Le quartier populeux habité par Nicolas commence à s'éveiller,
les cloches des nombreuses chapelles et des couvents qui
forment comme la garde d'honneur de la majestueuse cathédrale
ont envoyé l'une après l'autre leurs tintements pieux dans
l'air du matin. Le brouillard se dissipe sous le soleil et
laisse apercevoir le miroitement du Clain le long du
boulevard. Les saules, dont les branches dépouillées sont
encore couvertes de la froide rosée de la nuit, trempent leurs
extrémités dans ces eaux pailletées d'or par la lumière
éclatante de la matinée. Au bord de la rivière, les roseaux
reflètent dans cet humide miroir leurs touffes épaisses et
sombres et déjà deux ou trois laveuses matinales travaillent à
briser la légère couche de glace qui forme une frange argentée
le long de la rive afin de commencer leur rude journée de
travail.
Pourtant, le vieux marchand qui d'ordinaire précède tous ses
voisins, n'a pas encore paru. Les contrevents blindés, seul
luxe qu'il se soit permis pour protéger ses richesses, sont
fermés, la maison reste silencieuse et Sarah ouvre les yeux,
étonnée de n'avoir entendu aucun appel. Elle se jette à bas de
sa pauvre couche en constatant que le soleil est déjà bien
haut, puisqu'il lance un de ses rayons à travers les vieux
carreaux verdâtres de sa fenêtre. Craignant d'être en retard,
elle revêt à la hâte ses vêtements.
Nicolas est dur pour l'enfant comme pour lui-même; chaque
matin, il l'appelle dès l'aurore afin de lui faire faire
l'ouvrage de la maison, ouvrage trop pénible pour elle et
après lequel elle se sent brisée quand vient la nuit.
A peine habillée, elle se rend dans le magasin, pensant y
trouver son grand-père. Dans ces grandes pièces sombres, il ne
se fait aucun mouvement, si ce n'est le brusque réveil du
chat, qui a passé la nuit étendu sur un fauteuil et saute à
terre à son approche pour venir se frotter contre elle en
miaulant. Rien n'est ouvert et de minces filets de lumière
pénètrent seuls à travers les interstices des contrevents. Il
semble à l'enfant que quelque chose d'étrange flotte dans cet
air humide comme celui d'une prison.
- Grand-père! appelle-t-elle.
Personne ne répond. Elle avance doucement, se frappant aux
meubles qui élèvent leurs formes indécises dans l'ombre du
magasin. Enfin, elle arrive à la dernière pièce et parvient à
la porte de la rue que ses petites mains maigres ont peine à
ouvrir.
Quand cette porte cède à ses efforts, un flot de lumière entre
et un moment éblouie, Sarah se retourne en mettant la main sur
ses yeux. Lorsqu'elle la laisse retomber, elle jette un cri. A
quelques pas d'elle, son grand-père est étendu, rigide, la
face congestionnée et les yeux grands ouverts. L'enfant porte
de nouveau la main à son visage et s'élance dans la rue.
En quelques minutes, tous les voisins sont réunis, hommes et
femmes, discutant sur l'évènement et jetant un regard curieux
dans cette demeure où ils n'ont jamais pénétré.
Ce fut un brouhaha indescriptible au milieu duquel se
croisaient les exclamations des femmes terrifiées, les
explications qu'elles croyaient pouvoir donner sur cette mort
inattendue et les empressements de quelques-unes d'entre
elles, lesquelles n'ayant pas perdu tout espoir, coururent les
unes chez un prêtre, les autres chez le docteur le plus
proche. Les premières pensaient avec raison que le vieillard,
s'il vivait encore, pouvait avoir un rude compte à rendre à
Dieu avant de partir pour l'autre monde.
Mais tout fut inutile. Quand on releva Nicolas, il n'était
plus qu'un cadavre et le docteur accouru en hâte, constata la
mort, due à un de ces accidents que rien ne saurait faire
prévoir et qui frappent les mieux constitués. Personne ne
pouvait savoir quelle circonstance avait brisé subitement
cette vie misérablement attachée aux richesses de ce monde.
Sarah, seule avait vu l'étrange visiteur venu dans la soirée
au magasin; retirée dans sa chambre sur l'ordre de Nicolas,
elle avait d'abord écouté avec terreur l'éclat des voix
s'élevant comme dans une discussion. Puis le bruit s'étant
apaisé, elle s'était rassurée et avec l'insouciance de son
âge, l'enfant s'était endormie, sans se douter du passage de
la mort si près d'elle.
Ainsi, le vieux marchand était tombé victime de son avarice;
sa douleur d'être dépouillé de ses trésors avait été d'une
telle violence qu'elle avait rompu l'équilibre de sa vie.
Tombé dans l'éternité sans peut-être en avoir conscience, il
avait quitté les trésors amassés avec tant de soins et ses
yeux subitement fermés de ce côté-ci de la tombe, s'étaient
ouverts sur la vie éternelle, où notre seul trésor sera celui
que _les vers ne rongent point_ et que les voleurs ne sauraient
dérober.
Sarah, épouvantée, se tenait à distance, osant à peine tourner
les yeux vers le lit sur lequel on avait déposé son grand-père;
elle regardait d'un air inquiet cette foule curieuse
qui, maintenant, allait et venait devant la porte sans entrer,
car un agent de police avait été appelé et avait fait évacuer
la maison. Quelques femmes essayèrent de lui parler, mais
repoussée de tous jusque-là à cause de son grand-père, elle se
montra sauvage et reçut froidement ces consolations de deux ou
trois voisines compatissantes.
Appuyée près de la fenêtre, les mains croisées, les traits
sévères et comme empreints de la rigidité du cadavre, le coeur
serré par une angoisse inconnue, la pauvre petite ne savait
que devenir. Ses regards craintifs allaient du docteur à
l'agent de police, sans comprendre les paroles qu'ils
échangeaient. Enfin, ce dernier se tourna vers elle:
- C'était votre grand-père? demanda-t-il en indiquant du geste
le corps étendu sur le lit.
L'enfant inclina la tête.
- Où sont votre père et votre mère?
- Ils sont morts.
- Avez-vous d'autres parents?
- Aucun.
- Connaissez-vous quelqu'un chez qui vous puissiez aller pour
le moment?
- Non, répondit-elle, laconiquement.
L'impression qu'elle éprouvait lui serrait la gorge et lui
permettait à peine ces courtes réponses.
L'homme de la police dit quelques mots au docteur et ils
parurent se concerter sur ce qu'il y avait à faire. Un voisin
et sa femme étaient seuls restés dans la maison pour le cas où
l'on eût eu besoin de leurs services; le médecin, les
connaissant, s'adressa à eux et leur demanda divers
renseignements.
Durant cette conversation, Sarah jetait des regards
effarouchés sur les interlocuteurs et paraissait chercher à
saisir le sens de leurs paroles. Ils s'arrêtèrent enfin à une
résolution dont ils ne firent point part à l'enfant. Le
docteur et l'agent de police sortirent en fermant la porte
derrière eux; la foule rassemblée dans la rue ne trouvant plus
moyen de satisfaire sa curiosité, se dispersa et le silence se
rétablit autour de la maison de Nicolas. La petite fille
demeurait seule avec l'homme et la femme chargés de la lugubre
toilette du mort.
La pauvre enfant se laissa alors tomber sur une chaise et y
demeura immobile, pétrifiée par le sinistre spectacle qu'elle
avait sous les yeux depuis son réveil.
A quoi pensait-elle? Qui le sait? Une enfant de douze ans,
ayant vécu en dehors de tout rapport habituel avec ses
semblables, a sans doute des idées bien peu arrêtées sur la
vie. Trop intelligente pour s'engourdir dans ce milieu
restreint où son grand-père l'avait retenue, elle avait vécu
jusque-là en compagnie des souvenirs de sa petite enfance,
souvenirs confusément mêlés aux élucubrations de sa jeune
imagination. Son ignorance absolue avait fermé tout champ
nouveau aux pensées de l'orpheline; aussi le moindre incident
dans sa vie de recluse avait un retentissement dans cette âme
frêle et naturellement impressionnable. Quelle ne dût donc pas
être la secousse qu'elle éprouva de cette mort subite et des
préparatifs dont elle fut le témoin muet, pendant les heures
qui suivirent?
La chambre dans laquelle on avait transporté Nicolas était
contiguë au magasin et paraissait en faire partie, car à part
le lit sur lequel avait été déposé le corps, elle était
remplie de meubles à vendre. Lorsqu'elle fut tranquille et
quand tout fut remis en ordre, la femme chargée de ce soin
s'approcha de Sarah:
- Il faut déjeûner, lui dit-elle. Vous êtes à jeun, sans
doute?
La petite fille leva les yeux vers elle:
- Je n'ai pas faim.
- Voyons, reprenez courage. Si vous voulez, je vais vous
apporter ce qu'il vous faut?
- Là? Oh! non.
Elle avait frémi, en jetant un regard du côté du lit.
- Alors, venez.
La voisine entraîna l'enfant et celle-ci éprouva un immense
soulagement à quitter, ne fût-ce qu'un instant, le voisinage
de ce lit et du triste fardeau qu'il portait. Tandis qu'elle
essayait d'avaler le lait chaud présenté par cette femme,
celle-ci la questionna:
- Vous n'avez donc plus personne de votre famille pour veiller
sur vous?
Sarah secoua la tête avec indifférence. Ce qu'elle avait
éprouvé depuis le matin, c'était la frayeur due à un événement
si lugubre et auquel rien ne l'avait préparée, mais ce n'était
pas le chagrin.
- Je n'ai pas de famille.
- Des amis?
- Je ne connais personne.
- Pas une âme au monde, alors, ne s'intéresse à vous?
La petite fille fixa son regard étonné sur son interlocutrice:
- Comment est-il possible d'être, à votre âge, si complètement
seule ici-bas?
Il y avait tant de compassion dans le ton dont fut dite cette
parole et l'enfant lut une pitié si profonde dans les yeux qui
la regardaient que, soudain, elle comprit l'isolement fait
autour d'elle par cette mort, isolement duquel à cause de sa
jeunesse et de son ignorance, elle ne s'était pas rendu compte
immédiatement. Lentement, ses yeux s'humectèrent, puis ses
larmes se mirent à couler et tombèrent comme des perles dans
la tasse qu'elle tenait. Quand elle l'eut remise entre les
mains de celle qui la lui avait préparée, elle appuya son
front sur ses deux mains et se mit à sangloter.
Pleurait-elle le vieillard qui avait fait de son enfance un
long et morne désert? Regrettait-elle cette unique protection
dans laquelle jamais elle n'avait senti une étincelle de
tendresse?
Non, sans doute. Sarah était trop peu au courant de la vie
pour comprendre ce que lui réservait son isolement. Mais la
bonté visible dans les traits de cette pauvre femme avait fait
déborder le coeur de l'enfant, ce coeur comprimé depuis des
années; elle avait amené tout à coup une rosée bienfaisante
qui devait le dilater et rendre moins sévère dans sa tristesse
le visage enfantin sur lequel elle coulait.
Dans la soirée, les hommes d'affaires vinrent et prirent des
dispositions pour sauvegarder les intérêts de l'unique
héritière de Nicolas.
Bientôt, l'abandonnant à la personne qu'on avait chargée de
prendre soin d'elle et de garder la maison du marchand
d'antiquités, les habitants du quartier ne songèrent plus à
Sarah, si ce n'est pour envier le riche héritage de la petite
orpheline.