comme disent les marins. Le jour, la facilité avec laquelle les Ostiaks
reconnaissent la route au milieu de ce dédale de canaux et d'îles m'est
toujours un sujet d'étonnement. Pour se guider sans boussole à travers
ces terres basses, ces gens doivent posséder la plus merveilleuse
mémoire des localités. Ce soir, la vue dépasse à peine un rayon de
quelques mètres, et pourtant jamais notre barreur ne fait fausse route.
Le bonhomme trouve son chemin sans y voir.
Par un temps pareil, qu'il semble bon et agréable le cabanon de la
_lodka_! Notre habitation mesure 2 mètres de long et 1m,10 de haut.
Mais là nous sommes à l'abri, et, éclairé par deux bougies enfoncées
dans des bouteilles, notre chenil prend un aspect chaud et gai. Tout à
coup, dans le grand silence de la nuit, les rameurs roulent une plainte
rythmée; puis soudain éclate un hurlement furieux, un beuglement de
fauves comme un formidable cri de guerre. En même temps, des branches
battent la muraille de la cabine. Sommes-nous échoués? Mais non, nous
avançons toujours. Et un second cri part plus terrible encore que le
premier. Du coup, Boyanus ouvre la porte de la cabine. Qu'y a-t-il?
Oh rien. Tout le monde rit aux éclats. Le courant est rapide, et pour
se donner du courage et aussi pour s'amuser, les rameurs poussent ces
hurlements! Point de plaisir sans bruit. Toute la nuit notre sommeil
est ponctué de ces rugissements de bêtes.
Le mauvais temps est heureusement de courte durée; le lendemain, le
soleil luit gai et brillant, emplissant l'air d'une douce tiédeur. Ce
sont les derniers sourires de l'été.
Toute la journée du 26, continuation de la navigation au milieu des
_protoks_. Dans la soirée nous atteignons le grand Obi. A lui seul il
forme un fleuve magnifique, large de 2 kilomètres. Après un voyage
de deux jours à travers une uniforme forêt inondée, voici enfin un
paysage nouveau. Au bout de la nappe d'eau, derrière un premier plan
de marécages boisés, blanchit sur la rive droite une haute terrasse
couronnée de forêts. Taillée à pic, elle se dresse en une falaise de
sable et d'argile à une quarantaine de mètres au-dessus de l'eau.
Dans cette platitude, pareil monticule fait l'effet d'une haute cime,
et telle est l'impression générale, que les Russes donnent à cette
terrasse le nom de montagne (_gora_). Gravissez cet escarpement de
sable: au sommet vous trouvez une immense plaine s'étendant sur des
centaines de kilomètres. Cette plaine est le niveau normal du pays, le
fleuve un large fossé creusé dans l'épaisseur du sol, et la _gora_, le
talus de ce fossé. L'escarpement est produit par l'érosion constante
que le fleuve fait subir à la berge. D'après les observations du
célèbre naturaliste russe de Baer, les cours d'eau de notre hémisphère
coulant dans le sens du méridien entament leur rive orientale et
alluvionnent leur rive occidentale par l'effet de la rotation
terrestre. «Une molécule d'eau qui se dirige du sud au nord, écrit
M. de Lapparent qui d'ailleurs ne paraît guère accepter la théorie
de Baer, rencontre, dans sa descente, des régions où la vitesse de
rotation est de moins en moins prononcée; elle doit donc conserver
un excès de vitesse dans le sens où s'accomplit le mouvement diurne de
la terre, c'est-à-dire de l'ouest à l'est, et ce serait cet excès qui
entraînerait de préférence la dégradation des berges orientales.»
[Illustration: Terrasse sablonneuse de la rive droite de l'Obi.]
Ainsi se produit un lent déplacement vers l'est des fleuves sibériens
coulant du sud au nord. Venant sans cesse frapper la rive droite,
les eaux entament d'une manière continue cette berge, en même temps
qu'elles abandonnent le bord opposé. La grande masse de l'Obi coule
ainsi directement à la base de la haute terrasse, tandis qu'à gauche
la berge se trouve partout précédée d'une large zone de terres basses,
produit de l'alluvionnement. Le déplacement de l'Obi vers l'est est un
fait reconnu par les indigènes, comme le prouve le nom de Vieil-Obi
(_Staraïa Obi_) qu'ils donnent concurremment avec celui de Petit-Obi au
bras gauche du fleuve. Cette branche est en effet la plus anciennement
creusée et à une époque antérieure a servi de lit au Grand-Obi.
La berge droite du fleuve, constituée par des terrains détritiques
quaternaires comme toute la Sibérie septentrionale, est très facilement
entamable. Nulle part affleure une assise rocheuse. Partout, de bas en
haut, la _gora_ présente des couches de sable, de graviers et d'argile
empâtant des blocs de pierres[177]. Sur un terrain d'une aussi faible
consistance, l'érosion se produit naturellement avec des proportions
grandioses, et détermine d'énormes éboulements. Poliakov évalue à 256
000 mètres cubes le volume d'une chute de falaise survenue sur la rive
droite de l'Irtich. A 5 verstes au nord de Malo-Atlim, lors de notre
passage, la berge portait les traces d'une rupture fraîche dont la
masse avait dû être considérable.
[Footnote 177: Les assises ne sont pas partout horizontales. En
plusieurs localités, j'ai observé un pendage des couches et des
stratifications entre-croisées.]
Outre le courant du fleuve, les eaux pluviales, les glaces et le vent
contribuent à la dégradation de la falaise. Le ruissellement des eaux
pluviales détermine la formation de profonds ravins. Sur ce terrain
il produit les mêmes effets dévastateurs que les torrents sauvages
dans les Alpes. Au moment de la débâcle, poussés violemment par les
pressions, des blocs battent la terrasse sablonneuse, l'attaquent à
coups de bélier, l'ébranlent; la terre se trouve ainsi préparée à
céder à l'action du courant, lorsqu'elle ne s'éboule pas déjà sous le
choc de ces assauts. L'été, l'air est un agent d'érosion non moins
actif que l'eau. Si ses effets se manifestent dans des proportions
moins grandioses, ils n'en sont pas moins continus. En passant sur ces
falaises, le moindre vent enlève d'énormes quantités de particules
sablonneuses. Par une forte brise un pulvérin s'élève de la _gora_,
et remplit le ciel d'une fumée de poussière. A Samarovo, pendant
une tempête, nous respirâmes du sable. Par les fentes des fenêtres
pénétraient des particules terreuses, et dans l'intérieur des maisons
tous les objets étaient couverts d'une couche arénacée. C'était une
réduction du simoun.
Sous les actions réunies de ces différentes érosions la dégradation
des falaises des fleuves sibériens est très rapide. Depuis la
période historique, qui commence pour la Sibérie au XVIe siècle, le
déplacement des fleuves vers l'est est parfaitement reconnaissable.
Ainsi, à Démiansk, village russe en amont de Samarovo, l'emplacement de
la première église, situé, lors de la construction, sur la rive droite
de l'Irtich, se trouve actuellement sur la rive gauche, et à la place
où fut élevée la seconde, coule maintenant le fleuve. Certaines années,
dans cette localité, la rive droite est rongée sur une largeur de 40
mètres[178].
[Footnote 178: Sommier, _loc. cit._]
Ces diverses érosions jettent dans l'Obi une quantité énorme de
particules arénacées. Pour le thé nous employions l'eau du fleuve,
et chaque fois le fond de nos tasses était rempli d'une couche de
sédiments. La présence de ces sables en suspension donne au fleuve
une couleur jaune très accentuée. Une partie de ces sables sert à
constituer les terres basses comprises entre le Grand et le Petit-Obi.
La formation de ces dépôts est singulièrement facilitée par les
saulaies dont les îles sont couvertes. Au moment de l'inondation, ces
taillis seuls émergent et permettent par suite la fixation rapide des
sédiments.
Le long de la rive droite, à la base de la falaise, on observe une
ligne de blocs que les éboulements ont dégagés des couches arénacées.
La formation de cette murette est due à l'action des glaces au moment
de la débâcle. Sur les bords de tous les cours d'eau et de tous les
lacs de Laponie existent de semblables alignements constitués dans
les mêmes conditions. Lorsque la carapace cristalline se rompt au
printemps, sous la poussée des glaces venant d'amont les glaçons
empiètent sur la rive, repoussent les pierres disséminées et les
accumulent en murettes.
Une autre conséquence de la dégradation de la berge, et celle-là
très importante, est la chute dans le fleuve de masses considérables
d'arbres. Les glissements de la falaise entraînent dans l'Obi des pans
de forêts que les eaux emportent jusqu'à l'océan Glacial et que les
courants marins dispersent ensuite sur les terres polaires sous forme
de bois flotté. Cette destruction des forêts par les fleuves est un
des phénomènes les plus actifs de la zone boréale russe. Nous l'avons
observé sur tous les nombreux cours d'eau parcourus pendant cette
exploration, mais sur aucun il ne se produit avec une amplitude plus
grande que sur l'Obi. Je ne crois pas donner un chiffre exagéré en
évaluant en moyenne le volume des débris ligneux épars sur la berge
droite à un mètre cube par 10 mètres courants de rive. La distance
de Bériosov à Samarovo est de 546 kilomètres. Par suite, le cube des
bois jonchant la rive droite sur cette distance sera de 534 063 mètres
cubes, et ce chiffre est un minimum. Toutes les îles sont parsemées de
bois flotté; il n'est pas un point des rives où l'on n'en trouve.
D'autre part, le Iénisséi, la Léna et toutes les autres rivières de
Sibérie apportent dans l'océan Glacial un volume de bois non moins
considérable. Jugez, par suite, de l'énorme masse de bois flotté
fournie par les fleuves sibériens. Une fois en mer, les troncs sont
poussés vers l'est par un courant côtier le long du littoral nord
de l'Asie. Arrivés dans les parages de la Terre de Wrangel, ces
bois sont ensuite chassés par un autre courant vers le nord-ouest,
c'est-à-dire en sens inverse de la direction qu'ils ont suivie
jusque-là. L'existence de ce courant a été révélée par la dérive de la
_Jeannette_. Pendant deux ans le bâtiment, retenu prisonnier dans une
banquise, fut entraîné au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie par un
mouvement des eaux constant analogue à celui qui porta le _Tegetthoff_
vers la Terre François-Joseph. Au delà des îles de la Nouvelle-Sibérie
la marche de ce courant a été mise en lumière par un curieux cas de
flottage. En 1881, la _Jeannette_ se perdit à soixante milles au nord
de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Quel ne fut pas l'étonnement deux
ans et demi plus tard, lorsque des épaves authentiques de ce bâtiment
furent retrouvées sur un glaçon à l'extrémité sud-ouest du Grönland. Le
bloc avait été apporté là par le grand courant polaire qui, après avoir
longé la côte orientale du Grönland et doublé le cap Farvel, vient se
perdre dans le détroit de Davis. Depuis longtemps ce courant avait été
constaté, mais son origine était toujours demeuré inconnue. Le flottage
des épaves de la _Jeannette_ permet d'établir son trajet en quelque
sorte expérimentalement. Complétée par les renseignements que l'on
possédait déjà sur le mouvement des eaux autour de la Nouvelle-Zemble
et du Spitzberg, cette découverte révélait le point de départ du
courant polaire grönlandais. Sans aucun doute il est la continuation du
courant des îles de la Nouvelle-Sibérie. Au delà de cet archipel les
eaux poursuivent leur marche vers le nord-ouest, passent au nord de la
Terre François-Joseph et du Spitzberg, dans le voisinage du pôle, puis
redescendent vers le sud le long de la côte est du Grönland[179]. Les
bois flottés suivent cet itinéraire. Par des dérivations du courant
une partie est poussée vers le Spitzberg et la Terre François-Joseph;
la plus grande partie arrive au Grönland où elle échoue; le restant,
chassé au sud du cap Farvel par les vents est ensuite entraîné par le
Gulf-Stream de nouveau vers le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble. Les
troncs échoués sur les côtes du Grönland sont soigneusement recueillis
par les indigènes pour la fabrication de leurs armes et de leurs
embarcations. Ce sont les seuls bois qu'ils puissent se procurer. Ainsi
finalement les produits des forêts de Sibérie servent à l'industrie des
Eskimos.
[Footnote 179: C'est sur l'existence de ce courant que compte M. Nansen
pour atteindre le Pôle. Le célèbre voyageur norvégien a, comme on sait,
quitté l'Europe, il y a quelques mois, en route pour les îles de la
Nouvelle-Sibérie. De là il pense gagner le Pôle, poussé par le courant.]
Nous voici maintenant sur le Grand Obi. Représentez-vous une large
plaine d'eau bordée à l'est par une muraille verte égratignée de larges
taches jaunes. De distance en distance, de profonds ravins déchirent la
_gora_ comme des entailles au couteau, et par toutes ces coupures la
forêt descend pareille à une inondation verte au-dessus de l'inondation
bleue des eaux. Poussée par six vigoureux rameurs, la _lodka_ avance
rapidement sous la pâleur jaunâtre du couchant. Dans le grand calme
enveloppant du soir, une sensation d'infini vous pénètre. Vers l'ouest,
à perte de vue, les terres confondues avec les eaux deviennent une
immensité océanique. A l'horizon apparaît simplement une petite raie
verte toute basse. On a une illusion de mer.
Désormais nous suivrons la rive droite du fleuve. De ce côté notre
première étape est le village de Tcherkali (_siélo_), où un artiste
indigène nous donne un concert. Les Ostiaks de l'Obi ont imaginé une
harpe à neuf cordes métalliques dont la forme rappelle grossièrement
celle d'un oiseau. La caisse résonnante forme le corps, la hampe le
cou, et le sommet figure la tête. D'où le nom de _liebed_ (cygne) donné
par les Russes à cet instrument. La harpe de David devait être aussi
primitive. A la tête de l'instrument pendent de petites guenilles,
cadeaux des danseuses à l'artiste; le nombre de ces morceaux de drap
permet de juger à l'avance la virtuosité du harpiste. Aux premiers
accords tous les indigènes se rassemblent autour de notre canot, leur
figure s'illumine, pour quelques minutes ils semblent oublier leur
pénible existence. L'air est triste, poignant; dans le calme du soir il
monte comme une plainte de ces pauvres gens dont la vie est faite tout
entière de souffrances et de privations.
Le lendemain, à travers la grisaille de l'horizon pluvieux perce un
campanile blanc, puis le classique toit vert des églises grecques et un
bloc de cassines sales. Nous arrivons au village russe de Kondinsk, la
localité la plus importante entre Bériosov et Samarovo. Il est situé
sur la rive montagneuse, et pour en permettre l'ascension un escalier
en bois a dû être construit. Le village doit toute son importance à
un monastère fondé dans un but de prosélytisme parmi les indigènes.
Quelques jeunes Ostiaks et Samoyèdes y sont élevés par les moines;
arrivés à l'âge d'homme, les néophytes sont renvoyés parmi leurs
congénères avec mission d'y répandre les lumières de la religion et de
la civilisation. L'institution, m'a-t-on assuré, n'a pas donné de très
bons résultats.
Les Russes de Kondinsk tirent leurs principales ressources de la pêche.
Pour l'exercice de cette industrie, ils emploient les mêmes engins que
les Ostiaks. Comme eux, ils montent des pirogues qu'ils manient avec
une adresse extraordinaire, et, comme eux, emploient de petits filets
tendus sur un bâton et maintenus perpendiculairement dans l'eau par
un poids en pierres. Ce peson est le seul objet en pierre que nous
ayons observé en Sibérie. Au contact des Russes, les survivances
préhistoriques disparaissent rapidement. A mesure que nous avançons
vers le sud, à part le type ethnique, les différences s'effacent entre
les Slaves et les Ostiaks. Le lendemain, à Malo-Atlim, nous voyons les
dernières _tchioumes_, et désormais tous nos rameurs sont vêtus de
défroques russes.
[Illustration: Poids de filet en pierre (d'après une photographie
exécutée sur l'original et communiquée par la _Revue Encyclopédique_).]
Nous continuons à suivre la rive droite. Toujours la même impression.
Par endroits l'immensité océanique des _protoks_ donne l'illusion de la
mer. A perte de vue ce sont de grandes trouées d'eau scintillante de
lumière avec une mince raie verte à l'horizon.
Dans l'après-midi, en arrivant à une station, un aigle se lève des
oseraies et va se percher tout près sur le toit d'une _iourte_
ruinée. Vite la carabine, des cartouches, et j'avance lentement en me
défilant soigneusement. Me voici à bonne portée, je lâche mon coup
de fusil, l'oiseau tombe et en même temps toute la bande des Ostiaks
arrive sur moi menaçante et hurlante: je venais d'abattre un aigle
apprivoisé, tout comme Tartarin avait tué un lion mendiant. Le premier
moment d'émoi passé, les cris s'apaisent de suite à la promesse d'un
dédommagement pécuniaire. N'ayant pas encore appris l'art de rançonner
les voyageurs, les Ostiaks se montrèrent plus accommodants que les
Arabes de Daudet. Pour deux roubles cinquante kopeks, le propriétaire
de l'oiseau se déclara très satisfait. Dès lors, le bonhomme s'attache
à nos pas, il tourne autour de nous en marmottant d'un air souriant;
enfin, s'enhardissant, il nous propose de tirer un second aigle non
moins apprivoisé, moyennant finances bien entendu. Sans attendre notre
réponse il part à la recherche de son volatile et bientôt l'apporte
par les pattes, ni plus ni moins qu'un vulgaire dindon. Boyanus se
laisse tenter par les qualités de l'oiseau et nous l'embarquons dans la
_lodka_ de Reif.
_29 août._--Dans la matinée nous traversons le grand Obi pour
suivre la rive gauche. A sept heures, nous arrivons à la station de
Kéoutchinskaya.
A la station suivante, à Vorono, tous les hommes sont partis à la
pêche, ils reviendront très tard, et pour ne pas nous faire attendre,
leurs femmes les remplacent. Plusieurs emmènent leurs nourrissons; pas
gênants, les marmots: on les fourre sous les bancs dans les boîtes en
écorce qui leur servent de berceaux. Quand leurs cris deviennent trop
gênants, la mère prend une bouteille pleine de lait de vache, s'en
emplit la bouche, puis insuffle le liquide à son enfant.
L'étape est heureusement courte, 15 verstes, puis voici les _iourtes_
de Soukoroukova, la dernière station ostiake.
Avec regrets nous nous séparons de ces pauvres gens. Après un mois
passé au milieu d'eux, vivant presque de leur vie, nous nous sommes
pris à les aimer. Leur douceur, leur honnêteté, leur bonne volonté
attachent, et toujours nous garderons au cœur une sympathie profonde
pour ces humbles, pour ces malheureux qui se débattent étouffés par
la civilisation. A Soukoroukova ils sont tombés au dernier degré de
la pauvreté. Tous sont vêtus de haillons sordides et leurs misérables
cassines s'affaissent avec un air de mort.
A deux kilomètres de la station, en rangeant une saulaie inondée, l'œil
vigilant de Popov découvre un magnifique aigle immobile, perché dans
le taillis. Celui-là n'est point apprivoisé, mais pour ne pas prendre
son vol à notre passage, très certainement il doit souffrir d'une
indigestion. A vingt mètres je lui envoie une balle. L'oiseau tombe
percé de part en part. Telle est la ténacité de la vie chez l'aigle
que, lorsque nous voulons le ramasser, il se débat vigoureusement et,
renversé sur le dos, se défend du bec et des serres. Pour le tuer, un
homme doit lui appuyer pendant dix minutes le talon de la botte sur
l'épine dorsale. Une magnifique pièce cet aigle; son envergure mesure 2
m. 20.
Deux heures de navigation et nous arrivons au village de Soukoroukova,
situé en plein marais. Je ne sais s'il a été fondé par l'administration
ou par de simples particuliers. Mais que cet établissement émane de
l'initiative officielle ou particulière, en tout cas l'emplacement a
été singulièrement choisi. Bâti au milieu de l'archipel, sur une langue
de terre basse, le village est chaque année complètement inondé par la
crue du printemps. Les rues sont transformées en canaux, et pendant
plusieurs semaines Soukoroukova devient une petite Venise boréale.
Cette année les eaux n'ont baissé qu'à la fin de juillet; aujourd'hui
encore les rues sont à moitié remplies par de larges mares, et la rive
à laquelle nous accostons est une fondrière. Sur cette bourbe le
débarquement serait impossible sans l'aide des habitants. Dès qu'ils
aperçoivent notre _lodka_, les naturels accourent avec des planches
et en quelques minutes installent un débarcadère. Le caractère russe
a un fond de bonté et d'obligeance véritablement touchant. L'immense
majorité de ces paysans sont de bons et braves gens.
A une journée radieuse succède une nuit superbe, chaude et lumineuse.
Pas un nuage, pas un souffle de vent, nous glissons sans bruit sur un
étroit canal au milieu de la forêt silencieuse. A travers le feuillage,
la lumière blanche de la pleine lune ruisselle; des morceaux de rives
prennent l'aspect de taches de neige, et la nappe d'eau s'émaille de
plaques d'argent changeantes. Et partout un silence de choses mortes
donnant la sensation du désert. Telles ces belles nuits d'amoureux
chantées par les poètes. Pour rendre l'impression plus poignante, les
rameurs entament un chœur russe si plein d'une douce mélancolie que
les larmes nous montent aux yeux. Des heures et des heures on reste
sur le toit de l'embarcation, enveloppé par la poésie profonde de
la nature, bercé par cette musique pénétrante. Et quand se fait le
jour pâle de l'aurore, de tous ces bois mouillés sortent des buées
floconneuses, légères, transparentes. Au milieu de ces fumées blanches,
des pans de forêt paraissent puis disparaissent avec des brusqueries
de lanterne magique; la nature entière prend un aspect de rêve, de
vague, d'inexistant. Puis soudain le soleil se montre lentement, bien
lentement, avec des alternatives de lumière et d'obscurité; les vapeurs
tourbillonnent, s'envolent comme aspirées, et la vision prend fin.
Nous déjeunons sur une île. Partout de grosses souches apportées par
l'inondation et que la crue prochaine remportera. La forêt a ici
un aspect plus méridional; peu ou point de conifères, les arbres à
feuilles caduques dominent; sous la tiède chaleur du soleil on a
l'impression du Midi. Derniers sourires de la nature sibérienne avant
le long engourdissement de l'hiver. En dépit des apparences, les
premiers froids sont proches et déjà les oiseaux émigrent. Tous les
jours nous observons de nombreux passages d'oies en route vers le sud.
Dans l'après-midi, au bout d'une longue plaine herbeuse, apparaît
le village de Troïtskoïé, signalé de loin par la tache blanche de
son église: un horizon de prairies basses découpées de canaux, des
troupeaux de vaches et de chevaux paissant tranquillement; un aspect de
plantureuse Hollande.
Entre tous les Russes de Sibérie que nous avons vus, les habitants
de Troïtskoïé se distinguent par leur énergie et leur fierté avec un
air d'indépendance qui ne déplaît point. Dispersés sur d'immenses
territoires, les indigènes sentent ici moins la main de l'autorité que
dans la Russie d'Europe, et ne pouvant guère compter sur l'intervention
de l'État, ils ont pris l'habitude d'une plus grande initiative. Ces
gens-là réunissent toutes les qualités du colon.
Au delà de Troïtskoïé, très loin dans l'horizon bleui par la buée
d'eau, une longue strate blanchâtre indique la terrasse de la rive
droite. La plaine d'eau et de terres noyées s'élargit vers l'est. Nous
voici en vue du confluent de l'Obi et de l'Irtich, presque au terme
de notre voyage. Une dernière fois, à Bielagora, nous changeons les
rameurs et en route pour Samarovo. Le vent souffle grand frais, et
immédiatement la voile est hissée. Sous la poussée de la brise, la
_lodka_ avance rapidement; au petit jour, Samarovo est en vue. De la
rive gauche de l'Obi les _protoks_ nous ont conduit dans l'Irtich. Non
moins grandiose que l'Obi est l'Irtich. L'affluent est aussi large que
le fleuve lui-même; à perte de vue c'est une plaine d'eau et de marais.
On dirait deux bras de mer marchant l'un vers l'autre pour unir leur
immensité.