une heure plus tard, Sarah, assise devant le feu, répondait
timidement aux questions de Mme Martelac. Etonnée en entrant
dans cet intérieur si différent de celui de son grand-père,
elle sentait une jouissance inconnue pénétrer tout son être,
et ses yeux rayonnants allaient de la flamme du foyer à la
figure sympathique de la mère de Robert. Son visage, sur
lequel la chaleur avait amené une teinte rosée, avait une
expression de contentement qui depuis bien des années n'y
avait pas fait son apparition. Comme l'oiseau né pendant
l'hiver s'élance, joyeusement surpris, dans l'air tiède d'une
première journée de printemps, la petite-fille du vieil avare
était transportée dans un monde nouveau, et son âme ignorante
et pure se sentit immédiatement à l'aise dans ce nid paisible
où la Providence l'avait amenée.