A quelques jours de là, à l'heure où les boutiques
commençaient à se fermer, la rue où se trouvait la maison de
Nicolas était déserte. De loin en loin seulement, un cabaret
borgne restait ouvert et l'on pouvait y voir à travers les
vitres quelques hommes attablés, chantant ou discutant sur la
politique, politique d'ivrogne aboutissant immanquablement à
cette conclusion: Il faut gagner le plus d'argent possible et
peu travailler.
Il faisait froid. La lune combattant les dernières clartés du
jour, se levait et jetait sa lumière pâle dans la rue. La
maison de Nicolas était silencieuse, plus encore qu'autrefois,
semblait-il; elle était entièrement sombre à l'intérieur, mais
ses fenêtres d'inégale grandeur recevaient quelques rayons de
lune dans leurs petits carreaux épais.
Le docteur Martelac, en ce moment à Poitiers, passait par
hasard en face de cette maison, et se trouvait dans l'ombre
projetée jusqu'au milieu de la rue par les hauts bâtiments
longés par le trottoir sur lequel son pas résonnait dans le
silence. Le jeune homme marchait vite, activé par le froid,
les mains cachées dans les poches de son pardessus et la tête
inclinée par un mouvement naturel contre le vent glacé qui lui
gelait la figure. Il songeait tout en marchant et nous pouvons
croire, connaissant Robert, que ses pensées étaient sérieuses
et l'absorbaient entièrement.
Pourtant, au moment de tourner l'angle du boulevard, il leva
les yeux et s'arrêta étonné. Vis-à-vis lui, au coin de la
maison de Nicolas, appuyée contre la borne, une ombre se
détachait, petite, immobile et clairement dessinée par la
lune. Le docteur chercha à deviner quel était l'être qui
rêvait ainsi dehors par cette soirée glaciale. Il traversa
doucement la rue et vit une enfant, les bras passés au-dessus
de sa tête et les yeux fixés dans le vide, à travers les
arbres du boulevard sur lequel se trouvait une des façades de
la maison.
- Que fait là cette pauvre créature? pensa-t-il. Il fait bien
froid pour une enfant si jeune, et vraiment un séjour dans la
rue à pareille heure ne saurait avoir pour personne un grand
attrait. Serait-ce la petite-fille du vieil avare?
En passant, il frôla les vêtements de l'enfant. Elle tourna la
tête et il la reconnut:
- Que faites-vous là, Sarah?
Outre la visite qu'il lui avait faite lorsqu'elle était
malade, le docteur avait eu quelquefois occasion de
l'apercevoir pendant le séjour de Jacques Hilleret chez le
marchand d'antiquités, et il avait partagé la compassion de
son ami pour la triste vie de la petite-fille de Nicolas. Pour
elle, elle le regarda sans le reconnaître. Le visage du jeune
homme se trouvait dans l'ombre au moment où il lui parlait;
d'ailleurs, son chapeau, enfoncé sur ses yeux et le collet de
son pardessus relevé avec soin autour de son cou, ne
laissaient guère voir ses traits.
- J'attends.
- Qu'attendez-vous? Votre grand-père?
Sarah ouvrit de grands yeux effrayés.
Certes, les joues de la pauvre enfant n'avaient même pas en ce
moment les nuances délicates de la rose de Bengale et Jacques
n'eût pu employer à son égard sa comparaison favorite. Sa
figure semblait plus pâle et plus maigre qu'autrefois, et,
dans ce visage d'une blancheur de cire, ses regards brillants,
éclairés par la lune, avaient quelque chose de fantastique. On
eût dit un être surnaturel: fée, lutin ou djinn, une de ces
légères créations des peuples auxquelles ils prêtent un
caractère étrange et capricieux. Toute la vie de Sarah
semblait s'être concentrée dans son regard et sa personne
diaphane s'amincissait encore sous cette clarté blanche. Ses
vêtements étaient trop grands et formaient des plis flasques
sur ses membres grêles. Pourtant, pour la première fois depuis
qu'elle était dans la vieille maison, elle avait revêtu une
robe faite pour elle, une robe de deuil payée par cet argent
entassé par Nicolas, qui n'en avait jamais distrait un
centime, afin d'habiller convenablement sa petite-fille. Un
fichu noir encadrant sa figure était noué sous le menton, et
les mèches de ses cheveux tombaient en désordre sur ses
épaules frissonnantes de froid.
- Vous ne savez donc pas qu'il est mort? dit-elle. Comme cela,
tout d'un coup! Et il était violet et tout froid quand je l'ai
trouvé le matin.
Ce souvenir, empreint dans son imagination, la fit frissonner
et elle ferma les yeux en détournant la tête, comme si elle
voulait éloigner d'elle cet affreux spectacle dont le tableau
la harcelait.
- J'ai peur dans la maison, maintenant; je n'ose pas y rester
seule. Une voisine vient tous les jours; mais elle va chez
elle dans la soirée pour faire le dîner de son mari et de ses
enfants et elle rentre tard. Je l'attends dans la rue.
- Pauvre enfant! j'ignorais la mort de votre grand-père.
Est-il mort depuis longtemps?
- C'est le cinquième jour aujourd'hui.
- Vous n'aviez donc pas d'autres parents?
- Non, je n'en connais pas.
- Vous n'êtes pas de Poitiers, je crois?
- Non.
- Et vous n'avez pas de connaissances?
Ces questions, tous les lui posaient successivement avec un
ton compatissant; cette fois encore Sarah répondit:
- Non, nous n'avions pas d'amis.
Des larmes coulaient sur sa joue, elle les essuya du revers de
sa main:
Je suis si triste depuis ces quelques jours! Je suis seule
presque toute la journée, car cette femme a sans cesse besoin
d'aller chez elle. Alors, je n'ose pas remuer dans la maison,
mes propres mouvements m'effraient; je reste tout le temps
près de la fenêtre de la rue dont le bruit me rassure. Mais
dès que la nuit arrive, je sors; je n'ose pas fixer l'endroit
où je l'ai trouvé étendu. J'ai si peur! ajouta-t-elle en
croisant des petites mains avec angoisse.
- Personne ne vient donc vous voir?
- Personne.
- Comment n'a-t-on pas pitié de votre âge et de votre
solitude? demanda Robert comme s'il se parlait à lui-même.
Sarah secoua la tête doucement.
Elle n'avait jamais formé aucune relation avec le voisinage.
Il régnait contre elle une sorte d'antipathie qui la tenait à
distance, soit que ce sentiment fût dû au peu d'estime
accordée à Nicolas, soit que l'enfant elle-même, naturellement
fière et sauvage, inspirât de l'éloignement aux humbles
familles du quartier.
- On m'appelle: la Juive! dit-elle avec amertume au bout d'un
instant.
Elle ajouta, relevant ses yeux humides vers le jeune homme:
- Pourtant, je suis chrétienne, j'en suis sûre. Je me souviens
d'avoir été à l'église avec ma mère et elle me faisait dire
des prières comme en disent les enfants d'ici.
- Les dites-vous encore?
- Je ne sais plus.
Tous les isolements se trouvaient donc réunis autour de cette
pauvre petite créature à laquelle on n'avait même pas appris à
élever la voix vers le père qui est dans les cieux.
- Votre grand-père a dû laisser une certaine fortune? demanda
Robert.
- Oui, je crois. Le jour se sa mort, des messieurs sont venus
mettre les scellés. Ils ont dit qu'il y avait dans la magasin
des marchandises pour une somme importante et qu'ils
reviendraient en faire l'inventaire.
- Au moins, vous serez à l'abri du besoin, ma pauvre enfant.
Sarah eut un geste d'indifférence.
- J'espère qu'on prendra soin de vous, mieux peut-être qu'on
ne l'a fait jusqu'à présent.
- Qui cela?
- Les gens chargés de vos intérêts.
L'enfant parut peu sensible à cet espoir. Tout entière au
moment présent, elle se préoccupait de sa gardienne et se
penchait de temps en temps, afin de voir si elle venait. Quand
un pas retentissait sur la terre glacée, elle tressaillait,
mais le pas prenait une autre direction et Sarah retrouvait
son attente anxieuse.
- Elle ne vient pas encore, murmura-t-elle après une de ces
déceptions.
- Pourquoi n'allez-vous pas chez elle?
- Je n'ose plus.
- Pourquoi cela?
- J'y suis allée une fois et son mari s'est fâché.
- Comment, fâché?
- Il était ivre et j'ai peur de lui.
- Mais enfin, cette femme est payée, sans doute, pour prendre
soin de vous?
- Oui, elle devrait être toujours avec moi dans la maison,
mais, comme je vous l'ai dit; elle me laisse presque toute la
journée seule; ce soir, elle est sortie de bonne heure afin de
s'occuper de ses enfants.
- Le quartier est bien désert. Vous devriez rentrer chez vous
en l'attendant.
Sarah eut un mouvement d'effroi:
- Je n'oserais jamais!
- Je ne veux pourtant pas vous laisser seule à cette heure.
Comment faire?
- J'aime mieux être dans la rue que de rentrer! reprit la
petite fille, épouvantée par la pensée de se retrouver seule
dans les ténèbres de cette grande maison. J'attendrai ici.
Peut-être va-t-elle enfin venir.
Le jeune docteur la regardait avec pitié:
- Vous êtes bien pâle! Vous avez froid. Puis je vous trouve,
il me semble, encore plus maigre qu'autrefois.
- Vous me connaissez? demanda-t-elle.
- Je vous ai vue chez votre grand-père.
- Cela m'explique comment vous m'avez appelée par mon nom, ce
dont j'ai été étonnée.
Robert se nomma.
- Ah! je me souviens. Vous veniez voir votre ami, M. Hilleret,
lorsqu'il était ici. Vous êtes venu me voir aussi un jour que
j'étais malade et vous paraissiez très bon. J'ai bien regretté
le départ de votre ami. Où est-il?
- Toujours en Algérie, où il est allé en quittant Poitiers.
Le docteur, debout près de Sarah, recevait en plein visage une
bise froide qui le glaçait jusqu'aux os. Il commençait à
perdre patience sans pouvoir, toutefois, se décider à
abandonner l'enfant. Deux ivrognes passèrent en titubant et en
se tenant bras-dessus bras-dessous, afin d'unir le peu
d'équilibre qu'ils n'avaient pas laissé au fond de leurs
verres. Ils chantaient un duo discordant, d'une voix à
effrayer les corbeaux nichés dans les tours de la cathédrale,
qu'on apercevait au-dessus des toits, perdues dans le ciel
bleu. Sarah les suivait d'un oeil mélancolique.
- Nous ne pouvons passer la nuit ici où il fait un froid de
tous les diables! reprit le docteur. Votre compagne vient-elle
aussi tard tous les soirs?
- Jamais.
- Savez-vous où elle demeure?
- Oui, sur le boulevard, là-bas, un peu plus loin.
- Allons voir pourquoi elle ne vient pas.
Il tendit la main à la petite fille qui y mit la sienne en
disant craintivement:
- Et son mari?
- Vous n'avez rien à craindre avec moi.