Le jeune lieutenant eut peu de rapports avec Nicolas. Le
marchand, avec son visage pointu, au nez recourbé et aux
petits yeux de fouine toujours clignotants, comme s'ils
n'eussent pas été faits pour la lumière du jour, ne lui
inspirait aucune sympathie. Toutefois, la personne
souffreteuse de Sarah l'intéressait, et souvent il entrait
dans le magasin pour dire bonjour à la petite fille, de
laquelle ces courtes visites étaient l'unique distraction.
Il était à Poitiers depuis quelques mois, quand un matin,
revenant de la caserne, il eut la pensée d'entrer chez Nicolas
avant de remonter dans sa chambre. Il n'avait pas vu Sarah
depuis plusieurs jours et s'étonnait de ne pas l'avoir
entendue remuer dans la maison ou dans la cour. Bien qu'elle
fût d'un naturel tranquille et n'eût jamais connu jusqu'alors
ces exubérances de gaîté familières aux enfants de son âge,
elle chantait parfois en allant et venant. Ou bien encore,
elle adressait tout haut à son chat, le seul être vivant qui
partageât sa solitude, un de ces monologues enfantins, dont
naturellement elle se chargeait de faire les frais, l'animal
se contentant de lui répondre par le seul langage en son
pouvoir, c'est-à-dire en se frottant contre elle, en faisant
le gros dos et en la regardant de ses yeux ronds et brillants.
Ce jour-là, la petite fille ne semblait guère en disposition
de chanter ou de jouer; il la trouva assise tristement sur un
vieux coffre placé près d'un poêle, dans lequel, à l'insu de
son grand-père, elle entassait le charbon de terre. Elle
essayait ainsi de combattre le froid qui l'envahissait, la
fièvre se joignant à la température glaciale du dehors.
Quand elle prenait avec la main un morceau de charbon, elle le
plaçait doucement sur la flamme et jetait un regard effrayé
vers Nicolas en entendant le crépitement joyeux fait par le
bloc noir au contact du feu. Mais le marchand ne remarquait
rien; une plume à la main, il faisait des comptes et semblait
absorbé.
Lorsque Jacques entra, Sarah, le menton dans la main et les
joues plus animées que de coutume, était immobile depuis
quelques instants. Elle ne leva pas les yeux.
- Qu'avez-vous donc? dit-il en s'approchant. Vous paraissez
souffrante.
- Oui, Monsieur, répondit, répondit la petite fille en
tournant lentement la tête, ce simple mouvement lui étant
pénible. Je suis malade.
- Où avez-vous mal?
- Là, surtout!
Elle portait la main à son front.
- Et dans tous les membres, d'ailleurs. Je ne puis les remuer
sans souffrir.
- Etes-vous ainsi depuis longtemps?
- Depuis trois ou quatre jours.
- Avez-vous vu le médecin?
- Le médecin? répéta-t-elle avec étonnement.
Puis elle secoua négativement la tête et, serrant autour
d'elle le vieux vêtement déchiré (un paletot d'homme!) dont
elle s'était couverte, car elle grelottait, elle retomba dans
sa somnolence fiévreuse.
Jacques la considérait avec pitié. Son visage, habituellement
pâle, prenait une teinte terreuse, et ses grands cils baissés
ajoutaient leur ombre au cercle bleuâtre qui entourait ses
yeux battus par la fatigue. Ses lèvres, décolorées, semblaient
retenir avec peine un sanglot prêt à lui échapper, car Sarah
n'était encore qu'une enfant et la souffrance lui arrachait
des larmes, bien qu'elle n'eût autour d'elle aucune tendresse
pour les essuyer. Ses petites mains tremblaient en refermant
de leur mieux le collet de velours rougi dans lequel se
perdait sa figure.
Pauvre rose de Bengale! La première fois qu'il l'avait vue,
Jacques avait comparé Sarah à cette fleur délicate dont les
pétales s'effeuillent au moindre souffle, et qui, pourtant,
s'entr'ouvre encore sous le soleil d'automne. En ce moment,
pâle et frissonnante, elle ressemblait aux dernières roses,
surprises par l'hiver et répandant sur le gazon leurs corolles
sans parfum et sans couleur. Le poêle avait beau ronfler
sourdement et sa plaque devenir étincelante, grâce au
combustible qu'elle y avait amassé clandestinement, sa chaleur
ne parvenait pas à réchauffer la pauvre enfant, abattue par la
maladie.
Le jeune officier s'approcha du grand-père.
- Monsieur Larousse, dit-il, votre petite-fille est malade.
Le vieil avare arrêta un instant ses calculs pour tourner les
yeux vers Sarah. Il plaça derrière son oreille la plume dont
il se servait, et, frottant l'une contre l'autre ses mains
ridées qui rendirent un son de parchemin froissé, il répondit:
- Un peu, mais ce n'est rien.
- Elle a une fièvre ardente.
Jacques, s'approchant de Sarah, avait pris dans les siennes la
main brûlante de l'enfant.
- C'est une fièvre de croissance. Tous les enfants y sont
sujets, reprit Nicolas.
Le jeune homme secoua la tête.
- Elle ne grandit guère! J'ai peine à croire que cela la
fatigue. Il faudrait la soigner.
- Je lui ai fait de la tisane d'orge, et elle s'entête à ne
pas la prendre. C'est dommage! ajouta le marchand en jetant un
regard douloureux vers le poêle, j'en ai acheté pour vingt
centimes!
Cette grosse somme, si follement dépensée, lui pesait sur le
coeur.
Sur la plaque de fonte du poêle, il y avait, en effet, une
tasse ébréchée, contenant un liquide incolore que Jacques
soupçonna être la coûteuse tisane. Le bonhomme n'ayant pas
acheté de sucre pour y ajouter, - cette marchandise n'entrait
jamais dans la consommation de son ménage, - la petite fille
s'était obstinément refusée à boire la tisane.
- Il faudrait faire venir le médecin.
Nicolas regarda son locataire d'une air mécontent.
- Vous n'y pensez pas! Cela coûte, et Sarah guérira sans
médecin.
Jacques se tourna vers la petite malade. Elle étouffait de son
mieux les sanglots qui lui montaient à la gorge, mais de
grosses larmes roulaient le long de ses joues et glissaient
sur ses vêtements, où elle séchaient presque instantanément,
tant était ardente la chaleur dégagée par le poêle près duquel
elle était.
- C'est nécessaire, je vous assure, reprit le jeune homme, ému
par cette vue.
- Bah! bah! dit l'avare.
D'un mouvement brusque, il enleva sa plume de derrière son
oreille, la plongea jusqu'au manche dans la bouteille dont il
se servait en guise d'encrier et essaya de se remettre à ses
comptes, en maugréant intérieurement contre les importuns qui
se mêlent des affaires d'autrui.
La vue du visage décomposé de Sarah rendit le jeune homme
tenace. Il posa la main sur l'épaule du vieillard.
- Monsieur Larousse!
Celui-ci fit un soubresaut d'impatience.
- Quoi encore? murmura-t-il d'un ton maussade. Ne peut-on être
malade à son gré sans que les voisins viennent voir ce que
vous avez?
- A son gré? repartit Jacques en souriant malgré lui. Le gré
de Sarah ne saurait être d'être malade. On ne l'est jamais par
plaisir.
Le visage revêche de Nicolas ne sourcilla pas.
- Si j'insiste, c'est pour le bien de votre petite-fille. La
pauvre enfant n'est pas, il me semble, habituée à être
dorlotée, et ne se plaint pas pour vous attendrir inutilement.
Le vieux marchand déposa sa plume sur la table et croisa les
bras avec résignation, n'osant imposer silence à son locataire
et paraissant attendre ce qu'il désirait lui dire encore.
- Je voulais vous faire une proposition, reprit le lieutenant.
- Laquelle?
- Mon ami, le docteur Martelac, est ici en ce moment. Si vous
voulez, je lui parlerai de Sarah et je l'amènerai la voir.
- Le docteur Martelac! s'écria l'avare en bondissant sur son
siège. Une célébrité! Etes-vous fou?
- Pourquoi cela?
- Parce que la science se paie, mon cher Monsieur!
- Avez-vous un autre médecin attitré et auquel vous tenez?
- Non, certes!
Le vieillard dit cela d'un ton fier comme s'il se félicitait
d'avoir su se passer jusque-là de tout membre du corps
médical.
- Je n'ai jamais employé de médecin! Ces gens-là ne servent
qu'à alléger les bourses bien garnies.
- Pourtant, on est parfois obligé de recourir à leurs soins.
- Qu'ils font payer les yeux de la tête!
- Robert Martelac est aussi généreux que savant et je me porte
garant de la sagesse de ses demandes.
Nicolas garda le silence.
- Cette enfant a une fièvre très forte, reprit le jeune homme,
et elle souffre, m'a-t-elle dit, depuis plusieurs jours. Cela
pourrait bien être le début d'une maladie grave, et si vous ne
la prenez pas à temps, il faudra ensuite de longs mois pendant
lesquels elle sera incapable de vous rendre service dans votre
ménage comme elle le faisait jusqu'ici.
Le vieux marchand se gratta la tête, sur laquelle poussaient
au hasard de longues mèches grises qu'il coupait inégalement
suivant son caprice. Le coiffeur n'avait jamais, pour cause
d'économie, déployé son art sur cette chevelure inculte. Il
jeta un regard sur sa petite-fille, ramassée douloureusement
sur elle-même, le plus près possible du poêle, et sa
résolution parut ébranlée. Ce n'est pas qu'il fût attendri par
la vue de Sarah, son vieux coeur endurci ne pouvait être touché
que par ses intérêts matériels et le dernier argument du jeune
lieutenant lui donnait à réfléchir.
Seul avec l'enfant, sa dépense était presque insignifiante; il
lui mesurait la nourriture de façon à contenter son avarice.
Mais avec une domestique, c'était tout autre chose! Il en
avait eu une lorsque Sarah était toute petite et incapable de
travailler. Dieu sait les exigences de cette femme, qui
prétendait être payée et nourrie comme une chrétienne! disait-elle.
Nicolas en pleurait de rage en ce temps-là; aussi, pour
se soustraire à de si ruineuses exigences, il avait dressé sa
petite-fille à la remplacer le plus vite possible et il
s'était débarrassé de cette plaie qui rognait sa bourse et
rongeait son coeur par la folle défense qu'elle occasionnait
dans la maison de l'avare.
- Vous êtes sûr qu'il ne demandera pas cher? dit-il avec
hésitation.
- J'en réponds. D'ailleurs, vous vous entendrez avec lui.
Voulez-vous que je vous l'amène?
- Enfin, oui, dit Nicolas en soupirant. Nous verrons.
Deux minutes après avoir donné ce consentement, il le
regrettait, mais Jacques avait saisi promptement le mot si
péniblement obtenu pour sortir du magasin et courir chez
Robert, où il était du reste invité à déjeuner ce jour-là. Le
vieillard dut donc en prendre son parti, il envoya Sarah se
coucher, éteignit le poêle afin de rattraper sur le
combustible quelque chose de l'argent qu'allait coûter la
visite du médecin, et, serrant sur son corps maigre et osseux
sa vielle redingote râpée, il se mit à déjeuner d'un morceau
de pain et d'un débris de fromage, convoité de loin par le
chat, seul témoin de ce frugal repas.