Le docteur Martelac est retourné à Paris et n'a pas pu le
quitter depuis trois mois, car une violente épidémie y sévit
et Robert n'est pas homme à déserter son poste à l'heure du
danger. Jacques a peu à peu pris l'habitude de venir passer la
soirée avec la mère de son ami. Celle-ci lui témoigne une
véritable affection par suite de sa liaison avec son fils et à
cause aussi des qualités naturelles du jeune homme, qualités
qu'elle a été à même d'apprécier depuis son arrivée à
Poitiers.
Le lieutenant rencontre souvent Anne Duplay chez Mme Martelac,
et peut-être le prétexte de venir distraire la vieille dame ne
suffirait-il pas absolument sans cela à expliquer l'assiduité
de ses visites.
Les deux jeunes gens, sans s'en rendre compte, s'habituent à
se voir, mais il n'entre pas dans leur pensée que ces réunions
journalières eussent pu inquiéter Robert s'il les eût connues.
Leurs relations sont d'ailleurs peu sympathiques en apparence,
et s'il s'opère un changement sous ce rapport, il est si lent
qu'il demeure presque invisible aux yeux des indifférents.
L'été est venu. Ils passent maintenant leurs soirées dans le
jardin rempli d'arbres et ressemblant à un immense bouquet de
verdure. Les clématites, les jasmins et les chèvrefeuilles
font disparaître les murs sous leur feuillage, d'où
s'échappent mille parfums, et ce petit enclos garde une
fraîcheur délicieuse à respirer après les journées brûlantes.
Ce n'est pas qu'il ait rien emprunté aux modes d'aujourd'hui;
mais avec son apparence de forêt vierge en miniature et son
air un peu abandonné, il offre, au centre de la ville et dans
ce quartier populeux, quelque chose du charme de la campagne.
L'allée principale s'allonge toute droite entre deux bordures
de lavande dont les fleurs violettes dégagent une suave odeur;
à son extrémité, un talus, couvert de verdure et garni de
bancs, s'élève contre le mur et permet de dominer la rue.
Anne vient d'arriver; elle a dit bonjour à sa tante, occupée
dans la maison par quelque soin de ménage, et est venue
l'attendre sur ce talus où déjà se trouve le jeune lieutenant.
Celui-ci s'est levé pour lui céder la place, et elle regarde
dans la rue, où les marchands se reposent et respirent l'air
du soir en causant sur le seuil des magasins.
- Il fait à peine frais en ce moment, dit-elle en tournant la
tête vers Jacques, placé plus bas qu'elle, sur la pente du
talus, où il s'appuie contre un arbre.
- Le pauvre Robert, enfermé dans Paris, doit beaucoup souffrir
de cette chaleur.
Depuis quelque temps, Jacques redouble de zèle pour rappeler
son ami au souvenir de la jeune fille. On dirait qu'il se
raidit contre un danger imminent et se rattache en désespéré à
la pensée du docteur. Tout l'y ramène, surtout lorsqu'il se
trouve avec Anne.
Celle-ci lève légèrement les épaules.
- Sans doute! murmure-t-elle avec indifférence.
Ils demeurent un instant silencieux. Madame Martelac agit sans
cérémonie avec l'un comme avec l'autre, et obligée de combiner
avec Catherine certains arrangements de maison, elle ne se
presse pas de venir les retrouver.
La nuit tombe, enveloppant de ses ombres mystérieuses les
allées au-dessus desquelles les arbres se rejoignent et laisse
seulement les dernières clartés du jour se jouer sur les cimes
des quatre vieux ifs taillés en pointe depuis un temps
immémorial. On entend dans l'air les cris aigus des martinets
se poursuivant en cercle autour des toits et le bourdonnement
lointain des bruits de la ville. Tout auprès des deux jeunes
gens, un grillon blotti dans l'herbe envoie vers eux sa
chanson monotone, et le ciel, embrasé pendant tout le jour,
atténue son éclat et se revêt d'azur, pâli vers le couchant
par l'adieu du soleil, disparu derrière des nuages d'or.
Anne, tournée vers Jacques, fixe de ses beaux yeux au regard
clair les ombres feuillues du jardin; ses traits s'estompent
sous la brume descendant rapidement et le lieutenant ne peut
s'empêcher de remarquer qu'en adoucissant sa fière beauté, ce
demi-jour la rend plus séduisante. Faisant effort pour rompre
ce dangereux silence, il reprend:
- C'est le plus noble coeur que je connaisse!
- Qui? demande Anne.
- Robert. Je pensais à lui.
La jeune fille eut un mouvement d'impatience.
- Vous l'aimez beaucoup?
- Oui. Et vous aussi, vous l'aimez?
- Oh! moi, cela dépend des jours! dit-elle en secouant la
tête.
- Il vous aime tant?
- Oui, je crois, répondit-elle nonchalamment.
- C'est pour vous qu'il tient à la fortune.
- Il le sait. Je ne pourrais m'en passer.
- Et pourtant, je doute qu'il y arrive. De si tôt, du moins!
L'amour du gain est antipathique à sa nature.
- Alors!
- Alors, quoi? dit Jacques.
- Eh bien! dans ce cas, prononce Anne lentement, j'en
épouserai un autre.
Jacques tressaille. Il ne distingue presque plus le visage de
la jeune fille, mais le son de sa voix le glace. Cette voix a
quelque chose de métallique en harmonie avec les sentiments
qu'elle exprime.
- Vous ne l'aimez pas?
Un instant, il est sur le point d'ajouter:
- Vous êtes indigne de lui!
Mais il se retient et Anne répond froidement:
- Pas comme vous le comprenez, non. Oh! je ne suis pas
romanesque, moi!
Non certes, elle ne l'est pas. Cette enfant de vingt ans le
crie bien haut, elle calcule! Son coeur n'existe pas. Ne
l'ayant jamais senti battre, elle le nie, et dans son erreur
orgueilleuse, elle se donne tout entière à l'or et à la
vanité. Est-elle franche en parlant ainsi? Aveuglée sur ce qui
se passe au fond de son âme, ne force-t-elle point elle-même
le côté mauvais de sa nature? Peut-être. Tant de femmes valent
mieux que leurs paroles! Et s'il était possible parfois
d'ouvrir leur âme et de les forcer à y regarder, ne
comprendraient-elles pas qu'elles se font un stupide plaisir
d'étouffer leurs aspirations élevées pour complaire au monde
et s'abaisser à son niveau?
- Je ne puis me passer de fortune, bien que je doive en avoir
peu moi-même, reprend la jeune fille. Mon père ne m'a jamais
rien refusé et je n'entends pas me marier pour être en proie à
ces affreux tiraillements d'argent que je vois dans certains
ménages. Je serais malheureuse si je ne me sentais entourée du
confortable le plus élégant, et si Robert ne m'apporte pas la
fortune, je ne puis songer à lui faire subir le contre-coup de
mon malheur.
- Il méritait un amour plus désintéressé.
- Je n'en disconviens pas.
- C'est un homme remarquable.
- Trop peut-être! dit Anne en tournant un instant la tête du
côté de la rue.
Mais ce mouvement, s'il est destiné à cacher sa pensée, est
inutile; le crépuscule ne permet pas de lire sur ses traits
l'explication ce cette parole.
- Il arrivera un jour à cette position exceptionnelle que vous
désirez, reprend Jacques.
- Quand?
- Il est déjà sur le chemin de la célébrité.
- On le dit. Mais il faut attendre que cette célébrité
entraîne la fortune et je ne veux pas attendre.
- Je le plains, murmure le lieutenant.
- De s'être attaché à moi?
- Oui.
Cette dure franchise échappe à son indignation contre la jeune
fille qui fait si bon marché du bonheur d'un homme comme son
ami.
- Tant d'autres femmes seraient fières de son amour!
- Ma tante ne vient pas nous rejoindre, rentrons-nous? demande
Anne en se levant sans répondre au reproche contenu dans les
paroles du jeune officier.
L'ont-elles froissée? On ne peut rien lire sur son visage et
elle ne juge pas à propos de le laisser paraître. Au fond,
peut-être reconnaît-elle la justesse des remarques de Jacques
et se sent-elle indigne de son cousin.
- Si vous voulez, répond le lieutenant. La lune se lève et
vous ne devez guère aimer les rêveries protégées par cet
astre! ajouta-t-il d'un ton un peu ironique.
- Non, je suis positive.
Elle descend le talus gazonné et reprend le chemin de la
maison pour aller retrouver sa tante. Il la suit à quelques
pas, considérant sa silhouette gracieuse avec une expression
dans laquelle perce un peu de rancune.
Pourtant, lorsque, rentré dans sa chambre chez Nicolas,
Jacques songe à cette conversation, il sent l'indulgence
succéder dans son esprit à l'indignation éprouvée au premier
abord. Après tout, Robert, cet homme grave, bon certainement,
mais un peu austère, a-t-il raison de vouloir unir à sa vie
cette compagne élégante, toute pétrie extérieurement de grâce
et de légèreté féminine? Qui sait si les rêves luxueux d'Anne
eussent tenu devant un amour moins élevé et moins fort que
celui de son cousin?
Il s'endort dans ces pensées et la radieuse image de
Mademoiselle Duplay passe dans ses rêves, non pas revêtue de
cet orgueilleux égoïsme qu'elle ne songe même pas à cacher,
mais à travers la lumière adoucie dont s'entoure à nos yeux
l'idole de notre coeur. Hélas! cette indulgence tient à une
cause que le pauvre garçon cherche à se cacher à lui-même.
Insensiblement, Anne change vis-à-vis de lui, il le voit, il
le sent; lui-même perd une à une ses idées premières sur la
jeune fille. Il trouve des excuses à ses défauts et s'explique
comme Robert et plus que lui peut-être que cette femme si
belle désire un cadre magnifique à sa beauté. Lorsque le soir,
à son entrée chez Mme Martelac, il ne voit pas se lever vers
lui les yeux bleus de Mlle Duplay, lorsque la vieille dame est
seule, le front courbé sur son ouvrage ou sur un livre, le
jeune officier éprouve une déception contre laquelle il réagit
de son mieux en redoublant de gaîté. Mais il sent bien vite
l'ennui le gagner, abrège la soirée et rentre chez Nicolas ou
erre dans les rues comme une âme en peine.
Anne semble elle-même éprouver ces singuliers symptômes. En
s'adressant à lui, sa voix prend des inflexions dont s'étonne
le jeune homme; elle paraît éprouver parfois un besoin de
soumission, elle, si indépendante et si entière vis-à-vis de
tout autre!
Lentement, à coups imperceptibles, elle se glisse dans les
pensées de Jacques. Le poison s'infiltre sans que le
lieutenant en ait conscience; Robert est parti depuis quelques
mois à peine et ses pressentiments sont réalisés. Toutefois,
ce qui eût été évident à ses yeux si ses occupations ne
l'eussent retenu si longtemps à Paris, est encore ignoré de
son ami lui-même. Une circonstance bien minime en apparence va
faire tomber le voile placé sur ses yeux.
Un soir, il s'était comme de coutume rendu chez Mme Martelac.
La pluie tombant depuis plusieurs heures avait empêché la
vieille dame de rester dans le jardin; un instant, Jacques et
elle causèrent sur le seuil de la maison, regardant la verdure
courbée sous les rafales du vent et les fleurs chargées d'eau
se jetant follement les unes sur les autres dans les deux
massifs cultivés avec soin par la mère de Robert. Le petit
jardin, un peu desséché par la chaleur de l'été, semblait
renaître sous cette averse, et il s'échappait de la terre
longtemps privée d'eau une fraîcheur qui présageait un
renouveau dans sa végétation et faisait sourire sa
propriétaire. Celle-ci se décida enfin à rentrer, et, voulant
travailler, elle fit allumer une lampe, bien qu'au dehors il
fît encore presque jour.
Le jeune homme semblait distrait, il écoutait les bruits de la
rue; évidemment, il attendait quelqu'un et son visage
exprimait le désappointement en ne voyant rien venir. S'en
rendait-il compte? Peut-être non. Le coeur humain a des détours
infinis même dans les plus franches natures.
Un coup de sonnette le fit tressaillir. Un instant après,
Anne, superbe dans une toilette claire, entrait dans la petite
pièce où se tenaient sa tante et Jacques.
- Oh! que tu es belle, aujourd'hui! s'écria Mme Martelac, au
moment où la jeune fille s'avançait vers elle pour lui dire
bonjour.
- Vous ressemblez à une princesse! dit Jacques en souriant et
en la regardant avec admiration.
- Voyons les détails de cette toilette, reprit Madame Martelac
en ajustant ses lunettes.
Anne se plaça devant elle et Jacques souleva complaisamment la
lampe pour permettre à la vieille dame de satisfaire sa
curiosité.
- Ce costume te va à ravir et me semble du meilleur goût, dit
la mère de Robert. Jacques a raison, tu jouerais au naturel
les rôles de princesses!
La jeune fille relevait fièrement sa belle tête couronnée de
cheveux châtains, et une expression de vanité satisfaite parut
sur sa physionomie et dans ses yeux bleus et brillants comme
des saphirs. Ses lèvres, un peu dédaigneuses, s'épanouirent
dans un sourire, et une nuance plus rosée, passant sur ses
joues, leur donna un nouvel éclat. Blanche, mince et élancée,
elle ressemblait à un grand lys, ou, comme le disaient sa
tante et Jacques, à une jeune reine. N'avait-elle point, en
effet, reçu en partage la fragile couronne de la beauté?
Quelques mois plus tôt, le jeune officier eût vu, dans
l'étalage de cette beauté, une coquetterie puérile; mais il
était devenu complaisant et se contenta de sourire.
- Je vais passer la soirée chez une de mes amies qui a du
monde, dit Anne. Mon père doit m'y rejoindre; il était retardé
par une affaire. Je me suis sauvée, ayant l'intention de
m'arrêter en passant pour vous dire bonsoir.
- Assieds-toi un instant, dit sa tante.
- Oh! cinq minutes seulement. La voiture m'attend à la porte
et doit retourner chercher mon père lorsqu'elle m'aura
conduite chez mon amie.
Anne était venue chercher une satisfaction de vanité en se
montrant ainsi parée; elle ne pouvait douter d'avoir réussi
devant le regard admiratif du lieutenant. Cette rayonnante
beauté dans tout son éclat avait soudain illuminé le petit
appartement, dans lequel, avant son entrée, on n'entendait que
le bruit du vent jetant la pluie contre les vitres et les
rares paroles échangées entre la maîtresse de la maison et son
visiteur.
Lorsque Anne se leva pour partir, Jacques alla la reconduire
jusqu'à la porte de la rue. Au moment de monter dans la
voiture, elle se retourna pour lui tendre la main. Il serra
cette petite main gantée et leva les yeux vers ce beau visage
éclairé par la lampe, qu'il venait de déposer près de lui, sur
un meuble. Quelque chose d'attendri, que le jeune officier ne
lui connaissait pas, passa dans le regard de la jeune fille.
Ce sourire ému répondait-il à l'émotion inconsciente de
Jacques? Il n'eût pu le dire. Mais, fasciné par ces yeux bleus
qui le fixaient, il se baissa et posa ardemment ses lèvres sur
la main qu'on lui tendait.
Un instant après, la voiture roulait sur le pavé de la rue, et
le lieutenant, seul dans le vestibule de la vieille maison, se
frappait le front en murmurant:
- Robert!
L'éclair, en entr'ouvrant le coeur d'Anne et le sien, avait, du
même coup, éclairé son âme. Il le savait maintenant. La beauté
d'Anne avait jeté ses lacets autour de lui, et un amour,
jusque-là inconscient dans sons coeur, avait jailli sous
l'étincelle de ces yeux bleus.
Le réveil venait à temps pour rappeler le jeune homme au
serment fait à son ami.