En sortant de chez Nicolas, Jacques s'était donc aussitôt
rendu chez Robert, arrivé dans la nuit pour passer deux ou
trois jours avec sa mère. Celle-ci, connaissant la vive
sympathie qui unissait son fils et le jeune officier, et
ravivait leur amitié de collège, avait fait prévenir le
lieutenant, ajoutant qu'on l'attendait à déjeuner chez elle.
L'heure du repas n'étant pas encore arrivée, Jacques entra
directement dans la chambre du docteur et lui serra la main
avec affection. Peu de jours auparavant, Robert avait fait une
opération chirurgicale dont les journaux avaient parlé avec
éloge, et son ami le félicita.
- Ainsi, te voilà célèbre? lui dit-il.
- Pas encore, mais sur le chemin de la fortune, du moins,
répondit Robert en riant. Les demandes pleuvent chez moi, et
je n'y puis suffire. On croirait à une réclame de ma part;
tous les journaux ont parlé de moi, tous les malades veulent
m'avoir pour les opérer.
- Bah! Tu es illustre, mon cher, ou en train de le devenir. On
t'élèvera une statue et je souscrirai généreusement, je t'en
réponds!
- Ce ne serait pas un honneur bien particulier par le temps
qui court!
- C'est vrai! On en couvre la France. Nos descendants ne
pourront nous reprocher de n'avoir su rendre hommage au
mérite! Il n'y a si petite renommée qui ne soit nantie de sa
statue! Au moins, tu la mériteras, toi, beaucoup mieux que
nombre de ces honnêtes célébrités qu'on nous a fait admirer en
marbre ou en bronze. J'apprécie dans mon ami d'enfance non
seulement la science de l'habile praticien, mais surtout le
noble caractère. Voyons, regarde-moi bien en face.
- Pourquoi?
- Eh! parbleu! pour que je puisse voir le visage d'un homme
supérieur. On n'a pas tous les jours l'occasion de satisfaire
une pareille curiosité!
Robert secoua la tête en souriant. Il appuya ses deux mains
sur les épaules de son ami, et plongeant son regard d'aigle
dans les yeux de Jacques, il garda un instant de silence.
-Tu es un caractère antique! reprit le jeune officier sans
détourner la tête.
- Pourquoi cela?
- N'as-tu pas sevré ta jeunesse de tous les plaisirs et ne
dois-tu pas à un travail acharné la position exceptionnelle
que tu as conquise à ton âge?
- Si j'ai, comme tu le dis, vécu en dehors de tous les
plaisirs malsains, il y avait, tu le sais, un nom qui me
gardait un souvenir qui hantait mes jours et mes nuits de
travail, planant sur eux pour les dérober à la tentation du
mal.
- Ta cousine Anne?
Robert inclina la tête et ajouta gravement en laissant
retomber ses deux mains:
- D'ailleurs, la vie ne nous est pas donnée pour la jeter à
tous les vents du ciel et le vrai bonheur ici-bas, c'est de
s'y sentir utile.
- Si nous avions dans notre génération beaucoup d'hommes comme
toi, nous serions plus forts.
- Allons donc! mon ami, ton rôle n'est pas moins beau que le
mien et je ne sais pourquoi tu exaltes ainsi mon orgueil par
ton enthousiaste affection. Le soldat tombant ignoré sur un
champ de bataille n'a-t-il pas autant mérité de son pays que
le savant, dont le succès peut, au moins, venir payer le
dévouement à l'humanité?
- C'est si naturel d'aimer son pays! répondit le jeune
officier.
- Oui, et pourtant, combien de gens chez nous sont au nombre
de ces amis maladroits qui nuisent à ceux qu'ils aiment!
Tiens, reprit Robert, en montrant un journal qu'il venait de
parcourir, nos pires ennemis ne pourraient dire de nous plus
de mal que n'en dit cette feuille française.
- C'est indigne! s'écria Jacques avec chaleur. Le journaliste
qui se permet ainsi d'abaisser son pays dans les articles lus
par les étrangers et commentés avec joie par eux mériterait
d'être sévèrement châtié. La France est coupable, je le veux
bien, mais c'est un beau et noble pays. Dieu ne l'abandonnera
pas et il se relèvera un jour.
Le docteur sourit de l'ardeur juvénile de son ami.
- Tu as raison; on pourrait lui dire la vérité sans l'abaisser
ainsi. Je suis, comme toi, écoeuré de ces articles sortis de
plumes soi-disant patriotes, et qui ne savent pas respecter la
patrie en lui laissant la foi en elle-même, la meilleure force
que nous puissions avoir après la foi en Dieu. Enfin, tu n'es
pas de ceux-là, mon ami, et il reste en France une multitude
de coeurs comme le tien, croyant au relèvement du pays et prêts
à tout pour y concourir, fût-ce à donner leur vie pour lui.
- Cela ne demande aucun effort de notre part, à nous. Mais
cette science qui soulage tes semblables t'a coûté et te coûte
encore un pénible travail. Nous autres, nous allons à la mort
soutenus par un élan généreux; à toi, il faut un courage de
tous les instants et un oubli constant de toi-même. Je suis
une de ces milliers d'unités dont est formée l'armée
française, où le courage et l'amour du pays sont de tradition.
Toi, tu es une exception parmi tes collègues, et, lorsque tes
cheveux auront blanchi, tu seras une des premières autorités
dans le monde médical. Cette perspective me rendrait fou
d'orgueil! Et pourtant, tu restes froid dans le succès. Cela
prouve, ajouta le jeune homme en riant, que je fais partie du
vulgaire, susceptible de subir les impressions de la vanité;
toi, mon ami, tu es doué de façon à les dominer.
- Ah ça! es-tu venu me voir aujourd'hui dans l'unique but de
me faire des compliments? demanda Robert d'un ton moitié fâché
moitié souriant. Assieds-toi en attendant le déjeuner, et
causons puisque j'ai ici le temps de causer et ne serai
dérangé par aucun malade.
- Hélas! il me faut t'enlever cette illusion, répondit Jacques
en acceptant un siège. J'ai pris sur moi de promettre une
visite de toi aujourd'hui même.
- Une visite! A qui?
Le jeune officier expliqua comment il l'avait proposé pour la
petite fille de son propriétaire. Il ne lui fut pas difficile
d'intéresser le docteur à la pauvre enfant et d'obtenir ce
qu'il demandait.
- J'irai dans la journée, dit Robert.
- Ne te laisse pas attendrir par les lamentations de Nicolas,
au moins, recommanda Jacques. Il est d'une avarice
phénoménale! Sa réputation à ce sujet n'est pas surfaite. De
plus, il est riche, et, s'il n'est pas juif, ce dont je me
suis assuré, il est digne de l'être et entasse des trésors.
Demande-lui des honoraires.
- Il refusera peut-être de le laisser voir Sarah s'il
entrevoit la nécessité de débourser quelque chose à la fin de
ma consultation.
- Je l'ai prévenu, et il est résigné à payer une somme
modeste.
- Alors, sois tranquille; je demanderai un prix raisonnable,
afin de ne pas effaroucher son avarice.
- Oh! cette avarice jettera toujours les hauts cris, il faut
s'y attendre. Rien ne peut donner une idée de l'amour du
bonhomme pour son argent; il s'y cramponne et pleurerait la
perte d'un sou! Pauvre petite Rose de Bengale! ajouta Jacques
pensivement.
Il avait pris l'habitude, en parlant de Sarah, de l'appeler
ainsi.
- Elle semble dépaysée chez Nicolas, reprit-il.
- Tu t'intéresses à elle?
- Elle me fait pitié. Son grand-père lui fournit à peine le
strict nécessaire et l'habille de misérables vêtements.
- Et quelle éducation reçoit-elle?
- Aucune. Elle ignore les premiers éléments de toute science
humaine et ne connaît ni Dieu ni ses semblables.
- Pauvre enfant!
- Ce vilain vieillard ne sacrifierait pas un centime pour
elle. Cependant, elle est intelligente; on n'a pas ces
regards-là quand on ne l'est pas. Ses yeux brillent parfois
comme des étoiles et expriment une profonde reconnaissance
quand on lui témoigne un peu de bonté. L'autre jour, en allant
payer mon terme à Nicolas, j'avais joint à l'argent un jouet
pour Sarah; c'est sans doute le seul qu'elle ait reçu dans
toute sa petite vie. Si tu savais avec quelle joie elle l'a
accueilli! Mais elle n'en a pas joui longtemps; son vieux
monstre de grand-père l'a vendu le lendemain à une personne
venue chez lui pour acheter des meubles. J'étais outré quand
la petite m'a raconté cela, et j'en ai fait le reproche à
Nicolas. Crois-tu qu'il en ait rougi? Pas le moins du monde!
Il m'a répondu avec cynisme que les jouets étaient faits pour
les enfants riches, et que sa petite-fille n'avait pas le
temps de jouer. Vois-tu cela? A dix ans! Il vendrait sa propre
chair s'il espérait en tirer un peu de monnaie!
- Eh bien! je te promets de soigner de mon mieux ta petite
protégée, dit le docteur, et de tâcher d'arracher à son grand-père
un peu de bien-être pour elle.
- Cela, tu ne saurais y parvenir, répondit Jacques avec
conviction.
- Et maintenant, causons, reprit Robert, prenant une chaise en
face de son ami.
- Mais il me semble que c'est ce que nous faisons depuis mon
arrivée chez toi. De quoi ou de qui plutôt désires-tu causer?
D'Anne, sans doute?
Le docteur rougit.
- Que faut-il en dire? demanda le jeune officier en souriant,
C'est à toi de parler sur un pareil sujet. Tu en as le coeur
plein, n'est-ce pas?
- Et toi? reprit Robert en regardant son ami.
- Moi? dit celui-ci avec étonnement. Que veux-tu dire?
- Tu la vois souvent chez ma mère?
- Souvent, oui.
- Anne est élevée un peu à l'américaine, jouissant d'une
liberté d'allures qu'on refuse d'ordinaire aux jeunes filles
françaises.
- C'est vrai; mais quel inconvénient y vois-tu? Elle n'en
abuse certainement pas et n'a guère occasion de _flirter_, comme
disent les Anglais.
Les yeux du docteur demeuraient fixés sur son ami avec une
persistance qui étonnait Jacques, dont le regard ouvert et
souriant restait calme; rien en lui ne trahissait qu'il eût
saisi le motif de la préoccupation de Robert.
- En es-tu sûr?
- Sûr!... Pourquoi me fais-tu une pareille question? Ta cousine
est très jolie, c'est vrai; mais...
Un changement soudain s'était fait sur les traits du jeune
Martelac, et son visage exprimait une si réelle souffrance que
Jacques s'arrêta subitement.
- Qu'as-tu donc?
Robert se leva d'un brusque mouvement. Il n'était pas dans sa
nature de louvoyer longtemps, et, la droiture de son âme
triomphant de l'humiliation qu'il éprouvait, il dit en tendant
la main au lieutenant:
- Pardonne-moi, mon ami. Ta statue a des pieds d'argile, et la
supériorité que tu prétends me reconnaître me laisse les
faiblesses humaines. Je suis jaloux!
- Jaloux! Toi! Et de qui, mon Dieu?
- Ne te fâche pas; ne t'étonne pas. C'est une folie, je le
sais, et je cherche à la combattre. Tiens, le rouge me monte
au front en avouant cette misère, qui me torture parfois et
crie soudain à travers les aridités absorbantes de mes études:
je suis loin, et tu vois Anne si souvent!
- Anne est ta cousine, l'amie de ta jeunesse, puisque tu ne te
rappelles pas un jour où tu ne l'aies aimée; plus que cela,
elle est à peu près ta fiancée, si j'ai bien compris. Je ne
vois rien autre chose en elle.
- Mais elle? Oh! ce n'est pas de toi dont j'ai peur! Tu es
trop généreux pour m'enlever l'affection...
Le docteur s'interrompit un instant, comme si ce mot exprimait
mal sa pensée. Il reprit avec un sourire amer:
- L'affection! Cela méritait-il un pareil nom? C'était une
sorte d'habitude de me considérer comme son futur mari, et, en
attendant, comme son esclave. Elle le sait bien. N'a-t-elle
pas fait de moi tout ce qu'elle voulait depuis sa plus petite
enfance? Depuis le jour où, pour cueillir une fleur qu'elle
désirait et ne plus voir ses yeux remplis de larmes
désespérées de son caprice, je me jetai à l'eau, où je faillis
mourir, emporté par un courant furieux, jusqu'à celui où,
devenue femme, elle jura de n'épouser qu'un homme riche et fit
naître en moi une soif de richesse, pourtant incompatible avec
ma nature, et que je suis honteux de constater!
Jacques fit un mouvement d'incrédulité.
- Toi, dit-il, tu auras beau faire; tu ne parviendras pas à te
rendre ambitieux sous ce rapport. Ton âme est grande, et tout
l'amour de ton coeur ne saurait la rabaisser jusqu'au désir du
gain
- Qui sait? dit tristement le jeune docteur. Tu parlais tout à
l'heure de mon dévoûment à l'humanité et de ma passion pour la
science; ces sentiments-là, certes, ils existent en moi; ils
m'élèvent, je le sens; mais il en est un autre bien différent.
Celui-ci s'est attaché à mon coeur et l'humilie jusqu'à la
recherche de l'or, et c'est mon amour pour Anne! Elle veut
être riche; elle est si belle! Peut-on lui reprocher de
désirer un entourage élégant et digne de sa beauté?
Un sourire d'indulgente tendresse souligna ces dernières
paroles.
- Pourquoi doutes-tu de l'amour de ta cousine?
- Pourquoi! reprit le docteur, dont le visage avait repris son
expression grave. Parce que je lui fais peur; parce qu'elle me
trouve sévère; parce que je ne puis m'empêcher d'essayer de
ramener à la raison cette jeune âme pétrie de vanité et de
coquetterie; parce que, parfois enfin, je la juge froide et
incapable d'aimer.
- Comment peux-tu, la jugeant ainsi, lui rester attaché?
- Je ne sais. Le jugement est juste pourtant, je le crains. Je
la connais depuis son enfance, où elle possédait déjà cette
fatale beauté qui m'ensorcelle. Je me suis habitué à obéir à
un signe de ses grands yeux, et cependant jamais une étincelle
de tendresse ne brille à travers leurs éclairs. D'autres
peuvent être, comme moi, victimes de ce don qu'elle a reçu du
ciel.
- D'autres? Moi, tu veux dire?
Le docteur inclina la tête en rougissant. Il éprouvait une
profonde humiliation à mettre ainsi à nu la faiblesse de son
coeur.
Jacques plaça la main sur le bras de son ami.
- Je le jure devant Dieu! Seul, il nous entend en ce moment.
Je briserais mon coeur en mille éclats plutôt que de le laisser
aller à cette lâcheté!
Et, comme Robert demeurait les yeux baissés sans répondre:
- Me crois-tu? dit-il.
Le jeune Martelac saisit dans ses deux mains la main appuyée
sur son bras.
- Oui, je te crois. Pardonne-moi d'avoir eu cette pensée. Si
tu savais combien il est dur d'être attaché à un coeur qui nous
échappe sans cesse sous l'empire de l'égoïsme ou de la vanité!
- Pauvre ami, dit Jacques avec compassion.
Il n'ajouta rien. Le mal de Robert lui semblait incurable,
puisqu'il lui permettait, à travers son amour pour Anne, de se
rendre si bien compte des défauts de la jeune fille.