CHAPITRE X

Le docteur était venu plusieurs fois à Poitiers depuis le

départ de Jacques. Etonné de la subite résolution de son ami,

il avait causé de lui avec sa mère, et, sur les remarques de

cette dernière, il était facilement arrivé à soupçonner le

véritable motif de la fuite du lieutenant. Robert avait senti

s'accroître son affection pour lui de toute sa reconnaissance

pour ce généreux sacrifice.

Quand à Anne, elle avait été froissée du départ du jeune homme

comme d'une injure personnelle, d'autant plus pénible qu'elle

ne pouvait s'en plaindre à personne. Seule, Mme Martelac avait

pu se douter du commencement de sympathie née entre elle et

Jacques, et Mlle Duplay était assez fière pour garder le

silence sur la déconvenue qu'elle subissait. La coquetterie

l'avait, il est vrai, poussée à essayer son pouvoir sur le

jeune officier et à vaincre l'éloignement qu'elle avait lu

dans ses yeux à l'énoncé de ses projets ambitieux de fortune.

Mais une âme humaine est si complexe! Peut-être y avait-il au

fond du sentiment d'irritation qu'elle éprouvait quelque chose

comme un regret.

Il y eut à cet instant une sorte d'hésitation dans sa vie;

pendant plusieurs jours, son beau visage fut grave et ses yeux

bleus parurent retenir des larmes. Etait-ce orgueil froissé,

ou son coeur était-il atteint? Dans ce dernier cas, la blessure

fut peu grave, et le balancement entre le bien et le mal fut

de courte durée. Le soir du départ de Jacques, agenouillée sur

son prie-Dieu, le front dans ses mains, elle demeura longtemps

pensive, et ses lèvres murmurèrent même une prière; mais cette

prière ne sortait pas du fond du coeur, et l'impression sous

laquelle elle jaillissait devait être fugitive. Mélangée

d'orgueil plus que de véritable souffrance, elle ne pouvait

s'élever jusqu'au ciel et s'éteignit subitement dans une

révolte d'égoïsme; ce bon mouvement n'eut aucune suite.

Refoulant la tristesse qui menaçait de ternir son regard et

cédant à la légèreté naturelle de son caractère, la jeune

fille se releva rayonnante, et le regret, s'il exista,

l'aveugla davantage.

Prise d'une frénésie de vanité, elle oublia toute raison, la

lueur à peine née dans son coeur fut étouffée immédiatement,

et, s'élançant étourdiment vers l'avenir, elle se jura de

n'avoir, désormais, d'autre objectif qu'un mariage riche.

Ayant résolûment fermé son esprit à toute pensée grave, le

bonheur de son cousin et l'amour qu'il lui témoignait depuis

son enfance ne pouvaient entrer dans ses calculs. Elevée par

un père insouciant qui mettait au premier rang des choses

désirables les aises de la vie et le confortable donné par la

fortune, Anne avait distancé à ce sujet les idées paternelles.

Elle oublia donc promptement le léger trouble apporté dans son

coeur par la présence de Jacques, et se dit que le luxe devant

lui faire goûter le bonheur rêvé par son imagination, elle

l'achèterait en s'aidant de sa beauté par un riche mariage.

Hé! mon Dieu! qui donc en ce monde si délicat aurait droit de

se dire sans pêché sous ce rapport? Un riche mariage! N'est-ce

pas le rêve de toutes les mères qui sèchent sur pied en

attendant qu'il se présente pour leur fille? Et quel père ne

se rengorge fièrement quand un gendre nanti de nombreux et

solides titres de rentes vient solliciter une main qu'on

tremble de joie en lui accordant? Peut-être la jeune fille

isolée et laissée à elle-même serait-elle inaccessible au

désir d'un mariage brillant. Mais sitôt qu'elle a mis le pied

dans ce qu'on appelle le monde, sitôt qu'elle a été initiée

par lui à l'éblouissement de l'or, pour elle aussi le mariage

riche miroite à l'horizon, et elle parvient à comprendre

comment tout est sacrifié pour y arriver. Elle se prête alors

de tout son pouvoir aux combinaisons qui ont pour but de la

vendre le plus cher possible au candidat désiré par toute sa

famille.

Jacques est en Algérie depuis plusieurs mois lorsque nous

retrouvons Robert et Anne dans le salon de Mme Martelac.

La conversation est engagée entre eux depuis un certain temps,

et, sans doute, elle est pénible pour le docteur, car son

visage est triste. Debout près de sa cousine, dont la figure

exprime un peu d'ennui, il a pris dans les siennes la main de

la jeune fille et demande:

- Ne m'aimez-vous pas assez pour attendre? Je vous le jure,

dans quelques années, ma position sera telle que vous n'auriez

rien à envier à personne.

- Quelques années! reprend Anne avec un peu d'ironie. Vous n'y

songez pas? J'ai vingt ans sonnés!

- Rien ne presse, il me semble! fait observer Robert avec un

léger sourire.

- Je suis lasse de ma vie retirée. Je veux en finir, et j'ai

la prétention de ne pas me morfondre à attendre.

- Vous n'êtes pas malheureuse pourtant. Votre père fait tout

ce qui vous plaît et vous laisse toute liberté.

- C'est vrai; mais je suis décidée à changer de position, et

le plus tôt sera le mieux.

- Pourquoi tant vous presser?

- Parce que j'en ai assez de cette vie monotone! répond-elle

avec un peu d'impatience.

Ses regards, fixés à travers la fenêtre près de laquelle elle

est placée, se détournent de Robert. Evidemment, il y a, au

fond de son âme, une résolution prise; mais il lui coûte de la

faire connaître à son cousin.

Sans avoir une idée bien nette de sa conduite, un vague

instinct lui dit qu'elle fait mal, et elle éprouve une

certaine honte à exprimer avec une si triste franchise des

sentiments que tant d'autres prennent beaucoup de peine à

voiler d'apparences trompeuses. Il faut être bien

inexpérimenté ou bien blasé pour faire, devant un de nos

semblables, abstraction complète des sentiments généralement

estimés autour de nous.

Toutefois, Anne prit son parti. Comme les gens timides, qui

exagèrent l'audace quand une fois ils ont résolu d'aller en

avant, elle tourna la tête vers son cousin, et, lorsque celui-ci

lui dit presque humblement:

- Anne, vous n'avez donc aucune affection pour moi? Pourtant,

il y a quelques années, vous sembliez m'aimer; l'avez-vous

complètement oublié?

Elle eut un geste irrité.

- Je vous voyais sans cesse alors, dans l'intimité de la

famille. Est-ce qu'une jeune fille n'a pas toujours quelque

cousin qu'elle s'imagine aimer?

A cette dure repartie, Robert avait tressailli. Une flamme,

traversant son regard, parut illuminer subitement la blessure

faite à cette âme par les paroles d'Anne. Elle eut un instant

de remords et dit sur un ton moins acerbe et comme une excuse:

- Vous le savez bien, je ne suis pas romanesque; ainsi, ne

faisons pas de sentiment, n'est-ce pas?

- Pas romanesque, non, Anne. Moi non plus, je ne le suis pas,

et je crois qu'il n'y a pas une heure de ma vie qui ait jamais

été livrée à ces rêves sans but, auxquels se laissent aller

les esprits romanesques. Mais, quoique vous en disiez, il me

faut bien faire du sentiment, puisque vous appelez ainsi vous

parler de cette affection profonde, sérieuse, et, si vous le

vouliez, immortelle, qui remplit mon coeur depuis tant

d'années! Dépend-il de moi de lui imposer silence, et ne puis-je

essayer de la défendre à vos yeux? Puis-je oublier tout à

coup l'amour dont mon coeur a vécu jusqu'ici, le seul qui l'ait

fait battre et ait répandu son chaud rayon sur ma jeunesse

laborieuse, cet amour unique pour lequel j'ai gardé avec une

fière jalousie toutes les tendresses de mon âme? Vous n'avez

donc pas compris que mon bonheur dépend de vous, et que je

suis prêt à tout pour vous donner celui auquel vous aspirez?

- Même à sacrifier le vôtre?

Elle levait les yeux vers lui avec une expression singulière.

- Oui, Anne, même cela! dit-il doucement, sentant sa pensée

sans qu'elle l'eût exprimée.

Un mouvement attendri se fit sur la belle physionomie de la

jeune fille.

Un instant, il la crut touchée; mais elle se raidit contre

cette impression involontaire et reprit froidement:

- Nous ne saurions trouver le bonheur dans les mêmes éléments.

Vous êtes un homme supérieur, dit-on; je ne le nie pas. Mais

je ne suis pas la compagne qu'il vous faut.

Il parut accorder peu d'attention à cet aveu, et, croisant

avec supplication ses mains, qui tenaient celle de la jeune

fille, il dit:

- Donnez-moi seulement deux ou trois années.

- Rien que cela! s'écria-t-elle.

- Ce serait bien court si vous m'aimiez, et que cette attente

dût aboutir au bonheur!

- Je languirais si longtemps dans l'ennui d'une vie de

recluse! Car enfin, mon père a beau faire, il ne peut me

donner les plaisirs coûteux, et il me faut compter avec sa

modeste fortune.

- Un peu de patience, et je vous donnerai une vie plus en

rapport avec vos goûts.

Anne secoua la tête avec incrédulité.

- Vous êtes trop raisonnable! dit-elle avec conviction. Et

puis, cette fortune dont vous parlez peut vous faire défaut.

- Je travaillerai tant pour vous voir heureuse suivant vos

désirs!

Elle hésita un instant, regardant son cousin en silence, et

reprit tout à coup:

- Savez-vous, mon pauvre Robert, que j'ai là, sous la main,

des millions qui m'attendent? Je n'ai qu'à dire oui pour en

jouir.

Enfin, l'ambitieuse jeune fille dévoilait la vérité! C'étaient

ces millions dont les scintillements aveuglaient sa vanité et

lui faisaient dédaigner l'amour sérieux et fidèle du jeune

homme.

- Qui? demanda celui-ci, sans prendre la peine d'expliquer sa

pensée.

- M. Tissier.

- Un vieillard!

- Qu'importe?

- Comment, qu'importe! Vous ne ferez pas un tel marché? Car

c'est un marché cela, Anne, un marché honteux! Donner votre

jeunesse, votre beauté, votre amour, pour de l'or!

- Oh! de l'amour! Il n'en demande pas tant. Il n'exige rien.

- Il le dit; il sait bien qu'à son âge il serait ridicule en

prétendant vous inspirer une passion. Mais, quand vous serez

sa femme, savez-vous de quelles chaînes sa jalouse

surveillance vous entourera? Avez-vous songé aux difficultés

et parfois aux douleurs d'une union si disproportionnée?

- Nous verrons! dit Anne en levant les épaules, comme pour

nier les difficultés de l'esclavage qu'elle acceptait si

légèrement.

Gâtée et élevée sans religion, Mlle Duplay ne savait et ne

voulait savoir qu'une seule chose: c'est qu'ayant reçu en

partage une beauté remarquable, elle avait, sur ceux qui

l'entouraient, un très grand ascendant. Dans son aveugle

vanité, elle ne doutait pas de prendre facilement le même

empire sur son mari. Cet ensemble séduisant, formé par la

pureté parfaite des lignes du visage et de la personne, le

charme de deux grands yeux limpides et brillants, le sourire

qui ajoute une grâce indéfinissable à la fraîcheur de la

jeunesse, tout cela constitue une royauté, éphémère sans

doute, mais non moins réelle, et Anne savait bien qu'elle

portait au front cette couronne dont le prestige soumet les

hommes à son empire.

Depuis un instant, Robert avait laissé retomber la main de sa

cousine et regardait les feuilles se détacher des arbres du

jardin et tomber à travers les plates-bandes, dans lesquelles

les chrysanthèmes secouaient leur fleurs mélancoliques. Dans

ce coeur fort et fidèle, il se faisait un déchirement profond,

vaguement redouté peut-être depuis un certain temps, mais

d'autant plus cruel que les sentiments du jeune docteur ne

pouvaient être que sérieux.

Peut-être toutefois, la crainte de s'être attaché à un être

indigne de son amour est-elle plus douloureuse pour une âme

droite et fière que celle de n'être pas aimé? Aussi, quand

Robert tourna de nouveau la tête vers la jeune fille, il la

regarda avec une tristesse mêlée d'amertume en disant:

- Anne, je crois qu'il est des âmes dans lesquelles un premier

amour jette des racines que rien ne saurait arracher

complètement. Je tâcherai pourtant d'oublier, puisque mes

rêves ou plutôt ceux que nous avions faits autrefois ensemble

ne sauraient vous donner le bonheur. Vous le cherchez

ailleurs, et, je le crains, vous êtes dans une erreur terrible

à ce sujet. Dieu vous garde et vous éclaire! Croyez-le

toutefois, vous trouverez toujours en moi un ami! Puissiez-vous

ne jamais vous repentir du mariage que vous méditez de

faire!

Sa voix tremblait en faisant ce dernier souhait, et son regard

sérieux enveloppa un instant sa cousine, comme s'il eût

cherché, sous cette radieuse enveloppe terrestre, à pénétrer

jusqu'au coeur. Il crut voir sur ses traits une lueur

d'émotion, contre laquelle elle réagit de nouveau en disant

brusquement:

- Bah! suivons chacun notre voie! Je regrette la peine que

vous fait ma détermination; mais peut-être, avant peu,

regretterais-je aussi de m'être laissé aller à un moment

d'attendrissement. Vous m'oublierez facilement, je l'espère;

et, quand vous n'aurez plus souvenir des enfantillages de

notre jeunesse, vous épouserez une femme digne de bous. Quant

à moi, soyez tranquille, la fortune seule me rendra heureuse.

J'ai besoin de luxe, et je ne saurais me contenter d'une vie

bourgeoisement économe, comme celle qu'il m'a fallu mener

jusqu'ici.

Robert ne répondit rien; il baissa la tête devant cette

obstination et accepta sans reproches la décision qui brisait

ainsi toutes les chères espérances de son coeur.

Quelques mois plus tard, Anne se jetait, tête baissée, dans

cet avenir dont le reflet doré avait séduit son imagination.

Elle épousait, à vingt et un ans, M. Tissier, qui en avait

près de soixante et possédait plusieurs millions.

Les nouveaux époux quittèrent immédiatement Poitiers et

allèrent s'installer à Paris. Fière du luxe princier dont elle

se vit entourée, la jeune femme oublia et dédaigna même les

mesquins projets d'alliance qu'elle avait pu former autrefois.

Elle dit adieu à Mme Martelac avec une expression triomphante

qui fit sourire la vieille dame. Au fond du coeur, la mère de

Robert, tout en prenant part à la cruelle déception de son

fils, ne pouvait regretter pour lui la femme frivole qui avait

orgueilleusement tout sacrifié afin de s'assurer cette

existence de millionnaire.

Le jeune docteur se dispensa de venir assister au mariage de

sa cousine et eut recours au prétexte tout trouvé d'une vie

absorbée par le travail lorsque M. et Mme Tissier cherchèrent

à l'attirer, à Paris, dans leur intimité.

La destinée · 第 22 / 42 题