CHAPITRE V

Le jeune lieutenant eut peu de rapports avec Nicolas. Le

marchand, avec son visage pointu, au nez recourbé et aux

petits yeux de fouine toujours clignotants, comme s'ils

n'eussent pas été faits pour la lumière du jour, ne lui

inspirait aucune sympathie. Toutefois, la personne

souffreteuse de Sarah l'intéressait, et souvent il entrait

dans le magasin pour dire bonjour à la petite fille, de

laquelle ces courtes visites étaient l'unique distraction.

Il était à Poitiers depuis quelques mois, quand un matin,

revenant de la caserne, il eut la pensée d'entrer chez Nicolas

avant de remonter dans sa chambre. Il n'avait pas vu Sarah

depuis plusieurs jours et s'étonnait de ne pas l'avoir

entendue remuer dans la maison ou dans la cour. Bien qu'elle

fût d'un naturel tranquille et n'eût jamais connu jusqu'alors

ces exubérances de gaîté familières aux enfants de son âge,

elle chantait parfois en allant et venant. Ou bien encore,

elle adressait tout haut à son chat, le seul être vivant qui

partageât sa solitude, un de ces monologues enfantins, dont

naturellement elle se chargeait de faire les frais, l'animal

se contentant de lui répondre par le seul langage en son

pouvoir, c'est-à-dire en se frottant contre elle, en faisant

le gros dos et en la regardant de ses yeux ronds et brillants.

Ce jour-là, la petite fille ne semblait guère en disposition

de chanter ou de jouer; il la trouva assise tristement sur un

vieux coffre placé près d'un poêle, dans lequel, à l'insu de

son grand-père, elle entassait le charbon de terre. Elle

essayait ainsi de combattre le froid qui l'envahissait, la

fièvre se joignant à la température glaciale du dehors.

Quand elle prenait avec la main un morceau de charbon, elle le

plaçait doucement sur la flamme et jetait un regard effrayé

vers Nicolas en entendant le crépitement joyeux fait par le

bloc noir au contact du feu. Mais le marchand ne remarquait

rien; une plume à la main, il faisait des comptes et semblait

absorbé.

Lorsque Jacques entra, Sarah, le menton dans la main et les

joues plus animées que de coutume, était immobile depuis

quelques instants. Elle ne leva pas les yeux.

- Qu'avez-vous donc? dit-il en s'approchant. Vous paraissez

souffrante.

- Oui, Monsieur, répondit, répondit la petite fille en

tournant lentement la tête, ce simple mouvement lui étant

pénible. Je suis malade.

- Où avez-vous mal?

- Là, surtout!

Elle portait la main à son front.

- Et dans tous les membres, d'ailleurs. Je ne puis les remuer

sans souffrir.

- Etes-vous ainsi depuis longtemps?

- Depuis trois ou quatre jours.

- Avez-vous vu le médecin?

- Le médecin? répéta-t-elle avec étonnement.

Puis elle secoua négativement la tête et, serrant autour

d'elle le vieux vêtement déchiré (un paletot d'homme!) dont

elle s'était couverte, car elle grelottait, elle retomba dans

sa somnolence fiévreuse.

Jacques la considérait avec pitié. Son visage, habituellement

pâle, prenait une teinte terreuse, et ses grands cils baissés

ajoutaient leur ombre au cercle bleuâtre qui entourait ses

yeux battus par la fatigue. Ses lèvres, décolorées, semblaient

retenir avec peine un sanglot prêt à lui échapper, car Sarah

n'était encore qu'une enfant et la souffrance lui arrachait

des larmes, bien qu'elle n'eût autour d'elle aucune tendresse

pour les essuyer. Ses petites mains tremblaient en refermant

de leur mieux le collet de velours rougi dans lequel se

perdait sa figure.

Pauvre rose de Bengale! La première fois qu'il l'avait vue,

Jacques avait comparé Sarah à cette fleur délicate dont les

pétales s'effeuillent au moindre souffle, et qui, pourtant,

s'entr'ouvre encore sous le soleil d'automne. En ce moment,

pâle et frissonnante, elle ressemblait aux dernières roses,

surprises par l'hiver et répandant sur le gazon leurs corolles

sans parfum et sans couleur. Le poêle avait beau ronfler

sourdement et sa plaque devenir étincelante, grâce au

combustible qu'elle y avait amassé clandestinement, sa chaleur

ne parvenait pas à réchauffer la pauvre enfant, abattue par la

maladie.

Le jeune officier s'approcha du grand-père.

- Monsieur Larousse, dit-il, votre petite-fille est malade.

Le vieil avare arrêta un instant ses calculs pour tourner les

yeux vers Sarah. Il plaça derrière son oreille la plume dont

il se servait, et, frottant l'une contre l'autre ses mains

ridées qui rendirent un son de parchemin froissé, il répondit:

- Un peu, mais ce n'est rien.

- Elle a une fièvre ardente.

Jacques, s'approchant de Sarah, avait pris dans les siennes la

main brûlante de l'enfant.

- C'est une fièvre de croissance. Tous les enfants y sont

sujets, reprit Nicolas.

Le jeune homme secoua la tête.

- Elle ne grandit guère! J'ai peine à croire que cela la

fatigue. Il faudrait la soigner.

- Je lui ai fait de la tisane d'orge, et elle s'entête à ne

pas la prendre. C'est dommage! ajouta le marchand en jetant un

regard douloureux vers le poêle, j'en ai acheté pour vingt

centimes!

Cette grosse somme, si follement dépensée, lui pesait sur le

coeur.

Sur la plaque de fonte du poêle, il y avait, en effet, une

tasse ébréchée, contenant un liquide incolore que Jacques

soupçonna être la coûteuse tisane. Le bonhomme n'ayant pas

acheté de sucre pour y ajouter, - cette marchandise n'entrait

jamais dans la consommation de son ménage, - la petite fille

s'était obstinément refusée à boire la tisane.

- Il faudrait faire venir le médecin.

Nicolas regarda son locataire d'une air mécontent.

- Vous n'y pensez pas! Cela coûte, et Sarah guérira sans

médecin.

Jacques se tourna vers la petite malade. Elle étouffait de son

mieux les sanglots qui lui montaient à la gorge, mais de

grosses larmes roulaient le long de ses joues et glissaient

sur ses vêtements, où elle séchaient presque instantanément,

tant était ardente la chaleur dégagée par le poêle près duquel

elle était.

- C'est nécessaire, je vous assure, reprit le jeune homme, ému

par cette vue.

- Bah! bah! dit l'avare.

D'un mouvement brusque, il enleva sa plume de derrière son

oreille, la plongea jusqu'au manche dans la bouteille dont il

se servait en guise d'encrier et essaya de se remettre à ses

comptes, en maugréant intérieurement contre les importuns qui

se mêlent des affaires d'autrui.

La vue du visage décomposé de Sarah rendit le jeune homme

tenace. Il posa la main sur l'épaule du vieillard.

- Monsieur Larousse!

Celui-ci fit un soubresaut d'impatience.

- Quoi encore? murmura-t-il d'un ton maussade. Ne peut-on être

malade à son gré sans que les voisins viennent voir ce que

vous avez?

- A son gré? repartit Jacques en souriant malgré lui. Le gré

de Sarah ne saurait être d'être malade. On ne l'est jamais par

plaisir.

Le visage revêche de Nicolas ne sourcilla pas.

- Si j'insiste, c'est pour le bien de votre petite-fille. La

pauvre enfant n'est pas, il me semble, habituée à être

dorlotée, et ne se plaint pas pour vous attendrir inutilement.

Le vieux marchand déposa sa plume sur la table et croisa les

bras avec résignation, n'osant imposer silence à son locataire

et paraissant attendre ce qu'il désirait lui dire encore.

- Je voulais vous faire une proposition, reprit le lieutenant.

- Laquelle?

- Mon ami, le docteur Martelac, est ici en ce moment. Si vous

voulez, je lui parlerai de Sarah et je l'amènerai la voir.

- Le docteur Martelac! s'écria l'avare en bondissant sur son

siège. Une célébrité! Etes-vous fou?

- Pourquoi cela?

- Parce que la science se paie, mon cher Monsieur!

- Avez-vous un autre médecin attitré et auquel vous tenez?

- Non, certes!

Le vieillard dit cela d'un ton fier comme s'il se félicitait

d'avoir su se passer jusque-là de tout membre du corps

médical.

- Je n'ai jamais employé de médecin! Ces gens-là ne servent

qu'à alléger les bourses bien garnies.

- Pourtant, on est parfois obligé de recourir à leurs soins.

- Qu'ils font payer les yeux de la tête!

- Robert Martelac est aussi généreux que savant et je me porte

garant de la sagesse de ses demandes.

Nicolas garda le silence.

- Cette enfant a une fièvre très forte, reprit le jeune homme,

et elle souffre, m'a-t-elle dit, depuis plusieurs jours. Cela

pourrait bien être le début d'une maladie grave, et si vous ne

la prenez pas à temps, il faudra ensuite de longs mois pendant

lesquels elle sera incapable de vous rendre service dans votre

ménage comme elle le faisait jusqu'ici.

Le vieux marchand se gratta la tête, sur laquelle poussaient

au hasard de longues mèches grises qu'il coupait inégalement

suivant son caprice. Le coiffeur n'avait jamais, pour cause

d'économie, déployé son art sur cette chevelure inculte. Il

jeta un regard sur sa petite-fille, ramassée douloureusement

sur elle-même, le plus près possible du poêle, et sa

résolution parut ébranlée. Ce n'est pas qu'il fût attendri par

la vue de Sarah, son vieux coeur endurci ne pouvait être touché

que par ses intérêts matériels et le dernier argument du jeune

lieutenant lui donnait à réfléchir.

Seul avec l'enfant, sa dépense était presque insignifiante; il

lui mesurait la nourriture de façon à contenter son avarice.

Mais avec une domestique, c'était tout autre chose! Il en

avait eu une lorsque Sarah était toute petite et incapable de

travailler. Dieu sait les exigences de cette femme, qui

prétendait être payée et nourrie comme une chrétienne! disait-elle.

Nicolas en pleurait de rage en ce temps-là; aussi, pour

se soustraire à de si ruineuses exigences, il avait dressé sa

petite-fille à la remplacer le plus vite possible et il

s'était débarrassé de cette plaie qui rognait sa bourse et

rongeait son coeur par la folle défense qu'elle occasionnait

dans la maison de l'avare.

- Vous êtes sûr qu'il ne demandera pas cher? dit-il avec

hésitation.

- J'en réponds. D'ailleurs, vous vous entendrez avec lui.

Voulez-vous que je vous l'amène?

- Enfin, oui, dit Nicolas en soupirant. Nous verrons.

Deux minutes après avoir donné ce consentement, il le

regrettait, mais Jacques avait saisi promptement le mot si

péniblement obtenu pour sortir du magasin et courir chez

Robert, où il était du reste invité à déjeuner ce jour-là. Le

vieillard dut donc en prendre son parti, il envoya Sarah se

coucher, éteignit le poêle afin de rattraper sur le

combustible quelque chose de l'argent qu'allait coûter la

visite du médecin, et, serrant sur son corps maigre et osseux

sa vielle redingote râpée, il se mit à déjeuner d'un morceau

de pain et d'un débris de fromage, convoité de loin par le

chat, seul témoin de ce frugal repas.

La destinée · 第 17 / 42 题