Jacques Hilleret, lieutenant au 33e régiment de ligne, en
garnison à Poitiers, et Robert Martelac, docteur en médecine,
étaient deux amis de collège, bien que le second fût un peu
plus âgé que le jeune officier.
Lorsque Jacques était arrivé en pension, il avait une douzaine
d'années; son visage pâle et maladif, son air timide, le
désignaient tout naturellement comme victime aux plaisanteries
inconsciemment cruelles parfois des autres enfants de sa
classe. On se trouvait en été et les élèves prenaient leurs
récréations dans la cour, les petits d'un côté et les grands
de l'autre, sans qu'aucune séparation les empêchât de se
confondre souvent dans l'ardeur du jeu.
Un matin de juillet, Robert et quelques jeunes gens de son âge
se promenaient en causant sous une rangée d'arbres rabougris
plantés à une petite distance du mur. Le soleil, en ce moment
très élevé, tombait d'aplomb sur cette immense cour, dans
laquelle l'ombre de ces arbres jetait la seule note adoucie au
milieu de la lumière brûlante réfléchie de tous les côtés par
les hautes murailles. Resserrés les uns contre les autres et
couverts d'une couche de poussière sous laquelle leur
feuillage avait une teinte sale, on eût dit qu'ils boudaient
contre leur sort et consentaient à regret à égayer la cour
d'un établissement que tant d'enfants, habitués aux gâteries
du foyer paternel, considéraient comme une prison.
Depuis un instant, les regards de Robert s'étaient arrêtés sur
un groupe d'élève acharnés autour de Jacques. Celui-ci, debout
contre le mur, sur lequel sa fluette petite personne
s'appuyait, avait une expression dans laquelle la crainte se
mêlait à une impuissante colère à la vue du nombre grossissant
de ses adversaires.
- Lâches! lâches! criait-il tandis que ses mains faibles et
tremblantes essayaient vainement de les repousser.
Son poing, dirigé au hasard, s'abattit sur une tête brune qui
se redressa en riant d'un air moqueur; un coup solidement
appliqué par celui auquel elle appartenait vint le faire
repentir de son audace:
- Petit moucheron! _Nouveau_ de malheur! Attends, voilà de quoi
te corriger!
Les larmes roulèrent sur le visage du _nouveau_, larmes de rage
plus encore que de souffrance, car il sentait à peine les
coups, tant il était en proie à une sorte de désespoir. Sa
tête, fine et douce comme une tête d'ange, se rejetait en
arrière pour dominer ses persécuteurs et ses yeux avaient à
travers leurs larmes des éclairs de fureur contrastant avec
les lignes pures et encore enfantines de son visage.
Ayant suivi cette scène des yeux, Robert n'y tint plus. Il se
précipita avec indignation au milieu du groupe, le dispersa
par quelques coups habilement distribués et se campant
fièrement devant Jacques, il regarda les petits bourreaux
terrifiés en s'écriant:
- Le premier qui lui [sic] touchera aura les oreilles tirées
de façon à rester privé à jamais de cet ornement naturel et
précieux!
Puis se tournant vers son protégé, il le toisa du regard:
- Et toi, il faut te défendre. Dégourdis-toi! Tu ne peux pas
rester toute ta vie comme une poule mouillée et te laisser
plumer par de petits vauriens sans coeur!
La taille élevée de Robert, son ton froid, ses traits
fortement accentués et une teinte bleuâtre qui marquait déjà
comme un collier autour du visage la place de la barbe lui
donnaient presque l'apparence d'un homme. Ses yeux graves
considéraient Jacques tremblant devant lui.
Tu ressembles à une petite demoiselle, dit-il.
Son visage s'illumina subitement d'un sourire protecteur; les
yeux de Jacques, encore humides de larmes, reflétèrent ce
sourire et le regardèrent avec une confiante reconnaissance.
- Comment t'appelles-tu?
- Jacques Hilleret.
- Moi, Robert Martelac. Chaque fois qu'on te cherchera
querelle, appelle-moi. A nous deux, nous aurons raison de tout
ton cours.
Jacques inclina la tête et mit sa petite main dans la main
large et nerveuse que lui tendait Robert. Ainsi fut scellée
l'amitié des jeunes gens, amitié solide faite d'estime
mutuelle et de protection acceptée de la part du plus faible,
fier de la haute considération dont son défenseur jouissait au
collège.
La promesse de Robert fut tenue consciencieusement et il sut
donner de sévères leçons aux persécuteurs de son nouvel ami.
J'ai connu un petit garçon qui tirait vanité de la véhémence
avec laquelle son père le corrigeait par des arguments
frappants.
- Oh! papa, disait-il, il est fort, il fouette bien!
L'honneur d'avoir un tel père adoucissait-il pour lui la dure
et un peu brutale expiation de ses fautes enfantines? C'est
possible, car son visage rayonnait de fierté au milieu des
larmes arrachées par la souffrance.
Cette sorte d'orgueil légèrement sauvage, Jacques aurait pu
l'avoir à l'égard de son protecteur improvisé, mais la force
de Robert s'était faite pour lui uniquement bienfaisante, et,
peu à peu, la première reconnaissance éprouvée par l'enfant se
changea en une affection telle qu'il eût pu l'éprouver pour un
frère aîné. Robert devint le confident ordinaire de ses peines
et de ses plaisirs et Jacques, sûr de trouver là une
indulgente sympathie, s'adressait à lui en toute circonstance,
au risque parfois d'importuner le jeune homme. Mais jamais il
ne fut repoussé, tant il est vrai que les bienfaits
s'enchaînent et que souvent nous sommes plus attachés à nos
amis par les services que nous leur avons rendus que par ceux
qu'ils peuvent nous rendre.
Du reste, le jeune Martelac avait su se faire aimer ou au
moins respecter de tous ses condisciples. Tous reconnaissaient
la générosité et la droiture naturelle de son caractère, et
sans s'en rendre compte, ils subissaient son influence et le
prenaient volontiers pour arbitre de leurs discussions. Une
injustice le révoltait, une action basse soulevait son
indignation et il n'avais jamais hésité à prendre le parti du
plus faible contre le plus fort. Ce grand garçon, taillé en
hercule et peu gracieux comme la plupart des jeunes gens de
son âge, disait vrai quand il répondait à ceux qui
prétendaient que les plus jeunes devaient s'habituer aux
coups:
- Bah! bah! Tapez sur moi si vous voulez, je saurai me
défendre. Mais je n'aime pas qu'on abuse de sa force contre
les petits.
La sortie du collège, que Robert quitta plusieurs années avant
Jacques sépara les deux amis sans effacer le souvenir des
circonstances auxquelles ils avaient dû leur rapprochement.
Leurs relations furent de plus en plus rares, mais le jeune
Hilleret garda au protecteur de son enfance un attachement qui
prit une nuance admirative quand il entendit parler de ses
succès. Robert, ayant suivi à paris les cours de médecine, fut
reçu docteur après de remarquables études. Au moment de sa
rencontre avec Jacques à Poitiers, il avait une réputation
établie et tout faisait prévoir qu'avant peu d'années, il
atteindrait une célébrité méritée.
Mme Martelac était justement fière de son fils, retenu loin
d'elle par sa position et par l'avenir brillant préparé par
son travail. Elle avait sacrifié avec joie les économies de
toute sa vie afin de lui permettre d'achever les études
coûteuses auxquelles il se livrait; mais elle regardait
l'avenir sans crainte, sûre du coeur de ce fils dont pourtant,
elle le savait, elle n'était pas l'unique tendresse.
Anne Duplay, la belle cousine du jeune docteur, élevée près de
lui dans l'intimité de la famille et de l'amitié, était
devenue l'idole de Robert. Son amour pour elle datait presque
du temps où la jeune fille était encore au berceau; il ne se
souvenait pas d'avoir rencontré sans un tressaillement joyeux
le joli regard et le sourire un peu impérieux de sa petite
amie.
Anne, ayant perdu sa mère de bonne heure, était souvent venue
dans son enfance chercher près de Mme Martelac les caresses
qui lui manquaient au foyer paternel; elle trouvait alors près
de sa tante son grand cousin, toujours prêt à la gâter, à
l'amuser et à essuyer ses larmes, au risque parfois
d'amoindrir le résultat des leçons de la bonne dame, effrayée
de la liberté laissée par M. Duplay à sa fille et du manque
absolu de direction qu'on sentait autour d'elle.
- Cette petite se gâte, disait-elle parfois tristement,
lorsqu'elle se retrouvait seule avec son fils après les
visites d'Anne. Son père l'adule trop, il ne sait rien lui
refuser, et toi-même, Robert, tu n'es pas raisonnable avec
elle, tu cèdes sans cesse à ses caprices.
- Peut-être avez-vous raison, ma mère, répondait le jeune
homme sérieusement. Je serai plus ferme avec elle désormais,
je vous le promets.
Mais sa résolution ne tenait pas longtemps, et quand la petite
fille, grimpant sur ses genoux, le prenait par le cou et
appuyait contre son visage sa jolie tête enfantine, elle
obtenait immédiatement de lui ce que demandaient ses grands
yeux suppliants et ses lèvres roses, prêtes à donner un baiser
en retour.
Tant qu'elle avait été enfant, Anne avait, au travers de ses
caprices, montré de délicieux élans de tendresse à l'égard de
ceux qui l'aimaient. Puis, peu à peu, son coeur s'était
refermé; la vanité, l'orgueil de sa beauté, trop tôt vantée en
sa présence, l'égoïsme particulier aux créatures gâtées et
adulées, cet égoïsme si naïf qu'il n'a pas même conscience de
son existence et sacrifierait sans remords le monde entier à
son plaisir, tout s'était rencontré pour étouffer les
heureuses dispositions de son âme. Les années, en s'ajoutant
les unes aux autres, avaient développé les grâces de la jeune
fille, mais elles avaient resserré son coeur, et Robert, tout
en gardant pour elle l'amour de sa jeunesse augmenté par la
radieuse beauté de sa cousine, se heurtait parfois chez elle à
une absence de sentiments qui l'effrayait.
Le mariage des deux cousins était un projet ancien entre leurs
familles, bien que ce projet n'eût jamais peut-être été
formulé.
Mme Martelac se demandait si Anne pouvait faire le bonheur de
son fils; elle constatait ses défauts fortifiés par le temps,
et poussée par cette crainte, elle eût volontiers renoncé à
l'espoir de cette union. Mais l'amour de Robert ne pouvait
échapper à son regard maternel et elle n'eût pas osé aborder
avec lui un pareil sujet. Quant à Ane, tout en paraissant
adopter l'avenir préparé pour elle, elle avait parfois des
mots cruels qui attestaient une sorte de révolte et de
revendication de sa liberté. Elle acceptait l'amour
complaisant, dévoué et sûr de son cousin; mais elle rêvait le
luxe, le plaisir, l'entraînement du monde, et elle le sentait,
cet homme austère, pour le moment sans fortune, ne saurait lui
donner ce qu'elle voulait.
L'aimait-elle? Qui eût pu le dire? Parfois Robert en doutait
et une douleur aiguë lui serrait le coeur. Pourtant, si un
clair regard s'arrêtait sur lui avec une sorte de rayonnement
affectueux et un sourire dû peut-être à la coquetterie, le
pauvre garçon reprenait confiance et s'efforçait de se croire
aimé. Notre coeur n'a-t-il pas mille ressources pour se dérober
à la désillusion qui le lui [sic] déchirerait et ne combat-il
pas avec passion afin de conserver un reste de foi dans l'être
auquel il a donné son amour?