CHAPITRE XI

Sarah, assise près de la porte du magasin d'antiquités et

cachée derrière le rideau, qu'elle a relevé en partie, afin

d'y voir plus clair, travaille. Elle semble éprouver cette

difficulté des enfants inhabiles quand ils tiennent une

aiguille qu'ils ne sont point habitués à manier.

La tête baissée, rouge et fatiguée par cette application

inusitée, elle raccommode un vêtement à son grand-père. C'est

une vieille redingote usée, râpée, verdie par le temps et

l'usage; la trame, visible tout le long des coutures, semble

prête à céder sous l'aiguille, et Sarah redouble de soin, tout

en faisant des reprises aux mille sinuosités. Si l'étoffe

venait à craquer, elle aurait une augmentation de travail et

se verrait forcée de faire coutures sur coutures, Nicolas lui

ayant déclaré qu'il comptait porter ce vêtement pendant un an

ou deux encore.

Le vieil avare se résigne à changer de paletot seulement

lorsque celui qui couvre ses épaules pointues se réduit en

lambeaux. Encore gémit-il alors sur la mauvaise qualité des

étoffes d'aujourd'hui, bien que, généralement, il leur ait

demandé un usage beaucoup au-dessus de l'ordinaire.

Il n'y a personne en ce moment dans la rue remplie d'une brume

épaisse et glaciale. Le ciel est gris et semble toucher les

toitures, tant ce brouillard remplit l'atmosphère de sa masse

légèrement bleutée. La petite fille, afin de terminer son

ouvrage avant la nuit, se décide à ouvrir la porte et à

s'installer sur le seuil, car elle n'y voit plus assez dans

l'intérieur du magasin; impatiente de finir ce raccommodage

très difficile à son avis, elle fait courir sur l'étoffe ses

petites mains rougies, sans se soucier du froid humide dont

elle est pénétrée.

Absorbée par ses reprises, fort irrégulières il faut l'avouer,

elle ne voit pas tourner à l'angle du boulevard un homme qui

marche d'un pas alourdi et traînant. Ce doit être un ouvrier

voyageur; du moins il en a l'apparence. Vêtu d'une blouse

grise souillée de poussière, d'un pantalon de velours à côtes

usé et dont la couleur primitive est méconnaissable tant il a

été traîné à la pluie depuis de longs mois, coiffé d'un

chapeau de paille qu'il rabat sur ses yeux, il porte sur son

épaule un bâton au bout duquel se balance le léger paquet

composé de ses effets. Il semble fatigué, car, en arrivant

devant la maison de Nicolas, il ôte son bâton de dessus son

épaule, prend d'une main le mouchoir à carreaux bleus et

jaunes qui renferme son mince trousseau et s'appuie de l'autre

sur le bâton.

Péniblement, il fait encore quelques pas et s'arrête contre

une fenêtre en face de Sarah, qu'il regarde longtemps sans

remuer.

C'est un homme grand et mince, courbé par la fatigue, épuisé

par l'inconduite et par la misère venue à sa suite. Son visage

pâle entouré d'un collier de barbe inculte a une expression

peu rassurante, et le regard de ses yeux noirs et éraillés est

arrêté sur la petite fille avec persistance. Ce regard brille

d'une façon inquiétante au milieu de sa figure jaunie; il

offre un mélange de ruse et de volonté qui tiendrait en arrêt

un agent de la police si le hasard en amenait un dans la rue

en ce moment. Mais personne, par ce brouillard intense et à

pareille heure de la soirée, n'est là pour observer le

voyageur. Il examine la maison depuis ses toits enfoncés et

couverts de mousse jusqu'au bas des murs lézardés et se dit à

voix basse:

- C'est ici.

Est-ce l'intuition du regard attaché sur elle ou simplement la

conscience d'avoir fait tout le travail possible dans le

vêtement de son grand-père? Toujours est-il que Sarah se lève

tout à coup, et ses yeux s'étant arrêtés sur l'étranger, elle

éprouve un moment de peur irraisonnée, ramasse précipitamment

son ouvrage, prend sa chaise et rentre dans le magasin en

fermant la porte derrière elle. Dans l'intérieur de la maison,

il commence à faire nuit et l'enfant allume sa petite lampe

afin de s'occuper du dîner. Nicolas, retiré dans son cabinet,

fait ses comptes de la journée; mais lui aussi n'y voit plus,

et, ne voulant pour rien au monde entretenir deux lampes, si

modestes soient-elles, il quitte son travail et vient

retrouver Sarah dans le réduit où elle fait sa cuisine et où

elle va et vient avec une activité et une entente bien au-dessus

de son âge. Assis devant le feu, les jambes croisées,

le marchand siffle entre ses dents, tout en regardant tomber

dans la soupière les tranches de pain que l'enfant taille pour

la soupe.

La petite lampe jette sa clarté sur ce groupe et combat avec

peine le crépuscule envahissant le magasin. Elle laisse dans

une nuit profonde les nombreux recoins formés par les grandes

armoires qui entourent la cuisine et la séparent seules du

reste de la salle, repoussant la lumière sur le visage pointu

du vieux marchand dont l'ombre danse à la lueur fantasque de

la flamme du foyer.

- Inutile! inutile! s'écrie-t-il avec empressement en voyant

Sarah s'apprêter à couper un mince petit morceau de beurre

pour le mettre dans le potage. Apprends donc à être économe!

Tu ne seras jamais riche!

- Qui sait? dit brusquement une voix étrangère. Ne doit-elle

pas hériter de vous comme moi-même?

La petite fille venait de se pencher pour déposer la soupière

à terre, afin d'y verser le contenu du vase placé devant le

feu. Elle se releva subitement et poussa une exclamation de

terreur en apercevant devant elle l'homme qu'elle avait vu

dans la rue. Nicolas s'était retourné sur son siège. Il hésita

un instant, les yeux fixés sur la tête qui émergeait de

l'ombre entre deux meubles et dont la pâleur cadavérique et

les prunelles luisantes comme des charbons avaient quelque

chose de fantastique.

- Pas vous, sûrement! dit-il en devenant blême quand il

reconnu celui qui avait parlé. D'où venez-vous?

Sa voix tremblait. On ne saurait dire si c'était de colère ou

d'effroi.

- De loin, comme vous voyez, répondit le nouveau venu sans se

troubler.

Il montrait ses vêtements et ses chaussures souillées de

poussière et de boue.

- Je vous croyais mort, n'entendant plus parler de vous.

- Vous caressiez cet honnête espoir! Mais pour le cas où

j'eusse vécu encore, vous aviez pris vos précautions! Quelle

peine j'ai eue à retrouver vos traces! Et quand enfin je vous

rencontre, grâce à des recherches si longues, vous me recevez

ainsi! Vraiment, la fibre paternelle est chez vous d'une

sensibilité merveilleuse! reprend son interlocuteur,

ironiquement. Quel accueil! l'Enfant Prodigue ne pouvait en

recevoir un plus tendre!

- Monte dans ta chambre et restes-y jusqu'à ce que je

t'appelle, dit durement Nicolas, se retournant vers Sarah,

immobile et terrifiée par cette apparition.

La petite fille obéit sans dire un mot.

- Il ne vous plaît pas de faire connaître notre parenté? Non,

n'est-ce pas? Pourtant, je me sens au coeur un certain besoin

de la vie de famille et voilà pourquoi vous me voyez ce soir.

En disant cela, l'étranger prend un siège et s'assied aussi

paisiblement que s'il s'installait pour passer la soirée. Le

visage parcheminé du marchand d'antiquités exprimait une

violente colère.

- Marc, s'écrie-t-il, dis tout de suite pourquoi tu es revenu?

Tu m'avais juré de ne plus remettre les pieds en France!

- Ah! vous reprenez le tutoiement des anciens jours? Vrai,

cela m'attendrit! dit hypocritement celui auquel il s'adresse.

Au fond, voyez-vous, je ne suis pas mauvais et j'ai l'esprit

de famille, au point même de croire tout commun entre père et

fils, n'est-ce pas?

Ses petits yeux pétillèrent d'ironique douceur et glissent

entre ses paupières à demi fermées leurs regards menteurs vers

Nicolas.

- Je vous répondrai qu'à ce moment-là j'avais mes raisons pour

vous quitter. J'emportais un petit magot dont la perte vous

arrachait des larmes, mais, en même temps, consolait mon amour

filial de l'obligation où j'étais de m'éloigner de vous.

Hélas! la faim, dit-on, chasse le loup du bois et le besoin

ramène d'Amérique ceux qui laissent en France un héritage à

surveiller.

- Ton serment de disparaître pour toujours m'avait seul amené

à faire ce que j'ai fait.

- Votre haine y trouvait aussi un bon moyen de se satisfaire,

avouez-le? Où, diable, aviez-vous la tête quand vous avez

consenti à ce mariage?

- Consenti! consenti! répliqua le vieillard, tu en parles à

ton aise. Je n'ai pas pu en empêcher. Marguerite était comme

ensorcelée!

- Ca n'a pas duré longtemps!

- Non.

- Un coup de tête, quoi?

- Il a coûté cher!

Revenant subitement à la situation présente:

- Enfin, que veux-tu?

- Mon bon père, répond Marc d'un ton mielleux, je viens

d'avoir le plaisir de vous le dire: je reviens vous voir.

Le bonhomme murmure entre ses dents quelques mots qu'on peut

supposer n'être en rien des compliments de bienvenue.

- Je voulais avoir de vos nouvelles.

- Et de celles de ma bourse?

Debout en face l'un de l'autre, le père et le fils louvoient à

qui mieux mieux, reculant le plus possible le moment que

chacun d'eux sait inévitable. Marc joue avec Nicolas comme le

chat avec la souris; sûr de le tenir entre ses griffes, il se

fait un cruel plaisir de prolonger les angoisses clairement

visibles dans le regard de l'avare. Celui-ci, connaissant son

fils, ne doute pas du motif auquel il doit sa visite; mais il

essaie de gagner du temps, comptant sur il ne sait quelle

circonstance impossible pour sauver son trésor menacé.

- Celles-là, répond Marc, vous ne les donnez pas volontiers,

il faut les prendre violemment. Quelle peine vous m'avez

imposée la dernière fois, hein?

A ces paroles, le vieillard se met à trembler, et regarde avec

terreur le grimaçant sourire de son fils.

- Rassurez-vous, mon bon père, dit celui-ci, je ne tiens pas à

vous forcer. Vous vous exécuterez généreusement et de bonne

volonté, j'en suis sûr.

Le ricanement dont sont accompagnées ces paroles augmente le

tremblement qui a succédé chez Nicolas au premier accès de

colère.

- Le ciel m'a pourvu d'un père riche d'économies. Car il n'y a

pas à dire, la somme enlevée jadis à votre caisse ne

représentait qu'une modeste partie de votre fortune, je le

sais bien! Depuis, le reste a dû faire la boule de neige, et

c'est pitié de voir le fils d'un richard comme vous courir le

monde dans cet accoutrement! Vous devriez avoir honte de moi.

Il s'approchait davantage de la lampe, afin d'éclairer sa

toilette en piteux état.

- Tu pouvais travailler, hasarda le marchand.

- Travailler? Moi! Allons donc! Quand vous avez de bonnes et

belles rentes qui font de vous un Crésus! D'ailleurs, ajouta-t-il

complaisamment, je suis un fils de famille et je ne me

sens pas né pour le travail. C'est pourquoi l'auteur de mes

jours doit se charger de fournir à mes dépenses et pourquoi

j'ai de nouveau résolu d'avoir recours à lui.

Il paraît avec un audacieux cynisme qui faisait de plus en

plus blêmir le visage de Nicolas.

- Dis ce que tu demandes, balbutia ce dernier.

- Voyez-vous! j'aime à vous voir ainsi; vous parlez doucement

comme un bon père parle à son fils de retour après une longue

absence. Songez donc! Onze ans passés depuis notre dernière

entrevue! C'est navrant de rester séparés si longtemps. Il

n'en sera plus ainsi, j'espère.

- Espères-tu revenir encore? dit le vieillard avec effroi.

J'aimerais mieux te dénoncer à la police.

- Oh! que non pas! Vous n'irez pas livrer votre fils; ce

serait horrible! Et puis vous me causeriez une peine inutile.

L'autre a fait son temps et il est revenu.

- Où est-il?

Marc haussa les épaules avec indifférence.

- Le sais-je? J'ai pris la peine de vous chercher et je suis

parvenu à vous rencontrer, y trouvant un grand intérêt; mais

lui? Je n'ai rien de bon à attendre de sa connaissance! Il est

mort de faim, sans doute. C'est ce qu'il avait de mieux à

faire. Ah! comme vous l'aimiez! Et ma pauvre soeur, quelle

tendresse conjugale! C'est si touchant de voir une pareille

union exister dans une famille!

Le misérable passa sur ses yeux, comme pour y essuyer des

larmes, la manche déchirée et sale de sa blouse; puis, tout à

coup; il se mit à éclater de rire.

- Ah! ah! Vous avez joliment débrouillé mon affaire! Avec quel

aplomb vous avez affirmé l'avoir reconnu et comme vous avez

bien su persuader à Marguerite qu'il était coupable! Elle ne

demandait pas mieux, il est vrai, de s'en débarrasser, ma

chère petite soeur. Et elle ignorait mon retour en France; sans

cela, peut-être m'eût-elle soupçonné, car elle n'a jamais eu

pour moi l'estime dont j'étais digne.

- Je me suis repenti bien des fois de t'avoir sauvé! dit

Nicolas avec rancune.

- Pourquoi donc l'avez-vous fait?

- Parce que...

Il hésitait.

- Tu étais mon fils et je t'avais toujours aimé.

- Jusqu'à la bourse, oui! dit Marc en riant. La preuve, c'est

que j'ai été obligé d'en venir à cette extrémité pour me

procurer un à-compte sur votre héritage.

- Enfin, combien demandes-tu pour me délivrer de ta présence?

- Combien me donnerez-vous? Ou plutôt, combien avez-vous en

caisse!

- Rien, ou presque rien, répondit vivement Nicolas. Les

affaires ne vont pas, et je ne me suis jamais relevé de la

perte que tu m'as fait subir.

Marc leva les épaules avec ironie.

- A d'autres, mon père, dit-il. Conduisez-moi où est votre

argent, nous allons être promptement renseignés sur votre

franchise. Je vais vous éclairer.

En disant cela, Marc se lève et prend la lampe dans sa main.

Le vieux marchand hésite.

Allons! vous me connaissez! dit son fils.

La menace contenue dans ces paroles triompha des dernières

hésitations de l'avare. Jugeant la résistance dangereuse, il

se dirigea vers son cabinet, et, d'une main tremblante, ouvrit

sa caisse. Marc, ébloui, entassa avec empressement dans ses

poches les piles d'or et les billets. Tout y passa, et l'air

navré de Nicolas, dont les yeux sortaient de leurs orbites à

la vue de ce pillage, n'y fit rien.

Anéanti, comme pétrifié par ce spectacle, le vieillard, appuyé

sur le dossier d'une chaise, contemplait avec horreur son fils

le dépouillant ainsi des épargnes de son avarice. Ses jambes

flageolaient, le sang lui montait aux joues, une sueur froide

s'amassait en gouttelettes sur ses tempes desséchées, et, s'il

ne se fût cramponné à la chaise, il serait tombé, car tout

dansait devant ses yeux, et un bourdonnement effrayant

secouait son cerveau affolé. Il essaya à plusieurs reprises

d'étendre la main pour arrêter le voleur, mais le geste qu'il

crut faire, il ne le fit pas; ses membres lui refusaient le

service, et les paroles qu'il crut prononcer ne sortirent pas

de son gosier. Un son inarticulé parvint seul à Marc, qui

haussa les épaules tout en continuant son opération. Quand

tout ce qu'il pouvait prendre fut enlevé, il se retourna vers

son père:

- Adieu et merci maintenant. Vous ne vous rendez pas de bon

coeur à mes demandes, et vous semblez ahuri du soulagement

apporté à votre caisse trop pleine! Mais je me contente de

votre manière de faire. Je me sauve maintenant. Bonne nuit!

ajouta-t-il ironiquement.

Nicolas ne répondit pas et demeura immobile, les mains

crispées sur le dossier de la chaise contre laquelle il

s'appuyait. Quand il revint enfin à lui, Marc avait disparu,

il se trouva seul en face de sa caisse vide et murmura avec

désespoir:

- Misérable! Gredin! Bandit!

Et autres aménités à l'adresse de celui qui ne s'en souciait

nullement et venait de s'installer dans un wagon de chemin de

fer où, seul et ricanant dans sa barbe, il comptait sans aucun

remords et entassait dans son portefeuille les billets

soustraits à l'avarice paternelle.

Le marchand s'assit devant la caisse ouverte et passa ses

mains jaunes et ridées à travers ses cheveux gris avec un

geste désespéré. A présent qu'il ne sentait plus peser sur lui

la terrifiante présence de son fils, la colère lui montait de

nouveau à la tête.

- Ah! voleur, va, tu ne l'emporteras pas en paradis! Disait-il,

je te dénoncerai et tu expieras ton crime cette fois! Ai-je

été fou de lui substituer un remplaçant!

Ses mains agitées de mouvements convulsifs retombaient sur les

bras du fauteuil dans lequel il s'était assis, et ses ongles

crochus s'enfonçaient dans le crin laissé à découvert par

l'étoffe en lambeaux. Son visage pointu, dont le profil

semblait découpé dans une lame d'acier tant la maigre chère à

laquelle il s'astreignait l'avait desséché, exprimait en ce

moment un tel désir de vengeance que ce masque dur et sournois

eût effrayé Marc lui-même. Peut-être le digne fils d'un tel

père eût-il jugé prudent pour sa liberté d'avoir recours à un

moyen extrême, moyen devant lequel il avait reculé jusque-là,

grâce à la crainte inspirée à Nicolas qui le savait capable de

l'employer.

Le marchand d'antiquités prit une feuille de papier, écrivit

nerveusement quelques lignes, signa et rejeta cet écrit dans

sa caisse à la place des valeurs emportées par son fils. Puis

il ferma la caisse en disant:

- Voilà ma vengeance! dès demain, j'enverrai cela à qui de

droit.

Il se leva en chancelant et sortit du cabinet. Tout était

calme dans le magasin, la porte laissée ouverte par Marc,

battait doucement, poussée par l'air de la rue. Le feu s'était

éteint de lui-même, la soupière demeurée intacte près du

foyer, ne fumait plus depuis longtemps. L'avare ne songea pas

à dîner ni à faire dîner sa petite-fille; il posa sa lampe sur

le poêle refroidi et allant fermer la porte de la rue, il se

prépara à aller se coucher.

La destinée · 第 23 / 42 题