Quelques semaines plus tard, Jacques quittait Poitiers. Il
avait demandé à un ami, en garnison à Alger, de permuter avec
lui; le jeune homme auquel il s'adressa, regrettant son
éloignement, accepta avec joie sa proposition. Les démarches
nécessaires pour obtenir ce changement furent promptement
faites, et, durant les derniers jours passés à Poitiers, le
lieutenant évita, sous prétexte d'occupations, de venir le
soir chez Mme Martelac.
La chambre occupée par lui chez Nicolas allait donc se trouver
de nouveau vacante. Bien que ses relations avec son
propriétaire eussent été peu fréquentes, son départ fut un
vrai chagrin pour Sarah; la petite fille se sentait moins
isolée en l'entendant aller et venir.
Le prisonnier concentre toutes ses pensées sur le peu de vie
qui s'agite autour de lui. Le pas de la sentinelle, dont la
surveillance le sépare de la liberté, lui est une distraction;
le mouvement de l'insecte qui suspend sa toile aux barreaux de
fer de sa fenêtre, moins que cela, la tige grêle d'une
giroflée se faisant place à travers les fentes de la pierre,
tout attache son âme et intéresse son esprit. Pour la petite-fille
du vieux marchand, le magasin sombre et froid, dans
lequel les grands meubles obstruaient le passage de la
lumière, ressemblait à une prison. L'air y était lourd et
rarement renouvelé; le silence y régnait habituellement, rompu
parfois, subitement, par les craquements produits dans le bois
de quelque armoire plus neuve que les autres; chacune des
fenêtres se trouvait partagée et protégée en même temps par
une barre de fer garnie de piquants, comme pour garder les
habitants contre les tentations du dehors.
Tandis que l'ordonnance de Jacques faisait descendre les
malles du jeune homme et veillait aux apprêts du départ,
Sarah, ayant, avec un coin de son mouchoir légèrement mouillé,
nettoyé un petit espace de la vitre, encrassée depuis
longtemps, regardait s'opérer ce déménagement qui lui serrait
le coeur. Désormais, elle retombait avec son grand-père dans la
solitude, et cette pensée lui était pénible, sans qu'elle sût
bien définir son impression.
Quand, la dernière caisse étant disparue, la porte se referma,
la petite fille se retourna vers Nicolas, assis dans le
magasin et explorant attentivement un tas de vêtements jetés à
terre devant lui. Il sondait avec soin chaque poche, chaque
doublure, comme s'il eût craint qu'une fortune fût cachée dans
leurs profondeurs. Dieu sait si le vice ou la misère, auxquels
avaient appartenu ces vêtements, y avaient jamais rien déposé
de semblable!
Sarah vint s'asseoir près de lui et le regarda faire cette
opération.
Ayant trouvé quelques menus objets qui lui parurent valoir la
peine d'être gardés, il chercha autour de lui un meuble où il
pût les serrer, et, tout étant rempli, il prit une malle
placée sous une table et allait les y déposer quand Sarah
s'écria, en se penchant vers la malle ouverte et en saisissant
une petite peinture sans cadre, qui s'y trouvait:
- Qu'est-ce que cela, grand-père?
Le vieillard prit le portrait, et, ses regards étant tombés
sur ce visage, auquel un peintre habile avait su donner une
apparence de vie, il tressaillit et le rejeta de côté sans
répondre. Mais, cette peinture ayant intéressé l'enfant, elle
insista:
- Dites-moi de qui est ce portrait?
- Que t'importe?
Le ton de Nicolas était dur et irrité.
- J'ai tant envie de le savoir!
- Tu es bien curieuse!
- Je vous en prie, grand-père, dites-le-moi?
- Le sais-je? Il y a comme cela tant d'autres peintures dans
le magasin!
Sarah eut une sorte d'intuition qu'il ne disait pas la vérité
en prétendant ignorer ce qu'elle désirait savoir. Elle reprit:
- Vous paraissez le connaître, et, si c'était un portrait à
vendre, vous le mettriez en évidence. On vous l'achèterait.
Cela me semble aussi joli que ceux que vous vendez tous les
jours bien chers. Pourquoi n'en tirez-vous pas de l'argent?
Elle connaissait bien son aïeul, et le seul fait de garder
inutilement cette peinture, sans chercher à s'en défaire
avantageusement, lui faisait soupçonner quelque mystère.
Son insinuation parut frapper le vieillard, cette idée de gain
le faisant réfléchir. Il prit le portrait et le regarda avec
hésitation; mais il le laissa retomber en disant:
- C'est un misérable!
- Comment se nomme-t-il?
- Tu ne le sauras jamais, j'espère! Notre malheur a été de
l'avoir connu.
- Il a pourtant une jolie figure, dit Sarah timidement,
n'osant contredire ouvertement son grand-père et baissant les
yeux vers la peinture, qui, du fond de la malle ouverte, la
regardait en souriant.
Nicolas leva les épaules.
- Sottises! Rien n'est menteur comme ces visages de grands
seigneurs!
- C'est donc un grand seigneur?
A vrai dire, Sarah ne se rendait pas un compte exact de ce que
signifiait cette expression. Ne causant guère avec personne,
si ce n'est parfois avec son grand-père, la pauvre enfant
ignorait la signification d'un grand nombre de mots. Le vieux
marchand la regarda avec des yeux dans lesquels brillait une
haineuse colère.
- Oui, oui, grand seigneur! Il s'en vantait et regrettait son
mariage. Mais aujourd'hui, il est bien au-dessous de ceux
qu'il méprisait alors.
- Où est-il?
- Assez! Interrompit brusquement Nicolas, mettant fin à cet
interrogatoire. Cet homme n'a jamais existé pour toi. Ne t'en
occupe plus. J'ai déjà trop complaisamment répondu à tes
questions. Va veiller à ton dîner.
Sarah n'osa répliquer; le ton et le regard de son grand-père
l'effrayaient. Elle se dirigea vers le réchaud sur lequel
chauffait la maigre pitance qui devait composer leur repas et
l'examina soigneusement, comme s'il se fût agi d'un mets
délicat confié à son talent culinaire.
A cet instant, Jacques entra, venant faire ses adieux au
propriétaire de la maison.
- Où est Sarah? demanda-t-il, voulant revoir l'enfant avant
son départ.
- Elle veille au dîner, répondit Nicolas.
- Elle est bien jeune pour pareille besogne!
- Ah! dame! mon cher Monsieur, les pauvres gens sont obligés
d'employer leurs enfants de bonne heure.
Jacques pensa aux piles d'or dont leur avait parlé la petite-fille
de l'avare.
- Elle semble si délicate!
- Délicate! Elle! Mais non; je vous assure. Depuis que votre
ami le docteur Martelac m'a ruiné en remèdes et en visites
pour elle, elle se porte très bien.
- En remèdes et en visites! reprit Jacques d'un ton moqueur.
Il ne lui a jamais fait qu'une visite, et encore, pour la
modique somme de cinq francs, vous avez su lui extorquer une
consultation pour vous! Quant aux remèdes, ils sont, je le
parie, encore chez le pharmacien!
Le bonhomme sourit d'un air malin.
- Une personne riche comme vous! reprit Jacques.
- Puisqu'elle se porte bien sans cela, c'était inutile d'aller
manger de l'argent si difficile à gagner!
- Ah! vous ne le dépensez pas inutilement, j'en réponds!
- C'est une qualité, une grande qualité! reprit Nicolas avec
aplomb.
- Hum! Enfin, je n'entreprendrai pas votre conversion sous ce
rapport, vous êtes trop endurci. Mais je voudrais au moins
obtenir quelque chose pour Sarah. Si vous vouliez, elle
pourrait mener une vie gaie, heureuse, comme il convient à une
enfant. Ma pauvre petite Rose de Bengale!
- Pourquoi l'appelez-vous ainsi?
- Parce qu'elle a dans toute sa personne quelque chose de
gracieux, de distingué, une délicatesse de teint, de manières
et d'extérieur qui la fait paraître dépaysée dans le milieu où
elle est. Ne le trouvez-vous pas? Cela m'a frappé dès mon
arrivée ici et je lui ai donné ce surnom.
Nicolas leva les épaules en grommelant:
- Quelles absurdités! Sarah est ma petite-fille et ne déroge
point en faisant le ménage, ajouta-t-il d'un air mécontent.
- Que faisait son père?
- Son père était un pauvre homme sans le sou.
Cette phrase fut prononcée avec une expression de profond
mépris, tel que pouvait l'éprouver, à l'égard d'une personne
en de pareilles conditions, un avare comme le marchand
d'antiquités.
- Ma fille l'a épousé dans un jour de folie, et cela n'a pas
duré longtemps, du reste. Elle a vite compris quelle sottise
elle avait faite.
Au moment où le vieillard disait ces mots, Jacques, levant les
yeux, vit la figure ébouriffée de Sarah paraître entre un
bahut antique et le haut dossier d'un siège moyen âge,
ressemblant à un trône avec son écusson sculpté et ses bras
formés de deux lévriers couchés. Les yeux profonds de la
petite fille se fixaient pensivement sur son grand-père, et
les boucles de ses cheveux accentuaient leur expression par
l'ombre qu'elles jetaient sur le haut de son visage penché en
avant. Elle avait entendu causer dans le magasin et avait
quitté le réduit où elle préparait le dîner, afin de voir qui
était là.
Jacques lui fit signe d'approcher et lui remit un paquet de
bonbons dont il s'était muni à son intention.
- Ah! Monsieur Hilleret, quelle perte est pour moi votre
départ! disait Nicolas. Quand louerai-je votre chambre? Le
loyer, si modique qu'il fût, nous aidait à vivre, Sarah et
moi; il nous fera défaut maintenant.
Le jeune homme parut prendre peu d'intérêt à ces doléances. Il
se contenta de dire quelques paroles amicales à l'enfant, dont
le visage attristé exprimait son chagrin de ce départ, et,
avant de s'éloigner, il serra avec un sentiment de répulsion
la main du vieil avare. L'avarice est, d'ordinaire, le
sentiment le plus antipathique à la jeunesse, et Jacques
n'avait pu pardonner à Nicolas cet amour passionné de l'or,
métal dont, à son âge et surtout avec sa profession, on se
montre peu ambitieux. Puis, seul et soucieux, il remonta cette
longue rue, ayant préféré se rendre à pied à la gare.
La veille, il avait fait ses adieux à Mme Martelac et avait
entrevu Anne un instant. Tout en marchant, il secouait parfois
subitement la tête pour chasser un souvenir importun. C'était
le visage de Mlle Duplay qui hantait son imagination; il
revoyait malgré lui ces traits brillants de jeunesse dans
lesquels il avait cru un soir lire un commencement d'amour. Le
sacrifice lui pesait; pourtant, il l'accomplissait
généreusement, et quand, la tête penchée à la portière du
wagon emporté par la vapeur, il vit disparaître peu à peu la
vieille ville dont les clochers se perdirent à l'horizon, il
poussa un soupir de soulagement et se rejeta dans un coin en
murmurant:
- Allons, je dois oublier! Elle sera la femme du docteur
Martelac, mon meilleur ami.
Un sourire triste, mais courageux, passa sur sa physionomie,
et, sans se laisser aller davantage à ses regrets, il prit un
journal et tâcha de s'absorber dans la lecture des nouvelles
du jour.
Dans la soirée de ce même jour, Sarah, épiant le moment où son
grand-père était sorti, ouvrit la malle et y prit la peinture
qu'il y avait rejetée; elle l'emporta dans sa chambre et se
mit à l'examiner avec un véritable intérêt, n'ayant pas osé le
faire devant Nicolas. Ce portrait, dont le cadre, ayant une
certaine valeur, avait été vendu par le marchand, représentait
un homme jeune, blond, aux traits délicats. Le regard semblait
s'arrêter avec complaisance sur Sarah et suivre tous ses
mouvements avec une persistance qui la tenait sous le charme.
Elle éprouvait tout à la fois un vague désir d se soustraite à
ce regard et un attrait irrésistible vers lui.
- Pourquoi me regarde-t-il ainsi? se dit-elle à demi-voix, je
voudrais le savoir.
Elle plaça la peinture sur la cheminée, s'éloigna, se
rapprocha, alla d'un bout à l'autre de la chambre, et partout
le regard en la suivant semblait la magnétiser. Enfin, elle
revint en face de lui, et s'écria en joignant les mains:
- Grand-père dit que ce visage est menteur. C'est impossible.
Il semble si bon!
Puis, plus bas, elle ajouta:
- Oh! que je voudrais le connaître!
Un instant elle demeura immobile, ses yeux attachés sur ceux
du portrait qui semblaient s'animer sous son regard. Tout à
coup, elle éprouva une étrange sensation; il lui sembla avoir,
à travers cette toile insensible, évoqué une âme, et, baissant
la tête, elle rougit, comme si celui auquel appartenait cette
âme avait entendu son exclamation enfantine.
Craignant que son grand-père ne lui enlevât la peinture à
laquelle l'attachait cet attrait inexplicable, elle la déroba
à ses regards en la cachant sous ses vêtements, dans le coffre
profond, unique mobilier de sa chambre. Lorsque Sarah allait
se coucher, Nicolas ne lui permettait jamais d'emporter la
lampe dont elle servait au magasin; elle montait dans les
ténèbres l'escalier vermoulu et procédait à sa toilette à
l'aide d'un réverbère, justement placé devant sa fenêtre,
comme pour venir en aide à l'avarice du vieux marchand.
Souvent, le soir, la petite fille sortait la peinture de sa
cachette, et, se hissant sur la pointe des pieds pour
s'approcher de la lumière de la rue, elle contemplait ce
visage inconnu qui remuait si profondément son coeur innocent.