Sarah, assise près de la porte du magasin d'antiquités et
cachée derrière le rideau, qu'elle a relevé en partie, afin
d'y voir plus clair, travaille. Elle semble éprouver cette
difficulté des enfants inhabiles quand ils tiennent une
aiguille qu'ils ne sont point habitués à manier.
La tête baissée, rouge et fatiguée par cette application
inusitée, elle raccommode un vêtement à son grand-père. C'est
une vieille redingote usée, râpée, verdie par le temps et
l'usage; la trame, visible tout le long des coutures, semble
prête à céder sous l'aiguille, et Sarah redouble de soin, tout
en faisant des reprises aux mille sinuosités. Si l'étoffe
venait à craquer, elle aurait une augmentation de travail et
se verrait forcée de faire coutures sur coutures, Nicolas lui
ayant déclaré qu'il comptait porter ce vêtement pendant un an
ou deux encore.
Le vieil avare se résigne à changer de paletot seulement
lorsque celui qui couvre ses épaules pointues se réduit en
lambeaux. Encore gémit-il alors sur la mauvaise qualité des
étoffes d'aujourd'hui, bien que, généralement, il leur ait
demandé un usage beaucoup au-dessus de l'ordinaire.
Il n'y a personne en ce moment dans la rue remplie d'une brume
épaisse et glaciale. Le ciel est gris et semble toucher les
toitures, tant ce brouillard remplit l'atmosphère de sa masse
légèrement bleutée. La petite fille, afin de terminer son
ouvrage avant la nuit, se décide à ouvrir la porte et à
s'installer sur le seuil, car elle n'y voit plus assez dans
l'intérieur du magasin; impatiente de finir ce raccommodage
très difficile à son avis, elle fait courir sur l'étoffe ses
petites mains rougies, sans se soucier du froid humide dont
elle est pénétrée.
Absorbée par ses reprises, fort irrégulières il faut l'avouer,
elle ne voit pas tourner à l'angle du boulevard un homme qui
marche d'un pas alourdi et traînant. Ce doit être un ouvrier
voyageur; du moins il en a l'apparence. Vêtu d'une blouse
grise souillée de poussière, d'un pantalon de velours à côtes
usé et dont la couleur primitive est méconnaissable tant il a
été traîné à la pluie depuis de longs mois, coiffé d'un
chapeau de paille qu'il rabat sur ses yeux, il porte sur son
épaule un bâton au bout duquel se balance le léger paquet
composé de ses effets. Il semble fatigué, car, en arrivant
devant la maison de Nicolas, il ôte son bâton de dessus son
épaule, prend d'une main le mouchoir à carreaux bleus et
jaunes qui renferme son mince trousseau et s'appuie de l'autre
sur le bâton.
Péniblement, il fait encore quelques pas et s'arrête contre
une fenêtre en face de Sarah, qu'il regarde longtemps sans
remuer.
C'est un homme grand et mince, courbé par la fatigue, épuisé
par l'inconduite et par la misère venue à sa suite. Son visage
pâle entouré d'un collier de barbe inculte a une expression
peu rassurante, et le regard de ses yeux noirs et éraillés est
arrêté sur la petite fille avec persistance. Ce regard brille
d'une façon inquiétante au milieu de sa figure jaunie; il
offre un mélange de ruse et de volonté qui tiendrait en arrêt
un agent de la police si le hasard en amenait un dans la rue
en ce moment. Mais personne, par ce brouillard intense et à
pareille heure de la soirée, n'est là pour observer le
voyageur. Il examine la maison depuis ses toits enfoncés et
couverts de mousse jusqu'au bas des murs lézardés et se dit à
voix basse:
- C'est ici.
Est-ce l'intuition du regard attaché sur elle ou simplement la
conscience d'avoir fait tout le travail possible dans le
vêtement de son grand-père? Toujours est-il que Sarah se lève
tout à coup, et ses yeux s'étant arrêtés sur l'étranger, elle
éprouve un moment de peur irraisonnée, ramasse précipitamment
son ouvrage, prend sa chaise et rentre dans le magasin en
fermant la porte derrière elle. Dans l'intérieur de la maison,
il commence à faire nuit et l'enfant allume sa petite lampe
afin de s'occuper du dîner. Nicolas, retiré dans son cabinet,
fait ses comptes de la journée; mais lui aussi n'y voit plus,
et, ne voulant pour rien au monde entretenir deux lampes, si
modestes soient-elles, il quitte son travail et vient
retrouver Sarah dans le réduit où elle fait sa cuisine et où
elle va et vient avec une activité et une entente bien au-dessus
de son âge. Assis devant le feu, les jambes croisées,
le marchand siffle entre ses dents, tout en regardant tomber
dans la soupière les tranches de pain que l'enfant taille pour
la soupe.
La petite lampe jette sa clarté sur ce groupe et combat avec
peine le crépuscule envahissant le magasin. Elle laisse dans
une nuit profonde les nombreux recoins formés par les grandes
armoires qui entourent la cuisine et la séparent seules du
reste de la salle, repoussant la lumière sur le visage pointu
du vieux marchand dont l'ombre danse à la lueur fantasque de
la flamme du foyer.
- Inutile! inutile! s'écrie-t-il avec empressement en voyant
Sarah s'apprêter à couper un mince petit morceau de beurre
pour le mettre dans le potage. Apprends donc à être économe!
Tu ne seras jamais riche!
- Qui sait? dit brusquement une voix étrangère. Ne doit-elle
pas hériter de vous comme moi-même?
La petite fille venait de se pencher pour déposer la soupière
à terre, afin d'y verser le contenu du vase placé devant le
feu. Elle se releva subitement et poussa une exclamation de
terreur en apercevant devant elle l'homme qu'elle avait vu
dans la rue. Nicolas s'était retourné sur son siège. Il hésita
un instant, les yeux fixés sur la tête qui émergeait de
l'ombre entre deux meubles et dont la pâleur cadavérique et
les prunelles luisantes comme des charbons avaient quelque
chose de fantastique.
- Pas vous, sûrement! dit-il en devenant blême quand il
reconnu celui qui avait parlé. D'où venez-vous?
Sa voix tremblait. On ne saurait dire si c'était de colère ou
d'effroi.
- De loin, comme vous voyez, répondit le nouveau venu sans se
troubler.
Il montrait ses vêtements et ses chaussures souillées de
poussière et de boue.
- Je vous croyais mort, n'entendant plus parler de vous.
- Vous caressiez cet honnête espoir! Mais pour le cas où
j'eusse vécu encore, vous aviez pris vos précautions! Quelle
peine j'ai eue à retrouver vos traces! Et quand enfin je vous
rencontre, grâce à des recherches si longues, vous me recevez
ainsi! Vraiment, la fibre paternelle est chez vous d'une
sensibilité merveilleuse! reprend son interlocuteur,
ironiquement. Quel accueil! l'Enfant Prodigue ne pouvait en
recevoir un plus tendre!
- Monte dans ta chambre et restes-y jusqu'à ce que je
t'appelle, dit durement Nicolas, se retournant vers Sarah,
immobile et terrifiée par cette apparition.
La petite fille obéit sans dire un mot.
- Il ne vous plaît pas de faire connaître notre parenté? Non,
n'est-ce pas? Pourtant, je me sens au coeur un certain besoin
de la vie de famille et voilà pourquoi vous me voyez ce soir.
En disant cela, l'étranger prend un siège et s'assied aussi
paisiblement que s'il s'installait pour passer la soirée. Le
visage parcheminé du marchand d'antiquités exprimait une
violente colère.
- Marc, s'écrie-t-il, dis tout de suite pourquoi tu es revenu?
Tu m'avais juré de ne plus remettre les pieds en France!
- Ah! vous reprenez le tutoiement des anciens jours? Vrai,
cela m'attendrit! dit hypocritement celui auquel il s'adresse.
Au fond, voyez-vous, je ne suis pas mauvais et j'ai l'esprit
de famille, au point même de croire tout commun entre père et
fils, n'est-ce pas?
Ses petits yeux pétillèrent d'ironique douceur et glissent
entre ses paupières à demi fermées leurs regards menteurs vers
Nicolas.
- Je vous répondrai qu'à ce moment-là j'avais mes raisons pour
vous quitter. J'emportais un petit magot dont la perte vous
arrachait des larmes, mais, en même temps, consolait mon amour
filial de l'obligation où j'étais de m'éloigner de vous.
Hélas! la faim, dit-on, chasse le loup du bois et le besoin
ramène d'Amérique ceux qui laissent en France un héritage à
surveiller.
- Ton serment de disparaître pour toujours m'avait seul amené
à faire ce que j'ai fait.
- Votre haine y trouvait aussi un bon moyen de se satisfaire,
avouez-le? Où, diable, aviez-vous la tête quand vous avez
consenti à ce mariage?
- Consenti! consenti! répliqua le vieillard, tu en parles à
ton aise. Je n'ai pas pu en empêcher. Marguerite était comme
ensorcelée!
- Ca n'a pas duré longtemps!
- Non.
- Un coup de tête, quoi?
- Il a coûté cher!
Revenant subitement à la situation présente:
- Enfin, que veux-tu?
- Mon bon père, répond Marc d'un ton mielleux, je viens
d'avoir le plaisir de vous le dire: je reviens vous voir.
Le bonhomme murmure entre ses dents quelques mots qu'on peut
supposer n'être en rien des compliments de bienvenue.
- Je voulais avoir de vos nouvelles.
- Et de celles de ma bourse?
Debout en face l'un de l'autre, le père et le fils louvoient à
qui mieux mieux, reculant le plus possible le moment que
chacun d'eux sait inévitable. Marc joue avec Nicolas comme le
chat avec la souris; sûr de le tenir entre ses griffes, il se
fait un cruel plaisir de prolonger les angoisses clairement
visibles dans le regard de l'avare. Celui-ci, connaissant son
fils, ne doute pas du motif auquel il doit sa visite; mais il
essaie de gagner du temps, comptant sur il ne sait quelle
circonstance impossible pour sauver son trésor menacé.
- Celles-là, répond Marc, vous ne les donnez pas volontiers,
il faut les prendre violemment. Quelle peine vous m'avez
imposée la dernière fois, hein?
A ces paroles, le vieillard se met à trembler, et regarde avec
terreur le grimaçant sourire de son fils.
- Rassurez-vous, mon bon père, dit celui-ci, je ne tiens pas à
vous forcer. Vous vous exécuterez généreusement et de bonne
volonté, j'en suis sûr.
Le ricanement dont sont accompagnées ces paroles augmente le
tremblement qui a succédé chez Nicolas au premier accès de
colère.
- Le ciel m'a pourvu d'un père riche d'économies. Car il n'y a
pas à dire, la somme enlevée jadis à votre caisse ne
représentait qu'une modeste partie de votre fortune, je le
sais bien! Depuis, le reste a dû faire la boule de neige, et
c'est pitié de voir le fils d'un richard comme vous courir le
monde dans cet accoutrement! Vous devriez avoir honte de moi.
Il s'approchait davantage de la lampe, afin d'éclairer sa
toilette en piteux état.
- Tu pouvais travailler, hasarda le marchand.
- Travailler? Moi! Allons donc! Quand vous avez de bonnes et
belles rentes qui font de vous un Crésus! D'ailleurs, ajouta-t-il
complaisamment, je suis un fils de famille et je ne me
sens pas né pour le travail. C'est pourquoi l'auteur de mes
jours doit se charger de fournir à mes dépenses et pourquoi
j'ai de nouveau résolu d'avoir recours à lui.
Il paraît avec un audacieux cynisme qui faisait de plus en
plus blêmir le visage de Nicolas.
- Dis ce que tu demandes, balbutia ce dernier.
- Voyez-vous! j'aime à vous voir ainsi; vous parlez doucement
comme un bon père parle à son fils de retour après une longue
absence. Songez donc! Onze ans passés depuis notre dernière
entrevue! C'est navrant de rester séparés si longtemps. Il
n'en sera plus ainsi, j'espère.
- Espères-tu revenir encore? dit le vieillard avec effroi.
J'aimerais mieux te dénoncer à la police.
- Oh! que non pas! Vous n'irez pas livrer votre fils; ce
serait horrible! Et puis vous me causeriez une peine inutile.
L'autre a fait son temps et il est revenu.
- Où est-il?
Marc haussa les épaules avec indifférence.
- Le sais-je? J'ai pris la peine de vous chercher et je suis
parvenu à vous rencontrer, y trouvant un grand intérêt; mais
lui? Je n'ai rien de bon à attendre de sa connaissance! Il est
mort de faim, sans doute. C'est ce qu'il avait de mieux à
faire. Ah! comme vous l'aimiez! Et ma pauvre soeur, quelle
tendresse conjugale! C'est si touchant de voir une pareille
union exister dans une famille!
Le misérable passa sur ses yeux, comme pour y essuyer des
larmes, la manche déchirée et sale de sa blouse; puis, tout à
coup; il se mit à éclater de rire.
- Ah! ah! Vous avez joliment débrouillé mon affaire! Avec quel
aplomb vous avez affirmé l'avoir reconnu et comme vous avez
bien su persuader à Marguerite qu'il était coupable! Elle ne
demandait pas mieux, il est vrai, de s'en débarrasser, ma
chère petite soeur. Et elle ignorait mon retour en France; sans
cela, peut-être m'eût-elle soupçonné, car elle n'a jamais eu
pour moi l'estime dont j'étais digne.
- Je me suis repenti bien des fois de t'avoir sauvé! dit
Nicolas avec rancune.
- Pourquoi donc l'avez-vous fait?
- Parce que...
Il hésitait.
- Tu étais mon fils et je t'avais toujours aimé.
- Jusqu'à la bourse, oui! dit Marc en riant. La preuve, c'est
que j'ai été obligé d'en venir à cette extrémité pour me
procurer un à-compte sur votre héritage.
- Enfin, combien demandes-tu pour me délivrer de ta présence?
- Combien me donnerez-vous? Ou plutôt, combien avez-vous en
caisse!
- Rien, ou presque rien, répondit vivement Nicolas. Les
affaires ne vont pas, et je ne me suis jamais relevé de la
perte que tu m'as fait subir.
Marc leva les épaules avec ironie.
- A d'autres, mon père, dit-il. Conduisez-moi où est votre
argent, nous allons être promptement renseignés sur votre
franchise. Je vais vous éclairer.
En disant cela, Marc se lève et prend la lampe dans sa main.
Le vieux marchand hésite.
Allons! vous me connaissez! dit son fils.
La menace contenue dans ces paroles triompha des dernières
hésitations de l'avare. Jugeant la résistance dangereuse, il
se dirigea vers son cabinet, et, d'une main tremblante, ouvrit
sa caisse. Marc, ébloui, entassa avec empressement dans ses
poches les piles d'or et les billets. Tout y passa, et l'air
navré de Nicolas, dont les yeux sortaient de leurs orbites à
la vue de ce pillage, n'y fit rien.
Anéanti, comme pétrifié par ce spectacle, le vieillard, appuyé
sur le dossier d'une chaise, contemplait avec horreur son fils
le dépouillant ainsi des épargnes de son avarice. Ses jambes
flageolaient, le sang lui montait aux joues, une sueur froide
s'amassait en gouttelettes sur ses tempes desséchées, et, s'il
ne se fût cramponné à la chaise, il serait tombé, car tout
dansait devant ses yeux, et un bourdonnement effrayant
secouait son cerveau affolé. Il essaya à plusieurs reprises
d'étendre la main pour arrêter le voleur, mais le geste qu'il
crut faire, il ne le fit pas; ses membres lui refusaient le
service, et les paroles qu'il crut prononcer ne sortirent pas
de son gosier. Un son inarticulé parvint seul à Marc, qui
haussa les épaules tout en continuant son opération. Quand
tout ce qu'il pouvait prendre fut enlevé, il se retourna vers
son père:
- Adieu et merci maintenant. Vous ne vous rendez pas de bon
coeur à mes demandes, et vous semblez ahuri du soulagement
apporté à votre caisse trop pleine! Mais je me contente de
votre manière de faire. Je me sauve maintenant. Bonne nuit!
ajouta-t-il ironiquement.
Nicolas ne répondit pas et demeura immobile, les mains
crispées sur le dossier de la chaise contre laquelle il
s'appuyait. Quand il revint enfin à lui, Marc avait disparu,
il se trouva seul en face de sa caisse vide et murmura avec
désespoir:
- Misérable! Gredin! Bandit!
Et autres aménités à l'adresse de celui qui ne s'en souciait
nullement et venait de s'installer dans un wagon de chemin de
fer où, seul et ricanant dans sa barbe, il comptait sans aucun
remords et entassait dans son portefeuille les billets
soustraits à l'avarice paternelle.
Le marchand s'assit devant la caisse ouverte et passa ses
mains jaunes et ridées à travers ses cheveux gris avec un
geste désespéré. A présent qu'il ne sentait plus peser sur lui
la terrifiante présence de son fils, la colère lui montait de
nouveau à la tête.
- Ah! voleur, va, tu ne l'emporteras pas en paradis! Disait-il,
je te dénoncerai et tu expieras ton crime cette fois! Ai-je
été fou de lui substituer un remplaçant!
Ses mains agitées de mouvements convulsifs retombaient sur les
bras du fauteuil dans lequel il s'était assis, et ses ongles
crochus s'enfonçaient dans le crin laissé à découvert par
l'étoffe en lambeaux. Son visage pointu, dont le profil
semblait découpé dans une lame d'acier tant la maigre chère à
laquelle il s'astreignait l'avait desséché, exprimait en ce
moment un tel désir de vengeance que ce masque dur et sournois
eût effrayé Marc lui-même. Peut-être le digne fils d'un tel
père eût-il jugé prudent pour sa liberté d'avoir recours à un
moyen extrême, moyen devant lequel il avait reculé jusque-là,
grâce à la crainte inspirée à Nicolas qui le savait capable de
l'employer.
Le marchand d'antiquités prit une feuille de papier, écrivit
nerveusement quelques lignes, signa et rejeta cet écrit dans
sa caisse à la place des valeurs emportées par son fils. Puis
il ferma la caisse en disant:
- Voilà ma vengeance! dès demain, j'enverrai cela à qui de
droit.
Il se leva en chancelant et sortit du cabinet. Tout était
calme dans le magasin, la porte laissée ouverte par Marc,
battait doucement, poussée par l'air de la rue. Le feu s'était
éteint de lui-même, la soupière demeurée intacte près du
foyer, ne fumait plus depuis longtemps. L'avare ne songea pas
à dîner ni à faire dîner sa petite-fille; il posa sa lampe sur
le poêle refroidi et allant fermer la porte de la rue, il se
prépara à aller se coucher.