Le docteur était venu plusieurs fois à Poitiers depuis le
départ de Jacques. Etonné de la subite résolution de son ami,
il avait causé de lui avec sa mère, et, sur les remarques de
cette dernière, il était facilement arrivé à soupçonner le
véritable motif de la fuite du lieutenant. Robert avait senti
s'accroître son affection pour lui de toute sa reconnaissance
pour ce généreux sacrifice.
Quand à Anne, elle avait été froissée du départ du jeune homme
comme d'une injure personnelle, d'autant plus pénible qu'elle
ne pouvait s'en plaindre à personne. Seule, Mme Martelac avait
pu se douter du commencement de sympathie née entre elle et
Jacques, et Mlle Duplay était assez fière pour garder le
silence sur la déconvenue qu'elle subissait. La coquetterie
l'avait, il est vrai, poussée à essayer son pouvoir sur le
jeune officier et à vaincre l'éloignement qu'elle avait lu
dans ses yeux à l'énoncé de ses projets ambitieux de fortune.
Mais une âme humaine est si complexe! Peut-être y avait-il au
fond du sentiment d'irritation qu'elle éprouvait quelque chose
comme un regret.
Il y eut à cet instant une sorte d'hésitation dans sa vie;
pendant plusieurs jours, son beau visage fut grave et ses yeux
bleus parurent retenir des larmes. Etait-ce orgueil froissé,
ou son coeur était-il atteint? Dans ce dernier cas, la blessure
fut peu grave, et le balancement entre le bien et le mal fut
de courte durée. Le soir du départ de Jacques, agenouillée sur
son prie-Dieu, le front dans ses mains, elle demeura longtemps
pensive, et ses lèvres murmurèrent même une prière; mais cette
prière ne sortait pas du fond du coeur, et l'impression sous
laquelle elle jaillissait devait être fugitive. Mélangée
d'orgueil plus que de véritable souffrance, elle ne pouvait
s'élever jusqu'au ciel et s'éteignit subitement dans une
révolte d'égoïsme; ce bon mouvement n'eut aucune suite.
Refoulant la tristesse qui menaçait de ternir son regard et
cédant à la légèreté naturelle de son caractère, la jeune
fille se releva rayonnante, et le regret, s'il exista,
l'aveugla davantage.
Prise d'une frénésie de vanité, elle oublia toute raison, la
lueur à peine née dans son coeur fut étouffée immédiatement,
et, s'élançant étourdiment vers l'avenir, elle se jura de
n'avoir, désormais, d'autre objectif qu'un mariage riche.
Ayant résolûment fermé son esprit à toute pensée grave, le
bonheur de son cousin et l'amour qu'il lui témoignait depuis
son enfance ne pouvaient entrer dans ses calculs. Elevée par
un père insouciant qui mettait au premier rang des choses
désirables les aises de la vie et le confortable donné par la
fortune, Anne avait distancé à ce sujet les idées paternelles.
Elle oublia donc promptement le léger trouble apporté dans son
coeur par la présence de Jacques, et se dit que le luxe devant
lui faire goûter le bonheur rêvé par son imagination, elle
l'achèterait en s'aidant de sa beauté par un riche mariage.
Hé! mon Dieu! qui donc en ce monde si délicat aurait droit de
se dire sans pêché sous ce rapport? Un riche mariage! N'est-ce
pas le rêve de toutes les mères qui sèchent sur pied en
attendant qu'il se présente pour leur fille? Et quel père ne
se rengorge fièrement quand un gendre nanti de nombreux et
solides titres de rentes vient solliciter une main qu'on
tremble de joie en lui accordant? Peut-être la jeune fille
isolée et laissée à elle-même serait-elle inaccessible au
désir d'un mariage brillant. Mais sitôt qu'elle a mis le pied
dans ce qu'on appelle le monde, sitôt qu'elle a été initiée
par lui à l'éblouissement de l'or, pour elle aussi le mariage
riche miroite à l'horizon, et elle parvient à comprendre
comment tout est sacrifié pour y arriver. Elle se prête alors
de tout son pouvoir aux combinaisons qui ont pour but de la
vendre le plus cher possible au candidat désiré par toute sa
famille.
Jacques est en Algérie depuis plusieurs mois lorsque nous
retrouvons Robert et Anne dans le salon de Mme Martelac.
La conversation est engagée entre eux depuis un certain temps,
et, sans doute, elle est pénible pour le docteur, car son
visage est triste. Debout près de sa cousine, dont la figure
exprime un peu d'ennui, il a pris dans les siennes la main de
la jeune fille et demande:
- Ne m'aimez-vous pas assez pour attendre? Je vous le jure,
dans quelques années, ma position sera telle que vous n'auriez
rien à envier à personne.
- Quelques années! reprend Anne avec un peu d'ironie. Vous n'y
songez pas? J'ai vingt ans sonnés!
- Rien ne presse, il me semble! fait observer Robert avec un
léger sourire.
- Je suis lasse de ma vie retirée. Je veux en finir, et j'ai
la prétention de ne pas me morfondre à attendre.
- Vous n'êtes pas malheureuse pourtant. Votre père fait tout
ce qui vous plaît et vous laisse toute liberté.
- C'est vrai; mais je suis décidée à changer de position, et
le plus tôt sera le mieux.
- Pourquoi tant vous presser?
- Parce que j'en ai assez de cette vie monotone! répond-elle
avec un peu d'impatience.
Ses regards, fixés à travers la fenêtre près de laquelle elle
est placée, se détournent de Robert. Evidemment, il y a, au
fond de son âme, une résolution prise; mais il lui coûte de la
faire connaître à son cousin.
Sans avoir une idée bien nette de sa conduite, un vague
instinct lui dit qu'elle fait mal, et elle éprouve une
certaine honte à exprimer avec une si triste franchise des
sentiments que tant d'autres prennent beaucoup de peine à
voiler d'apparences trompeuses. Il faut être bien
inexpérimenté ou bien blasé pour faire, devant un de nos
semblables, abstraction complète des sentiments généralement
estimés autour de nous.
Toutefois, Anne prit son parti. Comme les gens timides, qui
exagèrent l'audace quand une fois ils ont résolu d'aller en
avant, elle tourna la tête vers son cousin, et, lorsque celui-ci
lui dit presque humblement:
- Anne, vous n'avez donc aucune affection pour moi? Pourtant,
il y a quelques années, vous sembliez m'aimer; l'avez-vous
complètement oublié?
Elle eut un geste irrité.
- Je vous voyais sans cesse alors, dans l'intimité de la
famille. Est-ce qu'une jeune fille n'a pas toujours quelque
cousin qu'elle s'imagine aimer?
A cette dure repartie, Robert avait tressailli. Une flamme,
traversant son regard, parut illuminer subitement la blessure
faite à cette âme par les paroles d'Anne. Elle eut un instant
de remords et dit sur un ton moins acerbe et comme une excuse:
- Vous le savez bien, je ne suis pas romanesque; ainsi, ne
faisons pas de sentiment, n'est-ce pas?
- Pas romanesque, non, Anne. Moi non plus, je ne le suis pas,
et je crois qu'il n'y a pas une heure de ma vie qui ait jamais
été livrée à ces rêves sans but, auxquels se laissent aller
les esprits romanesques. Mais, quoique vous en disiez, il me
faut bien faire du sentiment, puisque vous appelez ainsi vous
parler de cette affection profonde, sérieuse, et, si vous le
vouliez, immortelle, qui remplit mon coeur depuis tant
d'années! Dépend-il de moi de lui imposer silence, et ne puis-je
essayer de la défendre à vos yeux? Puis-je oublier tout à
coup l'amour dont mon coeur a vécu jusqu'ici, le seul qui l'ait
fait battre et ait répandu son chaud rayon sur ma jeunesse
laborieuse, cet amour unique pour lequel j'ai gardé avec une
fière jalousie toutes les tendresses de mon âme? Vous n'avez
donc pas compris que mon bonheur dépend de vous, et que je
suis prêt à tout pour vous donner celui auquel vous aspirez?
- Même à sacrifier le vôtre?
Elle levait les yeux vers lui avec une expression singulière.
- Oui, Anne, même cela! dit-il doucement, sentant sa pensée
sans qu'elle l'eût exprimée.
Un mouvement attendri se fit sur la belle physionomie de la
jeune fille.
Un instant, il la crut touchée; mais elle se raidit contre
cette impression involontaire et reprit froidement:
- Nous ne saurions trouver le bonheur dans les mêmes éléments.
Vous êtes un homme supérieur, dit-on; je ne le nie pas. Mais
je ne suis pas la compagne qu'il vous faut.
Il parut accorder peu d'attention à cet aveu, et, croisant
avec supplication ses mains, qui tenaient celle de la jeune
fille, il dit:
- Donnez-moi seulement deux ou trois années.
- Rien que cela! s'écria-t-elle.
- Ce serait bien court si vous m'aimiez, et que cette attente
dût aboutir au bonheur!
- Je languirais si longtemps dans l'ennui d'une vie de
recluse! Car enfin, mon père a beau faire, il ne peut me
donner les plaisirs coûteux, et il me faut compter avec sa
modeste fortune.
- Un peu de patience, et je vous donnerai une vie plus en
rapport avec vos goûts.
Anne secoua la tête avec incrédulité.
- Vous êtes trop raisonnable! dit-elle avec conviction. Et
puis, cette fortune dont vous parlez peut vous faire défaut.
- Je travaillerai tant pour vous voir heureuse suivant vos
désirs!
Elle hésita un instant, regardant son cousin en silence, et
reprit tout à coup:
- Savez-vous, mon pauvre Robert, que j'ai là, sous la main,
des millions qui m'attendent? Je n'ai qu'à dire oui pour en
jouir.
Enfin, l'ambitieuse jeune fille dévoilait la vérité! C'étaient
ces millions dont les scintillements aveuglaient sa vanité et
lui faisaient dédaigner l'amour sérieux et fidèle du jeune
homme.
- Qui? demanda celui-ci, sans prendre la peine d'expliquer sa
pensée.
- M. Tissier.
- Un vieillard!
- Qu'importe?
- Comment, qu'importe! Vous ne ferez pas un tel marché? Car
c'est un marché cela, Anne, un marché honteux! Donner votre
jeunesse, votre beauté, votre amour, pour de l'or!
- Oh! de l'amour! Il n'en demande pas tant. Il n'exige rien.
- Il le dit; il sait bien qu'à son âge il serait ridicule en
prétendant vous inspirer une passion. Mais, quand vous serez
sa femme, savez-vous de quelles chaînes sa jalouse
surveillance vous entourera? Avez-vous songé aux difficultés
et parfois aux douleurs d'une union si disproportionnée?
- Nous verrons! dit Anne en levant les épaules, comme pour
nier les difficultés de l'esclavage qu'elle acceptait si
légèrement.
Gâtée et élevée sans religion, Mlle Duplay ne savait et ne
voulait savoir qu'une seule chose: c'est qu'ayant reçu en
partage une beauté remarquable, elle avait, sur ceux qui
l'entouraient, un très grand ascendant. Dans son aveugle
vanité, elle ne doutait pas de prendre facilement le même
empire sur son mari. Cet ensemble séduisant, formé par la
pureté parfaite des lignes du visage et de la personne, le
charme de deux grands yeux limpides et brillants, le sourire
qui ajoute une grâce indéfinissable à la fraîcheur de la
jeunesse, tout cela constitue une royauté, éphémère sans
doute, mais non moins réelle, et Anne savait bien qu'elle
portait au front cette couronne dont le prestige soumet les
hommes à son empire.
Depuis un instant, Robert avait laissé retomber la main de sa
cousine et regardait les feuilles se détacher des arbres du
jardin et tomber à travers les plates-bandes, dans lesquelles
les chrysanthèmes secouaient leur fleurs mélancoliques. Dans
ce coeur fort et fidèle, il se faisait un déchirement profond,
vaguement redouté peut-être depuis un certain temps, mais
d'autant plus cruel que les sentiments du jeune docteur ne
pouvaient être que sérieux.
Peut-être toutefois, la crainte de s'être attaché à un être
indigne de son amour est-elle plus douloureuse pour une âme
droite et fière que celle de n'être pas aimé? Aussi, quand
Robert tourna de nouveau la tête vers la jeune fille, il la
regarda avec une tristesse mêlée d'amertume en disant:
- Anne, je crois qu'il est des âmes dans lesquelles un premier
amour jette des racines que rien ne saurait arracher
complètement. Je tâcherai pourtant d'oublier, puisque mes
rêves ou plutôt ceux que nous avions faits autrefois ensemble
ne sauraient vous donner le bonheur. Vous le cherchez
ailleurs, et, je le crains, vous êtes dans une erreur terrible
à ce sujet. Dieu vous garde et vous éclaire! Croyez-le
toutefois, vous trouverez toujours en moi un ami! Puissiez-vous
ne jamais vous repentir du mariage que vous méditez de
faire!
Sa voix tremblait en faisant ce dernier souhait, et son regard
sérieux enveloppa un instant sa cousine, comme s'il eût
cherché, sous cette radieuse enveloppe terrestre, à pénétrer
jusqu'au coeur. Il crut voir sur ses traits une lueur
d'émotion, contre laquelle elle réagit de nouveau en disant
brusquement:
- Bah! suivons chacun notre voie! Je regrette la peine que
vous fait ma détermination; mais peut-être, avant peu,
regretterais-je aussi de m'être laissé aller à un moment
d'attendrissement. Vous m'oublierez facilement, je l'espère;
et, quand vous n'aurez plus souvenir des enfantillages de
notre jeunesse, vous épouserez une femme digne de bous. Quant
à moi, soyez tranquille, la fortune seule me rendra heureuse.
J'ai besoin de luxe, et je ne saurais me contenter d'une vie
bourgeoisement économe, comme celle qu'il m'a fallu mener
jusqu'ici.
Robert ne répondit rien; il baissa la tête devant cette
obstination et accepta sans reproches la décision qui brisait
ainsi toutes les chères espérances de son coeur.
Quelques mois plus tard, Anne se jetait, tête baissée, dans
cet avenir dont le reflet doré avait séduit son imagination.
Elle épousait, à vingt et un ans, M. Tissier, qui en avait
près de soixante et possédait plusieurs millions.
Les nouveaux époux quittèrent immédiatement Poitiers et
allèrent s'installer à Paris. Fière du luxe princier dont elle
se vit entourée, la jeune femme oublia et dédaigna même les
mesquins projets d'alliance qu'elle avait pu former autrefois.
Elle dit adieu à Mme Martelac avec une expression triomphante
qui fit sourire la vieille dame. Au fond du coeur, la mère de
Robert, tout en prenant part à la cruelle déception de son
fils, ne pouvait regretter pour lui la femme frivole qui avait
orgueilleusement tout sacrifié afin de s'assurer cette
existence de millionnaire.
Le jeune docteur se dispensa de venir assister au mariage de
sa cousine et eut recours au prétexte tout trouvé d'une vie
absorbée par le travail lorsque M. et Mme Tissier cherchèrent
à l'attirer, à Paris, dans leur intimité.