CHAPITRE III

Demeurée seule, Sarah erre à travers le magasin, touchant avec

indifférence les objets à sa portée. Ces meubles lui sont

familiers et l'atmosphère de ces salles pèse sur elle depuis

plusieurs années; aussi une expression de tristesse règne

d'ordinaire sur sa physionomie.

En ce moment, ce n'est pas qu'elle regrette la robe bleue; ses

larmes sont déjà séchées et elle a si rarement goûté un

plaisir quelconque qu'elle éprouve à peine un instant de

contrariété quand son grand-père refuse d'accéder à une de ses

rares demandes. Il lui semble naturel de ne pas jouir, tant sa

vie a été jusqu'ici dépourvue des petits bonheurs accordés

habituellement à son âge. A force de vivre dans cette vie

monotone et silencieuse, elle s'engourdit dans une torpeur qui

réagit sur sa santé.

L'enfant est un être délicat dont le moral demande presque

autant que le physique le contact de l'air et du soleil. Or,

la petite-fille de Nicolas ne sort jamais que pour les courses

nécessaires au ménage, et, renfermée pendant la plus grande

partie de ses journées, elle pourrait presque se demander si

le soleil existe encore. Pourtant, en ce moment, il envoie

dans la pièce où elle est un rayon qui a grand'peine à

traverser l'épaisse couche de poussière dont sont revêtues les

vitres de la fenêtre. Mais il est si pâle, ce rayon! Son or

devient terne en se reposant sur le sol humide et noir du

magasin. Quand parfois un brusque mouvement dans l'air du

dehors le jette un instant sur la bordure brillante d'un

cadre, ce n'est qu'un éclair. La poussière de la vitre, devant

laquelle les araignées amoncellent leurs toiles, le voile

promptement et tout, autour de Sarah, rentre dans l'ombre au

milieu de laquelle se meuvent des milliers d'atômes.

Arrivée à un siège large et bas sur lequel se trouve un amas

de coussins en pile, la petite fille s'y est jetée et

immobile, sans s'occuper du travail qu'elle a à faire dans la

matinée, ses deux mains croisées sur ses genoux dans

l'attitude de l'oubli complet du présent, elle regarde sans le

voir l'étrange ameublement qui l'entoure.

Devant elle, une haute glace reflète les objets et les

nombreux miroirs suspendus de tous les côtés. A ses pieds, une

étoffe à rayures vives est tombée sur le carreau et cache à

demi la dépouille usée de quelque malheureux créancier, qui

n'a pu trouver grâce devant Nicolas et a dû lui laisser en

gage une partie de ses pauvres vêtements. Entassés sur une

console dorée, aux guirlandes de roses soutenues par des

amours, on voit deux statuettes de marbre supportant des

candélabres de cristal, plusieurs coupes riches ou curieuses

et une tenture de soie bleu pâle, dont les plis tombent sur la

console et viennent appuyer leurs franges aux reflets d'argent

sur un beau vase en porcelaine de Nevers, coiffé fort

étrangement d'un casque du seizième siècle.

Les regards de la petite fille passent distraitement d'un

objet à l'autre. Puis elle ferme les yeux et son imagination

remonte le cours, bien peu développé encore, des années quelle

a passées sur la terre. Elle songe à son enfance, ce qui est

sa distraction habituelle dans es longues heures de solitude.

Sarah n'a aucun souvenir bien précis, tout au plus de rapides

éclaircies demeurées dans sa mémoire et si voilées qu'elle se

demande parfois si ce ne sont point des rêves qu'elle prend

ainsi pour des réalités. Toutefois une chose demeure bien

nette pour elle: c'est que ses premières années se sont

écoulées dans un autre pays, sous un ciel plus chaud, dans une

lumière plus vive et qu'alors, conduite par une femme qu'elle

appelait sa mère, il lui est arrivé de parcourir la campagne

et de respirer un air moins pesant et moins triste que celui

de la demeure de Nicolas.

Souvent, le dimanche soir, quand elle voit les enfants du

voisinage rentrer chez eux après une promenade et rapporter

des brassées de fleurs ramassées dans les champs, elle

soupire. Si elle l'osait, elle s'enfuirait à son tour pour

errer quelques heures à travers ces champs dont elle aperçoit

la verdure; mais elle n'ose s'aventurer ainsi seule au dehors

et son grand-père a toujours refusé de l'accompagner. En ce

moment, elle rêve de fleurs, de verdure, d'air libre, à la

façon du prisonnier, si longtemps retenu dans son cachot que

tout cela prend à ses yeux un charme au-delà du réel.

Tout à coup, avec la mobilité naturelle à son âge, elle sort

de cette rêverie qui pour elle remplace les contes de fées

dont on berce d'ordinaire les enfants. Cherchant une

distraction, elle étend la main vers un coffret placé à sa

portée, l'ouvre, en sort quelques bijoux anciens et les

examine les uns après les autres. Un collier d'un travail

souple et gracieux la séduisant, elle le passe à son cou et

sourit en levant les yeux vers la glace qui lui renvoie son

image.

La fille d'Eve se fait jour en cette frêle enfant à laquelle

jamais aucun regard n'a dit qu'elle était belle. Prise d'un

accès de coquetterie, elle ramasse l'étoffe rayée gisant à ses

pieds, l'enroule autour d'elle, relève ses cheveux avec des

épingles à tête de corail, et chargeant ses bras de bracelets,

elle se met à sauter devant la glace avec une joie naïve.

A ce moment, la porte s'ouvre, Jacques et Robert entrent, et

la petite fille, effrayée, se rejette sur son siège en cachant

sa tête à travers les coussins.

- Est-ce la fée du logis? demande le docteur en riant.

Son compagnon parcourt la boutique du regard:

- Ou la princesse gardienne de ces richesses? Certes, le

contenant n'annonce guère le contenu et personne ne se

douterait, en voyant cette vieille bicoque, qu'elle renferme

tant de belles choses! Les locataires de ce digne homme

doivent être royalement meublés s'il met à leur disposition

les ressources de son magasin et je m'attends à dormir dans

quelque lit monumental, sous de vieilles courtines brodées par

une châtelaine u moyen âge.

- Il est peu probable que le bonhomme t'accorde un pareil

luxe, répond Robert en suivant Jacques près de Sarah. Sa

réputation ne permet guère d'espérer de sa part une pareille

générosité en ta faveur!

- Il est donc avare? demande Jacques à demi-voix.

- On le dit et même on conte de lui des prodiges d'économie;

mais, que t'importe, pourvu qu'il te loge convenablement pour

ton argent?

Les deux jeunes gens avaient dû, pour parvenir à la pièce dans

laquelle ils se trouvaient, traverser les autres salles sans

que la petite fille les eût entendus venir. Elle ne leva pas

la tête à leur approche et se serra, au contraire, d'un

mouvement craintif, contre le coussin derrière lequel se

cachait son visage, semblable à ces oiseaux qui, la tête

abritée sous leur aile, s'imaginent se dérober à l'oeil du

chasseur.

- Cette petite créature ne semble pas extrêmement civilisée,

dit Jacques. Elle paraît peu habituée à la société de ses

semblables!

- Il faut pourtant s'adresser à elle, car je ne pense pas

qu'il y ait personne autre dans la maison.

- Mademoiselle! appela le lieutenant en se penchant.

Sarah ne bougea pas.

- Voyons, regardez-moi, je vous en prie, reprit-il d'un ton

insinuant. Je n'ai pas la prétention d'être un joli garçon,

mais un regard vous démontrera que je n'ai rien de si

terrifiant que vous semblez le croire.

Sa tentative fut sans succès et Sarah ne parut pas avoir

entendu cette invitation.

Il se retourna d'un air découragé vers le docteur:

- Elle demeure insensible à mon éloquence et refuse décidément

de me donner audience!

- Ton uniforme l'effraie peut-être.

- C'est donc une princesse bien sauvage! Essaie alors de

l'apprivoiser, mon ami.

- Mon enfant, dit Robert doucement, ayez la complaisance de

nous répondre.

- Voilà, je pense, une façon civile d'interroger les gens!

murmura Jacques.

- Où est M. Larousse? reprit le docteur, s'adressant encore à

la petite fille.

Celle-ci se hasarda enfin à écarter un des coussins et jeta un

regard sur les visiteurs.

- Par où êtes-vous entrés? demanda-t-elle avec autant

d'étonnement que si les deux jeunes gens, munis chacun d'une

paire d'ailes, fussent descendus à travers le rayon pâle que

le soleil envoyait dans l'appartement.

- Par la porte, ma belle enfant, dit Jacques. Vous semblez ne

pas comprendre que nous ayons usé d'un moyen si naturel de

pénétrer chez vous! Par où pensez-vous donc que nous ayons

l'habitude de nous introduire dans les magasins?

Le jeune officier s'amusait de l'attitude effarouchée de Sarah

et trouvait plaisant de la taquiner; mais Robert eut pitié

d'elle:

- Je t'en prie, ne l'effraie pas. Elle est déjà assez

difficile à approcher! Si tu continues, nous n'en tirerons

rien.

Puis, se penchant de nouveau, car la petite fille du marchand

était restée dans la même position, hésitant à inspecter

encore ceux qui lui parlaient:

- Peut-on voir Nicolas Larousse?

Sans doute, l'enfant sentit une intonation protectrice dans

cette voix, adoucie pour la rassurer; relevant ses paupières

aux longs cils et repoussant d'un geste ses cheveux, qui

s'étaient dénoués et cachaient son visage, elle regarda le

jeune homme.

Le docteur Martelac n'était rien moins que rassurant au

premier abord; ses traits trop forts, son regard grave et sa

taille élevée devaient inspirer une certaine frayeur à une

sauvage créature comme Sarah. La personne de Jacques, au

contraire, avait une apparence d'élégance et de jeunesse; ses

traits fins et réguliers, ses grands yeux gris, sa moustache

blonde et soyeuse, la douceur naturelle de son sourire,

formaient un ensemble sympathique. Toutefois, Sarah fut

satisfaite, sans doute, par le rapide coup d'oeil qu'elle avait

jeté sur le premier, car ce fut à lui qu'elle s'adressa quand

elle se décida à répondre, non sans un reste de timidité:

- Il est sorti. Habituellement, il ne sort jamais sans fermer

à clé la porte de la rue. Elle ne l'était donc pas?

- Non, nous avons frappé longtemps et appelé quelqu'un.

Personne ne nous ayant répondu, nous nous sommes décidés à

ouvrir et votre rire de toute à l'heure nous a amenés vers

vous.

- Comme vous êtes belle! dit Jacques en montrant du doigt le

collier de l'enfant. Vous êtes couverte de bijoux comme les

fées des contes enfantins.

La comparaison, en ce moment, semblait juste. Debout, car elle

avait enfin quitté l'abri des coussins pour répondre à Robert,

elle retenait autour d'elle l'étoffe aux vives couleurs avec

sa main chargée de bracelets trop grands pour son poignet

délicat. Sa chevelure, à travers laquelle glissaient les

épingles de corail qui l'avaient retenue, tombait sur ses

épaules et elle regardait, de ses grands yeux sauvages et

encore effrayés, les deux jeunes gens étonnés. A la remarque

de Jacques, elle tourna les yeux vers la glace et dit:

- Mon grand-père a tant de choses comme celles-là!

- Il est donc riche?

- Oui, je pense. Il doit l'être, il aime beaucoup l'argent et

en amasse le plus possible.

Puis, oubliant un instant sa timidité pour raconter le secret

surpris:

- Tenez, là, ajouta-t-elle en montrant la direction dans

laquelle se trouvait le cabinet de Nicolas, il a beaucoup

d'or. Il ne croit pas que je le sais, car il se plaint

toujours devant moi et ne cesse de m'engager à économiser sur

notre nourriture. Un soir qu'il me croyait endormie, je suis

venue doucement pour savoir ce qu'il faisait; j'ai vu la lueur

de sa lampe à travers la porte entrebâillée et je me suis

avancée. Assis devant un grand coffre où il y avait des

billets et des pièces d'or, il mettait les pièces en piles,

les comptait et les remettait dans la caisse.

- Rit-il souvent? demanda Robert, frappé de l'expression

sérieuse de cette figure enfantine.

- Jamais, dit Sarah en secouant la tête.

- Vous aime-t-il?

- Je ne sais pas.

L'aimer? Elle? Qui donc l'avait aimée? Peut-être celle à

laquelle elle avait donné le dom de mère. Encore, Sarah

n'avait aucun souvenir de ces expansives tendresses par

lesquelles tant de jeunes têtes se trouvent entourées, mais

seulement d'un amour glacé, souvent dur, tel que peuvent

l'éprouver les créatures inférieures dont l'instinct maternel

consiste à sauvegarder la vie de ceux auxquels elles ont donné

le jour.

Puis la mort était venue fermer cette source avare et sa main

enfantine placée dans la main desséchée de Nicolas, elle avait

commencé à marcher dans cette vie dont les duretés imprévues

avaient imprégné ses regards d'une tristesse singulière.

Tout en parlant, elle enlevait le collier, les bracelets et

les épingles piquées dans ses cheveux; alors, elle laissa

retomber à ses pieds l'étoffe rayée dont son innocente vanité

s'était fait une toilette fantaisiste et parut revêtue de ses

misérables vêtements, absolument comme l'héroïne des contes de

Perrault, subitement dépouillée des riches parures dues à la

baguette magique de sa marraine.

Sarah était petite, même pour son âge. Mais ses membres

délicats parfaitement modelés, sa taille gracieuse, son teint

d'une blancheur mate sous laquelle on voyait par instant

glisser un sang pâle qui donnait à ses joues une teinte rosée,

ses yeux grands et intelligents, si lumineux qu'on les eût

dits parfois pailletés d'or, tout cela en faisait une jolie

enfant, malgré les vêtements misérables dont elle était

revêtue. Ce fut l'avis des deux jeunes gens, et Jacques

murmura à l'oreille de son ami:

- Elle a du feu dans les yeux, cette enfant, sous la couche de

tristesse qui semble leur être habituelle. Puis, quelle

délicatesse de teint! On dirait une petite rose de Bengale, à

mesure que ses joues se colorent sous l'empire de la timidité.

Ne voilà-t-il pas un délicieux modèle de jeune princesse! Car

il n'y a pas à dire, la petite-fille de ce vieux grippe-sou ne

déparerait [pas] les marches d'un trône!

Le docteur sourit. Mais remarquant le regard inquiet de Sarah

en voyant remuer les lèvres du lieutenant, dont elle ne

pouvait entendre les paroles, il ne répondit pas à ses

remarques et dit en s'adressant à l'enfant:

- Il y a ici une chambre à louer, nous sommes venus la

visiter. Voulez-vous nous la montrer?

- Volontiers. Elle est de l'autre côté de la cour. Suivez-moi.

Les guidant, elle leur fit parcourir de longs corridors

tortueux, monter un escalier et ouvrit une porte dont la clef

était dans la serrure. La pièce dans laquelle ils entrèrent

précédait une grande chambre gaie, bien aérée, donnant sur le

boulevard et à laquelle on avait accès par un second escalier

ouvrant directement dans la cour.

Lorsque Robert et Jacques sortirent de chez le marchand

d'antiquités, le premier dit en regardant interrogativement

son ami:

- Eh bien?

- Ce logement me convient, je m'en contenterai si ce brave

homme ne m'étrangle pas trop.

- Ce _brave homme_, comme tu dis, t'étranglera autant qu'il le

pourra, attendu qu'il est juif ou à peu près, à ce qu'il

paraît, et cette qualité lui concède le droit de pressurer de

son mieux les honnêtes chrétiens qui ont affaire à lui.

Toutefois, si juif qu'il soit, il ne peut avoir la prétention

de te demander une somme folle pour la location de ce palais.

- Palais en rapport avec mon opulence! reprit le jeune

lieutenant en riant. Sais-tu que ce fils d'Israël me paraît

devoir être riche? ajouta-t-il.

- Tu vois ce que nous a dit sa petite-fille.

- Si son vieil avare de grand-père l'avait entendue!

- Pourquoi?

- Comment, pourquoi? Ne vois-tu pas qu'il y a de quoi faire

venir l'eau à la bouche d'un voleur? Des monceaux d'or

derrière la porte qu'elle nous a montrée! Ah! si j'étais

voleur!

- Heureusement, tu n'exerces pas cette honorable profession.

Espérons qu'elle ne fera cette confidence qu'à d'honnêtes gens

comme nous.

La destinée · 第 15 / 42 题