asseoir à ses côtés sur le lit de camp placé à gauche de la porte.
Chaque fois que nous entrons dans une hutte en sa compagnie, toujours
le bonhomme s'installe de ce côté: c'est probablement la place
d'honneur dans le cérémonial ostiak. Le prince ne tarde pas à devenir
très communicatif; il nous tape amicalement sur les genoux, et nous
sourit, tout en se mouchant dans ses doigts. Pour le remercier de cet
excellent accueil, nous lui faisons présent d'un grand foulard de
soie rouge; désireux de ne pas être en reste de politesse avec nous,
immédiatement Son Altesse m'offre une boîte à allumettes en corne de
renne avec son monogramme.
Le prince est vêtu d'une belle _parka_ en peau de renne blanc; pour
le reste, il était aussi sale que ses congénères. Son habitation
ne diffère pas non plus de toutes celles que nous avons visitées
jusqu'ici. Dans le coin de la hutte se trouve une malle russe, que
Dmitri s'empresse d'ouvrir pour en extraire des parchemins. C'est la
chancellerie seigneuriale renfermant les titres nobiliaires. A côté
sont suspendus un vieux sabre de gendarme et une défroque de laquais de
cour, présents du gouvernement impérial.
[Illustration: Dmitri Tcheskine.]
L'aimable accueil du prince n'était pas absolument désintéressé. Son
Altesse ne tarda pas à nous faire part des doléances des indigènes et
à solliciter notre protection. Comme les habitants de tous les pays
du monde, les Ostiaks se plaignent de la lourdeur des impôts, et le
prince nous demande notre appui auprès du gouverneur de Tobolsk afin
d'obtenir une diminution des charges qui pèsent sur ses sujets.
Dans la circonscription de Liapine, 380 Ostiaks sont soumis au
_iassak_; par suite d'une erreur de scribe, les pièces officielles
portent leur nombre à 480, d'où surcroît d'impôt, et Son Altesse serait
très désireuse de soulager les maux de son peuple.
Le prince étant complètement illettré, le brave Popov s'occupe de
rédiger une supplique. La rédaction en est laborieuse, elle dure deux
heures pour le moins; après quoi, Dmitri appose cérémonieusement son
sceau sur la requête.
Pendant ce travail, Boyanus recueille d'intéressants renseignements sur
le commerce des fourrures. Ici la peau de petit-gris vaut de 25 à 50
centimes, celle de zibeline de 10 à 20 francs en moyenne. Dans cette
région le petit-gris est relativement rare; un indigène en capture
au maximum une centaine par an. Sur les bords de la Sosva il est
beaucoup plus abondant; dans cette vallée un bon chasseur peut en tuer
annuellement un millier.
La rédaction de la supplique terminée, nous nous remettons en route.
Pour nous faire honneur, le prince tient absolument à nous accompagner.
Nous avons eu l'imprudence de lui offrir de l'eau-de-vie, et dans
l'espoir de recevoir de nouvelles rasades il désire rester en notre
compagnie le plus longtemps possible. Redoutant la ménagerie qui
grouille sur ses vêtements, nous faisons asseoir le personnage à la
porte de notre petite cabine: mais cette place ne satisfait pas sa
vanité. Pour marquer son rang aux yeux des rameurs et leur prouver que
nous le traitons d'égal à égal, le prince Dmitri rapproche lentement
son siège de l'entrée de la cahute, puis allonge un pied dans
l'intérieur: il n'a pas ainsi l'air d'être à la porte. Peu à peu il
passe une jambe puis une autre, ensuite la tête; finalement le sire
trouve moyen de s'installer complètement dans la pièce. Dmitri, tout
fier de sa ruse, rit sous cape. Lorsque à sa mine réjouie nous éclatons
de rire, le bonhomme ne peut retenir sa joie. Pour lui faire place je
suis obligé de monter sur le toit de l'embarcation.
En passant, signalons la présence sur la rivière de nombreuses mouettes
tridactyles et de guillemots de Brunnich.
Vers cinq heures du soir nous arrivons à une station où nous débarquons
notre compagnon. Avant de nous débarrasser du personnage, nous lui
offrons une collation servie dans des assiettes en fer-blanc et
avec des couverts. Ces ustensiles ne laissent pas d'embarrasser
singulièrement le prince; évidemment la fourchette du père Adam lui
paraît plus commode, mais Son Altesse tient absolument à prendre les
belles manières. Elle a du reste une bien meilleure éducation que les
membres de l'aristocratie ostiake rencontrés par d'autres voyageurs
sur l'Obi. Avant de nous quitter, Dmitri recommande aux indigènes de
nous conduire rapidement, et en fidèles sujets ceux-ci rament avec une
vigueur qui fait notre étonnement.
Dans la soirée nous atteignons Rakmatia Paoul, ayant parcouru environ
60 kilomètres en huit heures. Une bonne étape! Le temps de prendre de
nouveaux rameurs et nous repartons. Le ciel est suffisamment clair la
nuit pour nous permettre de relever le cours de la rivière. En nous
relayant, nous pouvons travailler tout en marchant. C'est, du reste,
plaisir de veiller par ces belles nuits d'automne. Dans le ciel clair
du Nord les étoiles brillent d'un éclat extraordinaire, et au milieu de
l'obscurité les troncs blancs des bouleaux ont l'air d'une assemblée
de fantômes devant lesquels nous défilons. Tout est silencieux. C'est
le calme des choses mortes, et tout l'être est pénétré d'une sensation
infinie de repos.
Comme tous les primitifs, les Ostiaks ont quelques notions
d'astronomie. Ils connaissent la Polaire, l'étoile qui ne bouge pas,
comme ils l'appellent, et sur elle ils se guident lorsque la nuit les
surprend dans ces forêts où il est si facile de s'égarer.
Les Ostiaks divisent l'année en treize mois, qui portent des noms
rappelant les phénomènes naturels ou leurs diverses occupations.
D'après les uns, elle commencerait à l'équinoxe du printemps; d'après
les autres, à celui d'automne[159]. C'est en somme le calendrier
révolutionnaire.
[Footnote 159: Ahlqvist, _loc. cit._]
Maintenant les nuits sont devenues très fraîches. Les indigènes
ne sentent pas cependant cet abaissement de la température. Tous
sont simplement vêtus de toile. Habitués à des froids de quarante
degrés, ils éprouvent sans doute une sensation de chaleur tant que le
thermomètre reste au-dessus de zéro.
[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB
Feuille 3
Croquis à la Boussole du Cours de la Sosva par Ch. RABOT
1890.]
Quelques rameurs portent une longue chevelure flottante sur les épaules
comme les tout jeunes _misses_ anglaises. La plupart la divisent au
contraire derrière la tête en deux nattes entourées d'une cordelière
rouge et ornées à leur extrémité de morceaux d'étoffe. Ces tresses
sont en outre attachées l'une à l'autre sur l'occiput par un cordon
également rouge. Certains indigènes ont des nattes très longues qui
leur descendent parfois jusqu'à la ceinture. Avec cette coiffure
et leur figure imberbe les hommes ne sont pas toujours faciles à
distinguer des femmes. Des jeunes gens surtout ont l'air de jeunes
filles. Tous ont les doigts couverts de bagues en cuivre. A propos
de la parure, signalons un détail intéressant. D'après Ahlqvist, les
femmes «vogoules» se tatoueraient les pieds et les mains de traits
géométriques. Cette ornementation n'est pas en usage dans la région que
nous avons visitée[160].
[Footnote 160: Finsch a observé des tatouages sur une jeune Ostiake
pendant son voyage de Tomsk à Samarovo. (Finsch, _loc. cit._)]
Le lendemain matin, 19 août, nous atteignons la Sosva, grande rivière
qui dans tout autre pays que la Sibérie serait un fleuve important.
Sur la Sosva comme sur la Sygva, toujours le même paysage: une plaine
boisée. Pas d'horizon, la vue est limitée aux deux berges couvertes de
forêts. Si, toutes les trois ou quatre heures, on n'était intéressé
par le spectacle amusant et curieux des stations indigènes, le voyage
serait terrible d'ennui. Ici c'est le grand désert du Nord, triste et
monotone, une terre inutile, fermée à l'homme. Avec cela, l'air est
lourd, on sent un continent derrière soi. Tout est uniforme, le sol
comme l'aspect du pays. Nulle part un rocher, une pierre, partout des
terrasses sablonneuses couronnées de tourbières.
Au delà du confluent de la Sosva et de la Sygva est situé Saxoun
Paoul[161], l'agglomération ostiake la plus importante rencontrée
jusqu'ici: 60 habitants et 12 _tchioumes_. Les _paouls_ des bords
de la Sygva contiennent deux formes particulières d'habitation, la
_tchioume_ carrée et le _sasskol_. Le _sasskol_ forme le passage entre
le simple abri en écorce de bouleau et la maison, entre la _tchioume_
mobile et la _iourte_ fixe. C'est une hutte rectangulaire couverte d'un
toit à deux auvents, faite de perches et de pieux et entièrement garnie
d'écorce. La disposition interne est semblable à celle de la _iourte_.
Cette habitation légère n'est occupée qu'en été. Elle est spéciale aux
Ostiaks de la région ouralienne. Au delà de Sartynia nous ne l'avons
pas observée.
[Footnote 161: Glossaire topographique ostiak: _Saxoun_, embouchure;
_Toump_, île; _Ia_, rivière ou ruisseau.]
A chaque station nous nous arrêtons une ou deux heures. Il faut d'abord
manger; puis, pendant que les indigènes font leurs préparatifs de
départ, nous examinons le mobilier des huttes et étudions la vie des
naturels, si curieuse et si suggestive. Nous avons sous les yeux un
passé vieux de centaines de siècles, l'enfance de l'humanité, alors que
l'homme tirait toutes ses ressources de la chasse et de la pêche.
Une scène amusante est le repas des naturels. Le couvert se compose de
deux augettes en écorce remplies, l'une de poisson bouilli, l'autre
d'huile de poisson et d'un gros pain noir que dédaigneraient les chiens
délicats. Cette huile remplace le beurre dans la cuisine des indigènes.
Autour des deux plats déposés par terre la famille s'accroupit, et
aussitôt commence la pêche des morceaux. Après chaque bouchée, les
convives boivent un petit coup d'huile en guise de rafraîchissement.
Entre temps les indigènes se mouchent avec les doigts, puis, après
cette opération, sans même s'essuyer, attrapent dans le plat un filet
de poisson. Le morceau ainsi assaisonné n'en est que meilleur. Durant
l'été, cette soupe forme pour ainsi dire toute la nourriture des
indigènes. Telle est son importance dans l'économie domestique que le
temps nécessaire à sa cuisson est l'unité de temps la plus courte des
Ostiaks[162].
[Footnote 162: Ahlqvist.]
En hiver, le poisson est également un élément important de
l'alimentation des Ostiaks. A cette époque, ils le mangent soit sec,
soit fumé ou salé, et ils en absorbent d'énormes quantités. Les
indigènes ont un estomac dont la capacité rivalise avec celui des
Eskimos. Ils peuvent avaler jusqu'à vingt ou vingt-cinq livres de
poisson par jour, et dans un seul repas quatre ou cinq coqs de bruyère
avec une bonne portion de poisson sec[163]! Le poisson cru est très
apprécié des indigènes. C'est, paraît-il, un excellent remède contre le
scorbut. A chaque station notre interprète se faisait donner quelques
corégones, qu'il engloutissait incontinent. En un tour de main il
dégageait les filets, s'en remplissait la bouche, puis au ras des
lèvres coupait le morceau.
[Footnote 163: Poliakov et Ahlqvist.]
Jadis la farine était une denrée rare et chère. Depuis l'établissement
des magasins de M. Sibiriakov à Liapine, son prix a subi une baisse
considérable, et maintenant elle entre dans l'ordinaire de chaque
famille. Les ménagères boulangent grossièrement, et dans les grands
jours préparent une bouillie de farine de seigle et de poisson qui est,
paraît-il, excellente.
Comme tous les peuples sauvages, les Ostiaks sont omnivores. Ils
mangent tous les animaux et oiseaux qu'ils abattent, même le renard
et l'écureuil. Un pâté de farine et d'écureuil est considéré comme un
fin morceau. Dans la gastronomie indigène, les deux gibiers les plus
appréciés sont l'élan et le renne. La boisson la plus recherchée est
naturellement l'eau-de-vie, mais sur les bords de la Sygva et de la
haute Sosva elle est rare, heureusement pour la santé des indigènes.
Des Russes les Ostiaks ont pris l'usage du thé, mais, ne pouvant s'en
procurer, le remplacent par des infusions de _Spiræa ulmaria_.
Une fois tout notre monde lesté, en route. Nous voulons arriver ce soir
à Sartynia, le seul village russe de la région, la Capoue de la Sosva
aux yeux des indigènes.
Dans la journée, arrêt à Kokane. Grand mouvement dans le _paoul_. Les
hommes reviennent de la pêche et toutes les femmes sont occupées à
préparer la provision d'hiver. Avec une omoplate de renne en guise
de couteau, elles ouvrent le poisson, puis d'un tour de main rapide
enlèvent l'intérieur, le déposent dans un vase, pour en extraire
l'huile, et enfilent ensuite les deux filets du poisson sur une
baguette. Des échafaudages hauts de plusieurs mètres sont entièrement
chargés de petits poissons brillants[164] comme de l'argent; de loin,
agité par la brise, tout cela scintille comme un énorme miroir à
alouettes.
[Footnote 164: _Coregonus Merkii_ Gün. Les autres espèces de poissons
abondantes dans la Sosva sont le _C. Muksun_, le _C. Syrok_, le _C.
Cavaretus_ Polj et le brochet.]
[Illustration: Omoplate de renne, servant de couteau.]
Encore une station et, à la nuit tombante, nous arrivons à Sartynia,
le premier hameau russe rencontré depuis la Petchora. En quarante-huit
heures nous avons parcouru à la rame 290 kilomètres, d'après les
évaluations des indigènes. Le _starost_ ostiak nous souhaite la
bienvenue et nous conduit dans une excellente maison. Pour la
circonstance, cet Ostiak a revêtu une redingote noire ornée d'une
médaille, cadeau des autorités russes en récompense du zèle avec lequel
il s'est acquitté de ses fonctions pendant je ne sais combien d'années.
Une église, six ou sept maisons, quelques _tchioumes_ dispersés sur le
bord de la rivière au milieu d'une clairière, forment la capitale de la
vallée de la Sosva.
Le lendemain, c'est grande réjouissance parmi les indigènes. Moyennant
une bonne régalade d'eau-de-vie, les habitants nous ont promis une
représentation des danses qu'ils exécutent après la mort de l'ours. De
larges distributions ont mis tout le monde de belle humeur.
Une fois rapporté au village, l'ours, nous raconte-t-on, est placé sur
un banc, après quoi tous les habitants viennent l'embrasser et déposer
sur le cadavre des ornements comme sur une relique vénérée. On passe
des anneaux à ses griffes et on lui entre des pièces de monnaie dans
les yeux. Après cette cérémonie commencent les danses, exécutées par
des hommes la figure couverte d'un masque grossier en écorce de bouleau.
Pas très élégantes, ni très variées ces danses. Un saut rythmé
accompagné de mouvements de bras, de véritables contorsions d'aliénés:
le lecteur en jugera par la photographie instantanée reproduite pages
258 et 259[165].
[Footnote 165: Le personnage de droite est le _starost_, qui, prenant
part à la danse en qualité de dilettante, n'avait pas mis le masque.]
Les naturels exécutent devant nous plusieurs divertissements
chorégraphiques. C'est d'abord la danse de l'homme et du diable. Deux
Ostiaks se poursuivent en sautillant, le diable cherchant à saisir
l'homme. Après commence la danse du bouleau. Au milieu de la pelouse,
un homme qui figure le bouleau se plante immobile, tandis que son
acolyte se trémousse en le battant et en essayant de le renverser.
A la fin, l'arbre s'anime, le danseur recule étonné, puis tombe
dans les bras de son partenaire, en criant: «C'est un homme!» et le
divertissement prend fin. C'est l'art de l'enfance. La représentation
se termine par la danse des chiffons. Comme dans les exercices
précédents, elle ne comporte que deux danseurs, et la seule différence
est qu'ils sautent en agitant des châles[166].
[Footnote 166: Ahlqvist a assisté à une danse de l'ours moins
primitive. Elle débuta par un monologue improvisé par un indigène
masqué. Le bonhomme exalta son courage et son habileté de chasseur,
puis se glorifia d'avoir abattu nombre d'animaux autrement dangereux
que celui qu'il venait de tuer. Par des contorsions grotesques il mima
ensuite, aux rires de l'assistance, l'attitude du chasseur peureux.
Après ce prélude les acteurs représentèrent des scènes de la vie des
indigènes.]
Pendant la durée de la pantomime, un artiste indigène joue de la
_dombra_, cithare à cinq cordes. Ces pauvres gens ont su inventer des
instruments de musique et composer des airs d'une mélancolie profonde!
[Illustration: Danse ostiake.]
[Illustration: Danse ostiake.]
Mises en gaîté par l'absorption de nombreux petits verres, les
femmes consentirent, elles aussi, à nous montrer leurs talents
chorégraphiques. Tout d'abord, elles enfilent les gants de fourrures
adaptés aux manches de leurs robes, puis se couvrent la tête de leurs
châles. Elles semblent prendre à tâche de ne laisser voir aucune partie
de leur visage ou de leur corps. Ainsi attifées, elles ont tout l'air
de grossiers mannequins. Les ballerines commencent par agiter les bras
et le corps, lentement et avec des mouvements langoureux qui nous
rappellent ceux des fameuses danseuses javanaises de l'Exposition
de 1889. Puis, s'animant peu à peu, elles exécutent un pas saccadé
analogue à celui des hommes, toujours en prenant des poses orientales.
Cette danse est accompagnée de chants peu harmonieux dont les paroles
sont improvisées. Les femmes célèbrent ainsi le généreux étranger
qui est venu visiter Sartynia et qui les a libéralement régalées
d'eau-de-vie. Un autre chant est l'éternelle histoire de la femme
délaissée. Un étranger s'était épris d'une jeune indigène, il l'aimait
follement, passionnément; de cet amour naquit un enfant, puis, un beau
jour, le père prit la fuite. Pourquoi s'est-il sauvé? Sur ces mots
finit le chant.
Les femmes ostiakes ne sont pas aussi naïves que pourraient le
faire croire ces dernières paroles. Sur ce sujet, la femme de notre
interprète Siméon nous fit les aveux les plus significatifs. Cette
Ostiake, digne d'une société civilisée, proclamait la liberté des
amours. Elle prenait pour un temps un mari dans un _paoul_, et, lorsque
l'ennui arrivait, elle le quittait pour partir à la recherche d'un
nouvel époux temporaire. L'enfant né de ses relations avec Siméon était
très malade: «S'il meurt, nous dit-elle très naturellement, j'abandonne
mon mari; c'est un propre à rien.»
En voyage la tâche de l'explorateur est aussi variée qu'étendue.
En marche il relève sa route, note toutes les particularités
topographiques et économiques. Aux haltes ne croyez pas qu'il puisse se
reposer. Il doit faire des collections d'histoire naturelle, acheter
des objets d'ethnographie, recueillir des renseignements sur la vie des
indigènes, et tous ces renseignements sont longs à obtenir, et combien
divers!
Ce matin nous observions les divertissements des indigènes,
l'après-midi nous étudions le cimetière. A quelques pas de l'église,
dans le calme éternel de la forêt vierge, sont éparses de petites
caisses en bois, toutes pareilles. Quelques-unes tombent de vétusté,
et l'entre-bâillement des planches laisse apercevoir des armes et des
ustensiles déposés sur la fosse. Les Ostiaks croient à une autre vie,
dans un monde souterrain où les morts mèneraient la même existence
qu'ici-bas. Pénétrés de cette idée, ils placent sur les tombes tous les
objets nécessaires au défunt pour assurer sa subsistance. Le cadavre
est enseveli complètement habillé, avec un arc, des flèches, une
pipe, une tabatière, une cuiller, etc. Dans les idées des indigènes,
l'entrée du monde éternel serait située très loin au nord, au delà
de l'embouchure de l'Obi, en plein océan Glacial. D'ici là le voyage
est long. Pour que le mort puisse effectuer rapidement ce parcours et
puisse ensuite circuler à travers le monde souterrain, on dépose à côté
de la tombe un traîneau, et, après l'ensevelissement, on tue dans le
cimetière le renne favori du défunt. La tête de l'animal est abandonnée
à côté du véhicule[167].
[Footnote 167: Poliakov, _loc. cit._]
Dans la soirée, départ de Sartynia.
21 août.--Dans la matinée, arrivée à Olé-Toump Paoul. Nous y faisons
l'acquisition d'un jouet indigène: un oiseau en bois articulé. Le
mouvement d'un contrepoids abaisse ou relève alternativement la tête ou
la queue. Sur les boulevards les camelots en vendent de pareils. Après
cela niez donc l'ingéniosité et l'intelligence des primitifs.
La Sosva est maintenant divisée en plusieurs bras par de longues
îles couvertes de saulaies. Derrière ces rideaux d'arbres, la rivière
s'épanche en larges marécages boisés. De loin en loin apparaît la berge
sablonneuse. En certains endroits elle est coupée par une passe étroite
donnant accès dans une sorte de lac[168] greffé comme une fistule
sur le tronc de la rivière. Ces nappes d'eau, peu profondes, sont
particulièrement favorables au développement de la tourbe. Beaucoup
de ces _kouria_ sont même déjà séparées de la rivière par des cordons
littoraux constitués par des dépôts végétaux.
[Footnote 168: _Kouria_ en langue indigène; _sor_ en russe.]
[Illustration: Jouet ostiak (d'après une photographie exécutée sur
l'original et communiquée par la _Revue Encyclopédique_).]
22 août.--Un temps brumeux, froid, pluvieux, le _crachin_ du nord. Nous
sommes au milieu d'immenses marais. La Sosva proprement dite est large
de 500 à 600 mètres, et derrière des lignes d'oseraies s'étendent des
marécages larges de 8 à 10 kilomètres[169]. Souvent la rangée d'îles
présente une solution de continuité, et c'est à perte de vue une plaine
de bois inondés. Sur ces marais s'ébattent des milliers de palmipèdes;
si l'on en avait le temps, quelle belle chasse au canard on ferait!
[Footnote 169: Profondeur moyenne, 16 mètres.]
A sept heures du soir nous atteignons la station de Chaïtanskaya, la
dernière avant Bériosov. Déjà on sent le voisinage de la civilisation:
il y a ici des meubles russes et des ustensiles de ménage en métal, du
bétail et des chats.
La pluie cesse, le vent souffle grand frais, et de suite nous
établissons la voilure. La rivière, large de plusieurs kilomètres,
se hérisse de grosses vagues lourdes; lorsque nous nous éloignons de
l'abri protecteur des îles, le canot roule comme en pleine mer, il faut
alors ouvrir l'œil, avec une embarcation pareille à notre _lodka_ et
des mariniers du genre des Ostiaks. Vers onze heures du soir, dans le
lointain apparaissent des lumières: voici Bériosov.
Le débarquement n'est pas facile. La Sosva, soulevée par la tempête,
déferle sur la rive en hautes volutes, et menace de briser les
embarcations. On se croirait en mer. Bientôt des agents de police
arrivent à notre secours et nous conduisent chez le maître d'école, où
un logement nous a été préparé. Le pédagogue nous reçoit en uniforme,
et cérémonieusement nous introduit dans un gentil salon superbement
éclairé. Des lampes, des bougies, comme tout cela paraît drôle après
plusieurs semaines de désert! On étend par terre des matelas, un luxe
inouï pour nous, et pour la première fois depuis quarante-cinq jours
nous nous déshabillons et dormons en gens civilisés.
CHAPITRE XIV
L'OBI
Bériosov.--Les marais.--L'Obi.--L'Obi route commerciale.--Arrivée à
Samarovo.
Bériosov, la grande métropole de cette partie de la Sibérie, est une
pauvre petite ville de 1 800 habitants. Sans commerce, elle doit toute
son importance à la résidence des fonctionnaires. C'est le centre
administratif de ces solitudes, le chef-lieu de l'arrondissement
septentrional du gouvernement de Tobolsk. Cet arrondissement plus
étendu que la France ne compte cependant que 8 000 habitants. Jugez par
ces chiffres de l'immensité de la Sibérie et de la faible densité de sa
population.
La ville est sans intérêt, comme toutes les bourgades russes. Des
rues boueuses découpent en rectangles des pâtés de maisons basses et
de cours enceintes de palissades; en avant, un large dépotoir parsemé
de pans de murs et de moellons; au bout, isolées comme des îles, deux
églises. Ces décombres sont les dernières traces d'un incendie qui,
il y a quelques années, a détruit en partie Bériosov. De pareilles
catastrophes sont habituelles dans ces pays: à part quelques édifices
publics, toutes les maisons sont en bois. Les villes sibériennes
flambent comme des boîtes d'allumettes.