CHAPITRE XIII

A quelques jours de là, à l'heure où les boutiques

commençaient à se fermer, la rue où se trouvait la maison de

Nicolas était déserte. De loin en loin seulement, un cabaret

borgne restait ouvert et l'on pouvait y voir à travers les

vitres quelques hommes attablés, chantant ou discutant sur la

politique, politique d'ivrogne aboutissant immanquablement à

cette conclusion: Il faut gagner le plus d'argent possible et

peu travailler.

Il faisait froid. La lune combattant les dernières clartés du

jour, se levait et jetait sa lumière pâle dans la rue. La

maison de Nicolas était silencieuse, plus encore qu'autrefois,

semblait-il; elle était entièrement sombre à l'intérieur, mais

ses fenêtres d'inégale grandeur recevaient quelques rayons de

lune dans leurs petits carreaux épais.

Le docteur Martelac, en ce moment à Poitiers, passait par

hasard en face de cette maison, et se trouvait dans l'ombre

projetée jusqu'au milieu de la rue par les hauts bâtiments

longés par le trottoir sur lequel son pas résonnait dans le

silence. Le jeune homme marchait vite, activé par le froid,

les mains cachées dans les poches de son pardessus et la tête

inclinée par un mouvement naturel contre le vent glacé qui lui

gelait la figure. Il songeait tout en marchant et nous pouvons

croire, connaissant Robert, que ses pensées étaient sérieuses

et l'absorbaient entièrement.

Pourtant, au moment de tourner l'angle du boulevard, il leva

les yeux et s'arrêta étonné. Vis-à-vis lui, au coin de la

maison de Nicolas, appuyée contre la borne, une ombre se

détachait, petite, immobile et clairement dessinée par la

lune. Le docteur chercha à deviner quel était l'être qui

rêvait ainsi dehors par cette soirée glaciale. Il traversa

doucement la rue et vit une enfant, les bras passés au-dessus

de sa tête et les yeux fixés dans le vide, à travers les

arbres du boulevard sur lequel se trouvait une des façades de

la maison.

- Que fait là cette pauvre créature? pensa-t-il. Il fait bien

froid pour une enfant si jeune, et vraiment un séjour dans la

rue à pareille heure ne saurait avoir pour personne un grand

attrait. Serait-ce la petite-fille du vieil avare?

En passant, il frôla les vêtements de l'enfant. Elle tourna la

tête et il la reconnut:

- Que faites-vous là, Sarah?

Outre la visite qu'il lui avait faite lorsqu'elle était

malade, le docteur avait eu quelquefois occasion de

l'apercevoir pendant le séjour de Jacques Hilleret chez le

marchand d'antiquités, et il avait partagé la compassion de

son ami pour la triste vie de la petite-fille de Nicolas. Pour

elle, elle le regarda sans le reconnaître. Le visage du jeune

homme se trouvait dans l'ombre au moment où il lui parlait;

d'ailleurs, son chapeau, enfoncé sur ses yeux et le collet de

son pardessus relevé avec soin autour de son cou, ne

laissaient guère voir ses traits.

- J'attends.

- Qu'attendez-vous? Votre grand-père?

Sarah ouvrit de grands yeux effrayés.

Certes, les joues de la pauvre enfant n'avaient même pas en ce

moment les nuances délicates de la rose de Bengale et Jacques

n'eût pu employer à son égard sa comparaison favorite. Sa

figure semblait plus pâle et plus maigre qu'autrefois, et,

dans ce visage d'une blancheur de cire, ses regards brillants,

éclairés par la lune, avaient quelque chose de fantastique. On

eût dit un être surnaturel: fée, lutin ou djinn, une de ces

légères créations des peuples auxquelles ils prêtent un

caractère étrange et capricieux. Toute la vie de Sarah

semblait s'être concentrée dans son regard et sa personne

diaphane s'amincissait encore sous cette clarté blanche. Ses

vêtements étaient trop grands et formaient des plis flasques

sur ses membres grêles. Pourtant, pour la première fois depuis

qu'elle était dans la vieille maison, elle avait revêtu une

robe faite pour elle, une robe de deuil payée par cet argent

entassé par Nicolas, qui n'en avait jamais distrait un

centime, afin d'habiller convenablement sa petite-fille. Un

fichu noir encadrant sa figure était noué sous le menton, et

les mèches de ses cheveux tombaient en désordre sur ses

épaules frissonnantes de froid.

- Vous ne savez donc pas qu'il est mort? dit-elle. Comme cela,

tout d'un coup! Et il était violet et tout froid quand je l'ai

trouvé le matin.

Ce souvenir, empreint dans son imagination, la fit frissonner

et elle ferma les yeux en détournant la tête, comme si elle

voulait éloigner d'elle cet affreux spectacle dont le tableau

la harcelait.

- J'ai peur dans la maison, maintenant; je n'ose pas y rester

seule. Une voisine vient tous les jours; mais elle va chez

elle dans la soirée pour faire le dîner de son mari et de ses

enfants et elle rentre tard. Je l'attends dans la rue.

- Pauvre enfant! j'ignorais la mort de votre grand-père.

Est-il mort depuis longtemps?

- C'est le cinquième jour aujourd'hui.

- Vous n'aviez donc pas d'autres parents?

- Non, je n'en connais pas.

- Vous n'êtes pas de Poitiers, je crois?

- Non.

- Et vous n'avez pas de connaissances?

Ces questions, tous les lui posaient successivement avec un

ton compatissant; cette fois encore Sarah répondit:

- Non, nous n'avions pas d'amis.

Des larmes coulaient sur sa joue, elle les essuya du revers de

sa main:

Je suis si triste depuis ces quelques jours! Je suis seule

presque toute la journée, car cette femme a sans cesse besoin

d'aller chez elle. Alors, je n'ose pas remuer dans la maison,

mes propres mouvements m'effraient; je reste tout le temps

près de la fenêtre de la rue dont le bruit me rassure. Mais

dès que la nuit arrive, je sors; je n'ose pas fixer l'endroit

où je l'ai trouvé étendu. J'ai si peur! ajouta-t-elle en

croisant des petites mains avec angoisse.

- Personne ne vient donc vous voir?

- Personne.

- Comment n'a-t-on pas pitié de votre âge et de votre

solitude? demanda Robert comme s'il se parlait à lui-même.

Sarah secoua la tête doucement.

Elle n'avait jamais formé aucune relation avec le voisinage.

Il régnait contre elle une sorte d'antipathie qui la tenait à

distance, soit que ce sentiment fût dû au peu d'estime

accordée à Nicolas, soit que l'enfant elle-même, naturellement

fière et sauvage, inspirât de l'éloignement aux humbles

familles du quartier.

- On m'appelle: la Juive! dit-elle avec amertume au bout d'un

instant.

Elle ajouta, relevant ses yeux humides vers le jeune homme:

- Pourtant, je suis chrétienne, j'en suis sûre. Je me souviens

d'avoir été à l'église avec ma mère et elle me faisait dire

des prières comme en disent les enfants d'ici.

- Les dites-vous encore?

- Je ne sais plus.

Tous les isolements se trouvaient donc réunis autour de cette

pauvre petite créature à laquelle on n'avait même pas appris à

élever la voix vers le père qui est dans les cieux.

- Votre grand-père a dû laisser une certaine fortune? demanda

Robert.

- Oui, je crois. Le jour se sa mort, des messieurs sont venus

mettre les scellés. Ils ont dit qu'il y avait dans la magasin

des marchandises pour une somme importante et qu'ils

reviendraient en faire l'inventaire.

- Au moins, vous serez à l'abri du besoin, ma pauvre enfant.

Sarah eut un geste d'indifférence.

- J'espère qu'on prendra soin de vous, mieux peut-être qu'on

ne l'a fait jusqu'à présent.

- Qui cela?

- Les gens chargés de vos intérêts.

L'enfant parut peu sensible à cet espoir. Tout entière au

moment présent, elle se préoccupait de sa gardienne et se

penchait de temps en temps, afin de voir si elle venait. Quand

un pas retentissait sur la terre glacée, elle tressaillait,

mais le pas prenait une autre direction et Sarah retrouvait

son attente anxieuse.

- Elle ne vient pas encore, murmura-t-elle après une de ces

déceptions.

- Pourquoi n'allez-vous pas chez elle?

- Je n'ose plus.

- Pourquoi cela?

- J'y suis allée une fois et son mari s'est fâché.

- Comment, fâché?

- Il était ivre et j'ai peur de lui.

- Mais enfin, cette femme est payée, sans doute, pour prendre

soin de vous?

- Oui, elle devrait être toujours avec moi dans la maison,

mais, comme je vous l'ai dit; elle me laisse presque toute la

journée seule; ce soir, elle est sortie de bonne heure afin de

s'occuper de ses enfants.

- Le quartier est bien désert. Vous devriez rentrer chez vous

en l'attendant.

Sarah eut un mouvement d'effroi:

- Je n'oserais jamais!

- Je ne veux pourtant pas vous laisser seule à cette heure.

Comment faire?

- J'aime mieux être dans la rue que de rentrer! reprit la

petite fille, épouvantée par la pensée de se retrouver seule

dans les ténèbres de cette grande maison. J'attendrai ici.

Peut-être va-t-elle enfin venir.

Le jeune docteur la regardait avec pitié:

- Vous êtes bien pâle! Vous avez froid. Puis je vous trouve,

il me semble, encore plus maigre qu'autrefois.

- Vous me connaissez? demanda-t-elle.

- Je vous ai vue chez votre grand-père.

- Cela m'explique comment vous m'avez appelée par mon nom, ce

dont j'ai été étonnée.

Robert se nomma.

- Ah! je me souviens. Vous veniez voir votre ami, M. Hilleret,

lorsqu'il était ici. Vous êtes venu me voir aussi un jour que

j'étais malade et vous paraissiez très bon. J'ai bien regretté

le départ de votre ami. Où est-il?

- Toujours en Algérie, où il est allé en quittant Poitiers.

Le docteur, debout près de Sarah, recevait en plein visage une

bise froide qui le glaçait jusqu'aux os. Il commençait à

perdre patience sans pouvoir, toutefois, se décider à

abandonner l'enfant. Deux ivrognes passèrent en titubant et en

se tenant bras-dessus bras-dessous, afin d'unir le peu

d'équilibre qu'ils n'avaient pas laissé au fond de leurs

verres. Ils chantaient un duo discordant, d'une voix à

effrayer les corbeaux nichés dans les tours de la cathédrale,

qu'on apercevait au-dessus des toits, perdues dans le ciel

bleu. Sarah les suivait d'un oeil mélancolique.

- Nous ne pouvons passer la nuit ici où il fait un froid de

tous les diables! reprit le docteur. Votre compagne vient-elle

aussi tard tous les soirs?

- Jamais.

- Savez-vous où elle demeure?

- Oui, sur le boulevard, là-bas, un peu plus loin.

- Allons voir pourquoi elle ne vient pas.

Il tendit la main à la petite fille qui y mit la sienne en

disant craintivement:

- Et son mari?

- Vous n'avez rien à craindre avec moi.

La destinée · 第 25 / 42 题