la haute berge de cette dernière rivière. De cette éminence le coup
d'œil est extraordinaire.
[Footnote 170: Liste des stations de poste de Bériosov à Samarovo.
Distance Nombre Population
Nom en des /------------------------\
des stations. verstes. habitations. Hommes. Femmes. Enfants. Total
Chaïtanskaya 23 4 16 5 21
Niérémo 15 4 6 25
Novaia-Iourta 23 7 10 10
Lapolevskia 25 9 10 10 15 35
(Lapilski de Sommier)
Argninskaya 15 10 14 15 10 39
Narikarskaya 15 15 34 30 27 91
Pérégriobnaya-Strelka 28 26 70 40 30 140
Kalapanskaia 23 16 4 6 26
Tcharkali (_sielo_) 22 » » » » »
Aliechinskaya[A] 20 15 30 20 15 65
Niziamskaya 10 19 46 37 30 113
Kondinsk (_sielo_) 15 » » » » »
Noviniskaya 25
Bolchoï-Atlim 20 65 172 183 355
Malo-Atlim 20 29 95 97 192
Léoutchinskié 15 9 19 14 33
Karimkar 20 18 25 22 47
Sosnovskaya 15 11 23 23 46
Kéontchinskaya 15 17 36 36 72
Vorono 15 » » » »
Soukoroukovskaya-Iourta 15 10 29 23 52
Soukoroukova (_sielo_) 10 » » » »
Iélisarova (_sielo_) 20 » » » »
Bogadaski 25 » » » »
Troïtski 15
Bielogora 20
Samarovo (_sielo_) 35
---
Total 516
]
[Footnote A: Jusqu'à Kondinsk la statistique de la population a été
dressée d'après les renseignements oraux fournis par les indigènes à
Boyanus. A partir de Kondinsk, les chiffres indiqués sont extraits
des documents officiels.] A perte de vue, de l'eau, des îles basses,
des lignes d'oseraies et de saulaies; une immense inondation morne
et pesante, laissant l'impression biblique de la terre après le
déluge. De l'autre côté, des tourbières et des marais. Sous un ciel
gris ce paysage effrayant de tristesse pénètre de découragement et de
désespérance. Au milieu de ces marécages sans fin, on a la sensation de
l'isolement et de la distance.
Ici, à quelques centaines de kilomètres de l'Europe, on est plus
loin que dans une île perdue de l'Océanie; on est séparé de notre
Occident par une largeur de continent. La terre isole, tandis que la
mer unit. Tous les quinze jours seulement la poste apporte à Bériosov
des nouvelles vieilles de plus d'un mois! Ajoutez à cela la rigueur du
climat et vous vous rendrez compte des agréments qu'offre le séjour de
Bériosov.
Les premières gelées se produisent à la fin d'août et les rivières ne
sont dégagées de glace que dans les derniers jours de mai. En décembre,
janvier et février, la température moyenne est de -21°,4 C.; parfois le
thermomètre descend à -56°. Au total, dix mois de froid; en revanche,
pendant le court été sibérien, la chaleur est parfois pénible. A
Bériosov la température peut s'élever à +34°. Vous figurez-vous une
vie avec neuf mois de neige dans le silence le plus absolu du monde
extérieur!
Dans ces conditions, cette localité était désignée d'avance comme lieu
de détention. Actuellement quelques nihilistes y sont internés; mais
au siècle précédent, cette triste bourgade a abrité l'exil de deux
grands personnages de l'histoire de Russie, Mentchikov et Ostermann.
Mentchikov, le favori de Pierre le Grand, devenu régent de l'Empire
pendant la minorité de Pierre II, avait mécontenté la cour par son
ambition et sa hauteur. Il ne rêvait rien moins que de marier sa fille
au jeune tsar, et d'entrer dans la famille impériale, lorsqu'il fut
renversé par une conspiration de palais. Le puissant favori fut exilé
d'abord dans ses terres, puis à Bériosov, où il mourut en 1729. Par
une vicissitude du sort dont l'histoire offre de fréquents exemples,
le comte Ostermann, le président de la commission d'enquête qui avait
condamné Mentchikov, fut à son tour banni dans la même localité où il
avait exilé son rival.
Nous séjournons quarante-huit heures à Bériosov. Après être resté cinq
jours dans une étroite cabine encombrée, on aime à remuer et à se
dégourdir les jambes. Comme partout, les fonctionnaires nous ménagent
la plus cordiale réception. Dès notre arrivée, l'_ispravnik_ et le
docteur viennent nous faire visite et nous invitent à dîner; tout le
monde nous comble de prévenances. Notre estomac proteste bien un peu
contre ces politesses. Dans ces pays glacés, les habitants absorbent,
sans en être incommodés, des quantités considérables d'alcool. Dès que
vous arrivez dans une maison, vite le maître de céans vous offre de
l'eau-de-vie, et à Bériosov les usages de la société vous obligent à en
avaler trois verres. Dans la journée de notre départ nous n'avons pas
bu moins de dix-sept petits verres. En ce pays un voyageur doit pouvoir
porter la toile, comme disent nos marins.
Le 25 août, à une heure du matin, nous quittons Bériosov pour remonter
l'Obi jusqu'à Samarovo, situé près du confluent de ce fleuve et de
l'Irtich. Là nous rejoindrons la grande route postale de Sibérie, et
un vapeur venant de Tomsk nous conduira à Tobolsk. C'est une nouvelle
navigation à la rame de plus de 530 kilomètres, à contre-courant: au
total, huit jours de route au moins.
Pour ce voyage, l'_ispravnik_ a l'amabilité de nous prêter sa lodka,
grande embarcation dans laquelle nous sommes très bien installés. La
barque contient deux cabines: dans l'une, située à l'arrière, le fidèle
Popov trouve place au milieu des bagages; la seconde, longue de 2
mètres, est notre habitation. Le mobilier se compose d'un étroit lit de
camp, où nous couchons tête-bêche, de deux bancs et de deux étagères;
enfin, luxe inouï, la cabine est éclairée par deux petites fenêtres.
Lorsqu'il fera mauvais temps, nous ne serons pas condamnés à vivre dans
un trou noir.
A une heure du matin, nous appareillons. L'air est tiède, le ciel pur
brille d'étoiles, et c'est plaisir de rêver sur le rouf de la cabine.
Dans la matinée, nous nous trouvons dans les _protoks_[171]; de tous
côtés, des saulaies et des oseraies inondées. Aucune vue; on navigue
au milieu de broussailles et d'îles basses qui semblent flotter. On
dirait une terre qui n'a pas été séparée d'avec les eaux. Les cartes
placent le confluent de la Sosva et de l'Obi au nord de Bériosov, mais
bien au sud de ce point les deux fleuves sont déjà réunis et ne forment
qu'une même nappe d'eau divisée par des îles en bras innombrables. Pour
atteindre l'Obi nous remontons ainsi la Sosva jusqu'à la station de
Chaïtanskaya, et de là faisons route à travers les _protoks_. De cette
station à celle de Tcharkali, où nous atteindrons la rive droite du
grand fleuve, nous traversons une inondation large de 125 kilomètres.
[Footnote 171: Petits bras du fleuve.]
[Illustration: Vue prise sur un _protok_ de l'Obi.]
Dans l'après-midi nous arrivons au petit Obi, large de 300 à 400
mètres. Nous le suivons pendant quelque temps, puis nous rentrons dans
les marais. Un archipel de terres basses occupe le milieu du courant,
bordé par deux grands bras, le petit Obi, le long de la rive gauche,
et le grand Obi à droite. Au printemps l'inondation couvre toutes les
îles, et le fleuve devient une mer d'eau douce. A cette époque, en
certains endroits, la largeur de la nappe dépasse 45 kilomètres[172].
[Footnote 172: Sommier, _loc. cit._]
L'Obi est un des fleuves les plus magnifiques de la terre. Issu de
l'Altaï chinois à peu près sous la même latitude que Prague, il se
jette dans l'océan Glacial au-dessus du cercle polaire. D'après
Latkine, la longueur de son cours serait de 3 200 verstes; suivant
d'autres auteurs, elle atteindrait 5 000 kilomètres. A Samarovo, ses
dimensions, déjà considérables, sont doublées par les apports de
l'Irtich, affluent aussi important que le fleuve lui-même. Ce n'est
donc pas sans raison que des géographes considèrent cette dernière
rivière comme le rameau fluvial le plus important du bassin. Ces deux
grandes artères collectent les eaux d'une région dont la superficie est
égale au tiers de celle de l'Europe. Sur toute la terre, seul le bassin
de l'Amazone dépasse en étendue celui de l'Obi.
Comme tous les fleuves russes, l'Obi subit une crue très forte à la
fonte des neiges. A Samarovo, sa hauteur atteint 6 mètres, à Bériosov
5, et à Obdorsk, situé dans le voisinage de l'estuaire, 6,50 d'après
les renseignements fournis à M. Sommier. A cette époque, le volume
d'eau roulé par l'Obi est énorme. D'après Finsch, une seconde crue se
produit à Barnaul en juin et en juillet dans le bas fleuve.
Situé dans la zone boréale, débouchant dans une mer dont le régime des
glaces est encore peu connu, ce fleuve grandiose est resté jusqu'ici
inutile au mouvement des échanges. En moyenne, pendant cent cinquante
jours[173] seulement il est ouvert à la navigation. A Barnaul, l'Obi
est pris par les glaces de la première quinzaine de novembre au
commencement de mai; à Bériosov, durant sept mois.
[Footnote 173: Finsch, _loc. cit._]
Un jour peut-être, malgré la brièveté de sa période de navigabilité,
l'Obi sera une grande route commerciale, et deviendra la voie
d'exportation de la Sibérie Occidentale. La mer de Kara, qui reçoit
les eaux de ce grand fleuve, a eu longtemps la réputation d'une
des plus dangereuses régions de l'océan Glacial. Séparée de la mer
de Barents[174] par la longue digue de la Nouvelle-Zemble et de
l'île Vaïgatch, soustraite par suite à l'influence réchauffante du
Gulf-Stream et des vents du sud-ouest, cette mer était, croyait-on,
toujours obstruée par d'épaisses banquises. D'autre part, les passes
donnant accès dans la mer de Kara, le Matotchkin Char, la Porte de Kara
et le Chougor Char, passaient pour être presque toujours fermées par
les glaces.
[Footnote 174: On donne ce nom à la partie de l'océan Glacial comprise
entre le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble et la Norvège septentrionale.]
Les célèbres expéditions de Nordenskiöld ont prouvé cette erreur, et
l'étude des documents antérieurs à confirmé l'expérience de l'illustre
explorateur suédois. La navigation sur la mer de Kara n'est certes
pas aussi facile que sur la Méditerranée, mais elle ne présente pas
d'obstacles insurmontables pour de bons marins, comme on le croyait
encore récemment. Certaines années, cette mer est complètement libre
en été, et dès la fin de juillet des navires ont pu traverser les
détroits sans apercevoir une glace. Très rares sont les étés où les
banquises ont fermé la navigation. En moyenne, d'après les documents
que nous possédons, la traversée de la mer de Kara paraît assurée
à partir du commencement d'août. En 1876, un navire allemand, le
_Neptune_, exécuta en deux mois et demi le voyage aller et retour de
Hambourg à l'embouchure de l'Obi. La même année, un vapeur anglais
accomplissait la même traversée en partant de Newcastle. Dans ces
quinze dernières années, plusieurs bâtiments ont effectué sans encombre
le trajet d'un port d'Europe à l'embouchure de l'Obi. Les quelques
accidents arrivés ont malheureusement eu pour effet de discréditer les
entreprises, et actuellement les négociants de la Sibérie occidentale
semblent avoir renoncé à l'exportation de leurs marchandises par cette
voie. Cet abandon ne nous paraît pas justifié. Les succès obtenus
auraient dû faire oublier les accidents et encourager les efforts. Si
cette navigation doit être reprise, il est absolument indispensable
d'établir dans l'île de Vaïgatch un poste de veilleurs chargés de
surveiller les mouvements des glaces dans la mer de Kara. Moyennant
quelques sacrifices pécuniaires, il ne sera pas difficile de décider
de hardis marins, quelques chasseurs de phoques norvégiens par
exemple, à hiverner sur cette terre. Leurs observations fourniraient
aux capitaines des navires des indications utiles sur la position des
banquises; grâce à ces renseignements la navigation deviendrait moins
hasardeuse. En tous cas, les communications entre l'Obi et l'Europe ne
peuvent être entretenues que par des vapeurs dirigés par de bons marins
habitués aux glaces. Un des grands avantages de cette route commerciale
est l'assurance d'un fret à l'aller et au retour. La Sibérie manque
d'objets manufacturés; toutes les importations y trouvent donc un
débouché rémunérateur. Pour le fret de retour, les capitaines n'auront
que l'embarras du choix. La Sibérie n'est pas du tout ce désert
éternellement glacé et neigeux qu'évoque son nom. C'est au contraire
un pays admirablement fécond. Au sud de Tobolsk s'étend une région
agricole d'une fertilité comparable à celle des fameuses Terres-Noires
de la Russie méridionale, et cette zone s'étend sur des milliers de
kilomètres. Il y a là un immense grenier à blé jusqu'à présent demeuré
inutile. Le jour encore lointain où la Sibérie sera peuplée, elle
deviendra au point de vue agricole les États-Unis de l'ancien continent
et inondera de ses blés notre vieille Europe. Dans un avenir que
l'initiative russe peut singulièrement rapprocher, notre agriculture
sera menacée d'une nouvelle et terrible concurrence par les blés de
Sibérie. Aujourd'hui, bien qu'une très infime portion du pays seulement
soit défrichée, la production de la Sibérie occidentale en céréales est
de beaucoup supérieure à la consommation locale. Transportés par voie
fluviale à l'estuaire de l'Obi, les blés formeraient le principal fret
des navires et dans des conditions de prix très avantageuses. Ajoutez à
cela les produits des forêts vierges, les cuirs, etc.
Pour éviter aux navires de doubler la longue presqu'île de Ialmal
qui proémine comme un long doigt au milieu de la mer de Kara, divers
projets ont été mis en avant. Au XVIe siècle, des bateaux russes
partaient de la Petchora, gagnaient l'extrémité supérieure de la baie
de Kara et, de là, par des rivières et des portages, atteignaient
l'Obi, puis l'embouchure du Tas. Il y a quelques années, on a proposé
le creusement d'un canal entre l'Obi et la baie de Kara. Après étude
du terrain, ce projet a été abandonné. Plus récemment, il a été
question de la construction d'un chemin de fer à travers cet isthme. Ne
connaissant pas la région, je ne puis me prononcer sur sa possibilité,
mais, d'après les renseignements que nous possédons sur la nature du
sol dans ces pays, le terrain n'est guère propice à l'établissement
d'une voie ferrée. D'autre part, la traversée de l'Oural septentrional
nécessiterait le creusement de tunnel ou tout au moins de tranchées.
Enfin les marchandises devraient subir deux transbordements, d'où
une élévation des prix. Or le bon marché est une des conditions
essentielles de la vente des produits de Sibérie sur les marchés
européens.
Les Sibériens fondent aujourd'hui de grandes espérances sur le
Transsibérien, je crains bien qu'ils ne nourrissent de dangereuses
illusions à ce sujet. Le chemin de fer projeté et déjà commencé est,
avant tout, politique et stratégique. Il augmentera et facilitera dans
une singulière mesure les relations entre la Russie et la Chine. Si
un conflit éclatait avec cette puissance, il permettrait de rapides
mouvements de troupes, et cet avantage est de la plus haute importance.
En cas de guerre européenne, la frontière sibérienne-chinoise, longue
de plusieurs milliers de kilomètres, devra être soigneusement observée.
Peut-être les Célestes voudraient-ils profiter de complications
européennes pour créer à la Russie des embarras. Le prince de Bismarck
avait compris avec sa haute intelligence politique l'importance de
la Chine comme facteur dans les luttes entre les diverses nations
occidentales. Le Ministre d'Allemagne à Péking, M. Brandt, avait
employé au service de cette idée sa longue connaissance du pays et des
hommes. Son autorité était grande auprès du Tsong-li-yamen, et, à tort
ou à raison, les Européens établis en Extrême-Orient attribuaient à son
influence une longue portée.
Depuis le traité de Kouldja, les rapports entre la Russie et la
Chine sont bons; mais la sûreté des relations n'est pas précisément
la qualité dominante des Célestes. La construction du Transsibérien
enlèvera à la Russie toute préoccupation de ce côté. A la première
démonstration hostile des Chinois, en quelques jours pourront être
effectués des transports de troupes qui auparavant auraient exigé des
mois. Gouverner, c'est prévoir, dit-on; les hommes d'État russes sont
prévoyants.
D'autre part, considérable sera l'importance économique du
Transsibérien. Les relations commerciales entre la Russie et la Chine,
déjà si suivies, augmenteront dans une large mesure. Le transport des
thés de Kiakhta, qui se fait actuellement par caravanes à travers la
Sibérie, s'effectuera désormais par voie ferrée. Enfin, le chemin
de fer sera la grande route de la colonisation et de la pénétration
européenne en Sibérie. Il agrandira le champ d'exportation des
manufactures russes et élargira le débouché de l'industrie moscovite.
Mais les Sibériens se font illusions s'ils comptent sur cette route
pour expédier en Europe les produits de leurs terres. Le Transsibérien
ne sera jamais une voie d'exportation pour la Sibérie. Il transportera
en Europe l'or et les pierres précieuses; de pareilles marchandises
peuvent supporter sans perte d'énormes taxes de transport. Mais la
principale production du sol, les céréales, sera grevée de frais
beaucoup trop considérables pour une vente avantageuse en Europe.
D'autre part, en admettant même des tarifs très bas, les blés de
Sibérie arriveraient dans la région du Volga et, venant faire
concurrence à ceux de Russie, amèneraient fatalement une baisse. Le
résultat le plus clair de l'opération serait l'appauvrissement du
cultivateur russe.
Le débouché des céréales sibériennes est l'Europe septentrionale:
la péninsule Scandinave, la Finlande, le Danemark, l'Allemagne
du Nord, etc. La condition essentielle de leur placement sur ces
marchés est leur bas prix. Les frais de transport doivent donc être
réduits au minimum et par suite être effectués par eau. Par l'Obi,
puis par l'Oural, la Petchora et la mer Blanche, le blé de Sibérie
arrive déjà en Norvège par la voie d'Arkhangelsk. La route de M.
Sibiriakov augmentera ce mouvement. Mais, longue et nécessitant deux
transbordements, cette voie reste inférieure à celle de la mer de Kara.
De ce côté devraient se tourner les efforts des hommes d'initiative
si nombreux en Russie et en Sibérie. Ils sont habitués à vaincre la
nature. La persévérance aidée de sacrifices pécuniaires triompherait
sans aucun doute des difficultés de navigation dans la mer de Kara.
Après cette longue digression, revenons maintenant au récit de notre
voyage. Dans l'après-midi nous arrivons à la station de Novaïa-Iourta,
située en plein marais: trois ou quatre cassines entourées d'eau.
Depuis quelques jours seulement l'inondation a baissé, et le sol est
resté détrempé et fangeux. Pour arriver aux maisons on avance jusqu'à
mi-jambes dans une boue épaisse et tenace. On dirait une habitation
lacustre des temps préhistoriques.
Les Ostiaks de Novaïa-Iourta, comme ceux de la station précédente
de Niérémo, ont un type mongol accusé. Ils sont noirs, ont la peau
bistre et les yeux fendus obliquement. Des neuf rameurs de Niérémo,
sept présentent des caractères nettement mongoloïdes. Sur la basse
Sosva, dans les _paouls_ voisins de Bériosov, ce type est également
fréquent. Chez les indigènes des bords de l'Obi la couleur noire
paraît dominante, et nous l'observerons jusqu'à la station de
Soukoroukovskaya, la dernière occupée par les Ostiaks. Les Samoyèdes
ont évidemment remonté par la grande route du fleuve et se sont mêlés
aux naturels. Depuis Bériosov une observation même superficielle
révèle des modifications sensibles chez les indigènes. A mesure
que nous avançons vers le sud, les traces d'une influence tatare
se révèlent fréquentes et précises. Les Ostiaks, pendant longtemps
en relations constantes et directes avec les Musulmans, leur ont
emprunté de nombreux usages, tels que celui du voile chez les femmes
et la coutume du _kalym_. Cette influence devient très apparente dans
l'ornementation du vêtement des femmes. Les Ostiakes ont pris de
leurs voisines musulmanes un goût très prononcé pour les parures en
verroterie de couleur. Sur les bords de l'Obi, la perle de verre a une
importance égale à celle du jais en Europe, et les femmes indigènes
savent l'employer à des passementeries aussi chatoyantes de coloris
que régulières de dessin. Rare dans la région de la Sygva et de la
haute Sosva, cette ornementation devient générale dans la vallée de
l'Obi. Presque toutes les femmes portent aux manches et au col de leurs
tuniques de larges garnitures de perles de verre. A leurs tresses
pendent des rubans couverts de cette verroterie, et leurs sandales
comme leurs gants sont ornés de broderies de ce genre.
Depuis Bériosov les Ostiaks sont également profondément modifiés par le
contact des Slaves. Maintenant les _tchioumes_ deviennent rares et les
_iourtes_ moins primitives. Quelques-unes sont des maisons avec deux
pièces garnies de chaises et de tables. D'autre part, les vêtements
en peau de renne sont remplacés par des blouses et des pantalons de
grosse toile en fibres d'ortie. A Novaïa-Iourta, les hommes portent
des chemises par-dessus le pantalon à la mode russe, des _kaftans_ en
guenilles, et bientôt nous verrons des gilets et des casquettes. Comme
chaussures, en place des _pimouï_, des souliers en cuir de cheval, et
un peu plus bas des bottes. Encore quelques années et les Ostiaks de
cette région seront tous vêtus de défroques russes. Dans les _iourtes_,
beaucoup d'ustensiles en métal; l'importance de l'écorce de bouleau
comme matière première diminue. En 1872, le voyageur russe Poliakov
avait trouvé des instruments en pierre chez les indigènes des bords
de l'Obi; en 1882, d'après la description de M. Sommier, les Ostiaks
avaient encore conservé en grande partie leur civilisation primitive;
depuis, la russification a fait des progrès très rapides. En dix ans,
l'état des habitants s'est modifié complètement, et il est à craindre,
pour les ethnographes comme pour les amateurs de pittoresque, que les
Ostiaks de l'Obi n'aient bientôt adopté la civilisation russe. Les
Slaves sont de merveilleux agents d'assimilation; à leur contact, les
races indigènes fondent rapidement. C'est le peuple colonisateur par
excellence.
[Illustration: Village ostiak sur les bords de la Sosva.]
Les Ostiaks de cette région tirent toutes leurs ressources de la pêche.
La chasse est pour eux une occupation secondaire. A mesure que l'on
avance vers le sud, les animaux à fourrures deviennent rares[175]. Ces
indigènes élèvent du bétail et des chevaux[176]. La récolte de foin
étant insuffisante pour l'alimentation de ces animaux durant l'hiver,
pendant cette saison leur nourriture consiste en feuillage desséché
de bouleaux et de saules. A Novaïa-Iourta, la grande curiosité est un
lièvre (_Lepus borealis_) apprivoisé que les indigènes nourrissent avec
du poisson.
[Footnote 175: Dans le _volost_ Kotskaya, au sud de Kondinsk, en 1889,
le rendement de la pêche était de 156 tonnes métriques, pour une
population de 2 280 individus (hommes, femmes et enfants). Celui de la
chasse avait une valeur de 5 000 francs.]
[Footnote 176: Dans le _volost_ de Kondinsk, les indigènes possèdent
535 bêtes à cornes et 850 chevaux; dans celui de Kotskaya, on compte
720 bêtes à cornes et 1140 chevaux.]
Au moment du départ, le ciel gris fond en bruine, la brise se lève
mouillée avec un crachin froid et pénétrant; une tristesse de mort
enveloppe un paysage lugubre. Depuis des semaines nous parcourons
une terre partout pareille; jamais une découverte de pays imposante,
jamais un moment d'admiration, jamais une vue soulevant l'enthousiasme,
jamais une sensation forte, vibrante qui reste dans la mémoire comme un
point lumineux. Toujours une monotonie exaspérante, toujours une même
plaine basse, à moitié submergée. La Sibérie ne laisse aucun souvenir,
rien qu'une impression d'ennui. Sur ce point tous les voyageurs sont
d'accord. «Si vous n'êtes animé par un enthousiasme scientifique, n'y
allez pas», s'écrient en terminant leurs relations deux auteurs, l'un
simple touriste, l'autre savant distingué.