Dans la soirée, le docteur accomplit sa promesse et se
présenta chez Nicolas, afin de donner une consultation à
Sarah. Jacques l'accompagna jusqu'au seuil du magasin et le
quitta en disant:
- Je te laisse te débattre avec le vieil avare. Surtout tâche
qu'il soigne un peu mieux ma pauvre petite rose. Elle est si
pâle et si menue que je me demande de quoi il la nourrit. Si
elle pouvait, comme les fleurs de nos jardins, se contenter de
la rosée du ciel, il serait dans la joie de son âme, cet
affreux bonhomme! Que lui donne-t-il à manger, je me le
demande?
- Oh! sûrement peu de chose. Encore doit-il regretter ce peu
qu'il lui donne, et j'ai peur de ne rien obtenir sous ce
rapport. L'avarice racornit les coeurs et les endurcit de façon
à ce que les arguments les plus indiscutables ne puissent y
pénétrer. Enfin, je ferai de mon mieux.
Les deux jeunes gens se séparèrent, et Robert entra chez le
marchand.
- Avant tout, combien faites-vous payer vos visites? demanda
celui-ci aussitôt qu'il eut passé le seuil de la porte.
Nicolas se tenait à l'entrée, comme pour empêcher le docteur
d'avancer, au cas où les honoraires lui eussent paru trop
exorbitants.
- Ce sera cinq francs.
Le vieillard ouvrit les yeux autant qu'il pouvait le faire, et
leva les mains avec une exclamation de terreur:
- Cinq francs! Dieu puissant! Me prenez-vous pour un
Rotschild?
- Je demanderais sûrement beaucoup plus si j'avais l'honneur
de soigner ces riches personnages, dit le docteur, amusé de
l'effroi peint sur les traits de son interlocuteur.
- A la bonne heure! Ceux-là, oui, vous pourriez les faire
payer cher. Mais moi! moi! Un pauvre homme! disait l'avare en
gémissant. Vous vous moquez!
Le jeune homme regarda autour de lui.
- Si j'en juge par ce que je vois ici, je ne saurais me
décider à vous plaindre et à vous regarder comme un pauvre
homme! En vérité, votre magasin est fort bien monté!
- Ah! Monsieur! Monsieur, il ne faut pas vous fier aux
apparences, je suis obligé d'avoir beaucoup de marchandises
afin d'en vendre un peu. Les clients sont si difficiles, ils
exigent tant de choix! Mas c'est lourd pour moi, allez! Car je
suis pauvre, je vous assure, répondit Nicolas d'un ton
lamentable. Cinq francs!
Il remit sur sa tête, d'un air désespéré, le vieux bonnet
d'étoffe jadis noire qu'il avait ôté pour saluer le docteur.
- Cinq francs! répétait-il avec des larmes dans la voix.
- Où est la malade? demanda Robert, sans paraître tenir compte
des lamentations de l'avare.
Comme il passait devant Nicolas, paraissant disposé à aller
lui-même à la recherche de Sarah, le vieillard l'arrêta de
nouveau.
- Attendez, dit-il; ne pourriez-vous baisser votre prix? Ce
n'est qu'une enfant, vous savez?
- Mais, cher Monsieur, dit le docteur, voyant le débat menacer
de se prolonger indéfiniment, croyez-vous qu'il en soit de mes
soins comme des billets de chemins de fer ou des entrées dans
les ménageries, moins chers pour les enfants que pour les
grandes personnes?
- Ce n'est pas votre dernier mot?
- Si, et dépêchons-nous. On m'attend chez un de mes amis et
j'ai à peine le temps de voir votre petite-fille.
Nicolas parut se résigner douloureusement à son sort en voyant
l'impossibilité de faire changer le docteur. Précédant celui-ci,
il le conduisit à la chambre de Sarah, humble réduit
éclairé par une étroite fenêtre donnant sur la rue. Cette
petite pièce avait sans doute été une cellule, la seule qu'on
eût laissée intacte. Les cloisons qui séparaient, comme les
alvéoles d'une ruche, tout un côté de la maison, avaient été
enlevées par Nicolas, afin de faire place à ses marchandises.
Sarah, les yeux grands ouverts, était étendue sur son étroite
couchette sans rideaux, et avait amoncelé, en guise de
couvertures, toutes les vieilles nippes dont, grâce à la
générosité de son grand-père, elle pouvait disposer. Deux
taches rouges, mises en ce moment sur ses joues par la fièvre,
faisaient ressortir davantage le velours brillant de ses
larges prunelles. En entendant la porte s'ouvrir, elle releva
d'un geste rapide les mèches de cheveux qui couvraient son
front moite, et ses regards s'adoucirent quand elle reconnut
Robert. Habituée aux duretés de tous, la petite fille gardait
le souvenir des rares paroles dans lesquelles elle avait cru
sentir la compassion et elle se rappelait que la première fois
qu'elle l'avait vu, le docteur lui avait parlé avec bonté.
- Ah! c'est vous, Monsieur? murmura-t-elle.
- Oui, je viens pour vous guérir. Vous m'obériez, n'est-ce
pas?
- Oui, répondit-elle avec soumission.
- Elle ne veut même pas prendre de la tisane, grogna Nicolas.
Sarah jeta un regard inquiet sur le docteur.
- Elle est mauvaise, dit-elle à voix basse.
- Elle en prendra désormais, dit doucement Robert.
- Vous ne la connaissez pas, elle est si entêtée! reprit le
marchand.
Des larmes parurent dans les yeux de l'enfant.
- Mais non, s'empressa de répondre le jeune Martelac, elle ne
sera plus entêtée, je vous le promets. Vous sucrerez bien les
tisanes que vous lui donnerez, ajouta-t-il en s'adressant à
Nicolas, se doutant qu'une pareille recommandation était
nécessaire.
La petite fille vit la grimace faite par son grand-père à ce
dernier mot, mais elle n'osa expliquer que sa répugnance pour
la tisane venait justement de ce qu'elle n'était pas sucrée.
La visite fut courte. Il suffit de peu d'instants à Robert
pour constater que l'état maladif de Sarah était dû au régime
parcimonieux du vieux marchand. Ce dernier écouta en gémissant
la recommandation de donner à l'enfant une nourriture
fortifiante (cela était, affirma-t-il, au-dessus de ses
moyens!). Quand aux remèdes inscrits sur l'ordonnance, il
frémit en les lisant et murmura avec humeur:
- M'est avis que ces drogues-là lui abîmeront l'estomac et
mettront ma bourse à sec!
- L'enfant a une vie sédentaire et paraît étiolée, dit Robert.
Etiolée! étiolée! grommela Nicolas. Qu'entendez-vous par là?
- Elle n'a pas assez de mouvement et d'air.
- Va-t-il pas falloir lui acheter un château et un parc pour
fournir le grand air à cette demoiselle? demanda l'avare en
jetant un mauvais regard vers Sarah.
- Ce serait certainement beaucoup mieux, répondit le docteur
en souriant, et le séjour de la campagne lui donnerait bien
vite des forces.
Le marchand leva les épaules.
- Mais on a l'air à meilleur marché, Dieu merci! reprit
Robert. La Providence le dispense largement autour de nous. Il
suffit d'aller le chercher ailleurs que dans cette petite
chambre ou dans votre magasin, où il est obstrué par
l'entassement de vos richesses.
Le jeune homme semblait prendre plaisir à taquiner la
monomanie qu'avait Nicolas de se faire passer pour pauvre.
- Mes richesses! reprit le vieil entêté en levant les yeux au
plafond comme pour protester contre un pareil mot.
- Enfin, elle a besoin de stimulants. Du reste, soyez
tranquille. Vous êtes un homme économe, je le sais, et j'ai eu
égard à votre désir en prescrivant des remèdes peu coûteux.
Mais il faudra absolument les employer si vous voulez la
fortifier.
- On verra! repartit le vieillard soucieux.
Son ton ne faisait rien augurer de bon quant aux soins dont il
comptait entourer Sarah. Il consentit seulement à promettre
d'aller chercher une dose de quinine nécessaire pour le moment
et remit à plus tard les autres remèdes. Il espérait bien
qu'une fois la petite fille debout, il serait dispensé de
faire un plus forte dépense. Tous les discours de Robert pour
lui montrer l'utilité de soins persistants ne purent rien
obtenir, parce qu'ils se traduisaient à ses yeux par
l'obligation de débourser un peu de monnaie.
Enfin, il tira de sa poche une bourse crasseuse, l'ouvrit
lentement, caressa deux ou trois fois la pièce de cinq francs
qu'il en sortit, comme si ses doigts crochus eussent répugné à
s'en séparer, hésita, et, finalement, la tendit à Robert avec
un vague espoir de la lui voir refuser.
Mais cette espérance ayant été déçue et le jeune docteur ayant
accepté la pièce, non sans sourire à la vue du combat auquel
il assistait, l'avare eut une subite inspiration. Il arrêta
Robert au moment où celui-ci allait sortir, et, déboutonnant
rapidement son vêtement, il lui dit, en s'approchant de lui:
- A mon tour, maintenant, vous allez l'ausculter.
Le médecin le regarda, ébahi:
- Etes-vous malade?
- Je ne sais pas. Mais j'en veux avoir pour mon argent, et
puisque vous demandez une telle somme, il faut au moins que
vous me soigniez aussi.
Pour le coup, Robert ne put s'empêcher de rire.
- Vous vous portez comme un pont neuf! ainsi qu'on dit
vulgairement, s'écria-t-il. Je n'ai nul besoin de vous
ausculter pour le voir. Quelle verte vieillesse vous avez!
Il considérait d'un air amusé ce rapace vieillard
vigoureusement charpenté, et dont les privations imposées par
son avarice n'avaient pu entamer la robuste constitution.
- Quelle vie dans le regard! Vous êtes taillé pour aller
jusqu'à cent ans!
- C'est égal! J'en veux pour mon argent, reprit l'entêté
bonhomme. Il ne sera pas dit que j'aurai donné cinq francs
pour une enfant de dix ans. Je ne veux pas avoir à me
reprocher une pareille sottise! ajouta-t-il avec un air aussi
contrit que s'il se fût agi d'une faute sérieuse. Cinq francs!
répétait-il d'un ton de profond regret.
Ses yeux clignotants, à demi clos par ses épaisses paupières
plissées, laissaient échapper leur petite flamme intermittente
dans laquelle se reflétait la vile convoitise de l'avare, et
il passait sa main ridée sur son menton sans barbe, avec un
certain contentement de l'idée qui lui était venue.
Après s'être vu contraint de se séparer de son argent, Nicolas
semblait maintenant exercer une sorte de vengeance envers le
docteur; sa figure d'oiseau de proie affamé exprimait la
ténacité de son idée. On eût dit qu'il faisait amende
honorable à son avarice pour la prodigalité à laquelle il
s'était laissé aller en consentant à la visite de Robert. Son
vêtement ouvert, il tendait sa poitrine velue au docteur.
Celui-ci, pour le contenter, consentit à y appliquer son
oreille et prit plaisir à lui ordonner des médicaments chers
et inoffensifs qu'il savait bien que Nicolas ne ferait jamais
la folie d'acheter.
Quand Jacques revint le lendemain matin demander des nouvelles
de Sarah:
- Eh bien! dit l'avare triomphant, j'ai eu mes consultations
pour deux francs cinquante centimes chacune.
- Comment cela? demanda le lieutenant, ne comprenant pas.
- C'est bien simple. J'ai consulté, moi aussi.
- Vous êtes donc malade?
- Non, je me porte bien, Dieu merci, et j'ai gardé
l'ordonnance du docteur pour une autre fois. Elle me servira
et m'épargnera une visite de médecin.
- Peut-être les remèdes ne seront-ils pas alors ceux qu'il
vous faudra, dit le jeune homme en riant.
- Bah! ce griffonnage vaut de l'argent, je ne le perdrai pas.
Vous comprenez que cinq francs, c'était vraiment trop cher
pour la petite. M. Martelac n'a pas voulu en démordre; alors,
je l'ai obligé à m'ausculter aussi, afin de ne pas perdre tant
d'argent. C'est pourtant une grosse somme dépensée! soupira-t-il.