Perdus au milieu des déserts, éloignés de tout centre de civilisation,

les Ostiaks vivent heureux dans la plus complète ignorance. La plupart

ne parlent point le russe. Seulement sur les bords de l'Obi, où ils

sont en relations fréquentes avec les Slaves, l'usage de cette langue

leur est familier. Quelques-uns d'entre eux, élevés au monastère de

Kondinsk, dont nous aurons occasion de parler plus loin, savent lire

et écrire. Ceux-là jouissent à cent lieues à la ronde d'une réputation

de savants. Dans leur isolement, les Ostiaks ne sont cependant pas

dépourvus de moyens de communiquer leurs pensées. Ces sauvages ont

su inventer des signes pour matérialiser leurs idées. Ils gravent,

par exemple, des marques de propriété sur leurs engins et ustensiles

et ont imaginé des sortes de caractères, analogues aux croix de nos

paysans illettrés, qu'ils apposent en place de signatures sur les

quelques documents officiels que l'administration exige d'eux[148].

D'autre part, à l'aide de simples incisions tracées sur les arbres ils

expriment de longues phrases. Sur une entaille faite à un tronc de pin,

raconte M. Kouznetsov, vous distinguez un pied d'élan presque informe,

en dessous quelques traits horizontaux, et, à côté, de petites barres

obliques. Pareil dessin signifie qu'un élan a été tué à cet endroit;

le nombre des traits horizontaux indique le nombre des chasseurs, et

les petites barres obliques celui des chiens. Par des hiéroglyphes

analogues les indigènes signalent la capture de tout autre animal. Les

signes ont une signification constante reconnue de tous et ont par

suite la valeur de caractères. C'est l'enfance de l'écriture.

[Footnote 148: L'ouvrage souvent cité du Dr Ahlqvist reproduit

plusieurs spécimens de cette écriture.]

Les Ostiaks ont été convertis au catholicisme grec, mais leur

conversion est purement nominale. Tous continuent comme par le passé à

sacrifier aux faux dieux et à immoler des animaux domestiques dans des

bois sacrés (_keremetes_), devant de grossières idoles.

Dès mon arrivée à Liapine, je me préoccupai de visiter un de ces bois,

mais les Ostiaks veillaient avec un soin jaloux sur leurs divinités,

le prêtre orthodoxe du village ayant fait récemment en grande pompe un

autodafé des idoles qu'il avait pu découvrir.

Dans la journée, après de longues recherches, les guides réussissent

enfin à découvrir un _keremet_ absolument intact, et le lendemain nous

nous mettons en route.

Nous remontons la Sygva. A quelques centaines de mètres de Liapine

elle reçoit une grande rivière dont nos bateliers ignorent le nom.

Au confluent est établie une _tchioume_ où nous faisons halte, dans

l'espérance de dénicher quelque objet d'ethnographie. Et en effet

voici une construction intéressante, une écurie primitive destinée à

mettre les rennes à l'abri des moustiques. C'est un abri en clayonnage,

(_salikol_) couvert en écorce de bouleau, dans lequel deux animaux

peuvent prendre place[149]. Devant l'entrée, complètement ouverte, sont

disposés deux petits feux fumeux destinés à écarter les insectes. La

_tchioume_ est habitée par un _chaman_.

[Footnote 149: Hauteur de l'abri: 1 m. 10; profondeur: 3 m.]

Les _chamans_ ont, dans la société ostiake, la position de prêtres,

et sont considérés comme les intermédiaires entre les dieux et les

hommes. Comme tels, ce sont de véritables diseurs de bonne aventure.

Les naturels leur supposent le don de prédire l'avenir et la capacité

de guérir les maladies. Pour entrer en communication avec les esprits,

les _chamans_ se servent d'un tambour de basque en peau de renne.

Cet instrument sacré et ces croyances sont communs à toutes les

populations ouralo-altaïques. Au milieu du siècle dernier, avant leur

conversion, les Lapons avaient encore des tambours magiques[150] et des

_chamans_. Aujourd'hui les indigènes de la Sibérie septentrionale ont

seuls conservé ces pratiques de sorcellerie.

[Footnote 150: Les rares tambours magiques lapons conservés dans les

musées d'ethnographie sont pour la plupart oblongs et couverts de

dessins grossiers représentant les esprits. Ceux des Ostiaks et des

Samoyèdes sont ronds et sans ornementation. Les _chamans_ les font

résonner à l'aide d'une baguette en os garnie de peau de renne.]

Après une courte navigation, les bateliers nous arrêtent brusquement

devant un bout de forêt. Nous débarquons, et un sentier embroussaillé

nous conduit au _keremet_. Au milieu d'une clairière, une barricade de

pieux surmontés de chiffons, et dans un coin un petit édicule: voilà le

temple et les idoles des indigènes.

Aux âges primitifs, les diverses tribus finnoises ont eu de pareils

sanctuaires. Ainsi les Esthoniens, qui sont aujourd'hui un peuple

civilisé, ont jadis partagé les croyances des Ostiaks. Suivant un

traité d'idolâtrie composé en 1517 par le moine allemand Léonard

Rubenus, ces Finnois consacraient à leurs divinités des arbres élevés

qu'ils décoraient de pièces d'étoffes suspendues aux branches[151].

[Footnote 151: Baudrillart, _Dictionnaire général des eaux et forêts_,

1823 t. I, p. 6.]

[Illustration: Bois sacré ostiak.]

La gravure ci-contre, représentation exacte de ce lieu de sacrifice,

dispense de toute description. On dirait un reposoir, avec d'autant

plus de vraisemblance qu'il est surmonté d'une croix. Une cabane

située à gauche de l'échafaudage de chiffons est construite sur le

même modèle que les _njalla_ des Lapons[152]. Elle est juchée sur

un tronc d'arbre à 1 m. 40 au-dessus du sol; on y accède par une

planche garnie de grossières encoches en guise de marches. Ce cabanon

renferme les images des divinités, deux grosses poupées formées de

guenilles de diverses couleurs enroulées les unes autour des autres. Le

visage du dieu est fait d'un morceau d'étoffe jaune, percé de quatre

trous figurant le nez, les yeux et la bouche. A côté de ces idoles

sont déposés deux paquets de flèches entourés de mouchoirs rouges,

de cordons garnis de bagues en cuivre, et de grelots, un morceau de

schiste micacé que ses facettes brillantes ont dû faire prendre pour

quelque pierre précieuse, enfin des pieds de chevaux. Dans les idées

des Ostiaks, les chevaux sont particulièrement agréables aux divinités,

et lors des grandes fêtes, ils en sacrifient toujours à leurs dieux. A

leurs yeux, le cheval blanc est un animal sacré.

[Footnote 152: Petits magasins épars dans les forêts, où ces nomades

font des dépôts de vivres et d'approvisionnements.]

Généralement les images des dieux ostiaks sont de simples morceaux de

bois grossièrement entaillés en forme de figures humaines. De simples

incisions indiquent les yeux et la bouche. D'après Ahlqvist, la tête

de certaines idoles serait garnie de plaques d'argent ou de plomb. Les

indigènes se procureraient ces métaux par l'entremise des marchands

russes, qui les achèteraient eux-mêmes à la grande foire d'Irbit.

Dans leurs sanctuaires, les Ostiaks déposent en guise d'_ex-voto_ des

fourrures précieuses et des pièces de monnaie. Il y a trois ans, divers

objets en argent, d'une très grande valeur archéologique, provenant

d'un bois sacré, ont été trouvés chez un indigène de Liapine.

C'étaient cinq assiettes, un plat carré et deux tablettes ornées

de gravures figurant des scènes de la vie des naturels. L'une des

plaques représentait un pêcheur et un archer tirant des rennes. Cette

orfèvrerie, d'un fini merveilleux et d'un dessin irréprochable, est,

suivant toute vraisemblance, une œuvre permienne. Ces Finnois ont été

des ouvriers en métaux d'un goût artistique véritablement étonnant.

La présence de pareilles richesses dans un bois sacré est,

croyons-nous, tout à fait accidentelle. Le _keremet_ que nous avons

visité ne renfermait pas un seul objet de valeur. En dépit de leurs

plus minutieuses recherches, nos compagnons russes n'y ont découvert

qu'un vieux kopek. Dans le bois sacré de Mouji, sur les bords de l'Obi,

M. Sommier n'a également trouvé qu'une pièce de monnaie. A Liapine,

Russes et Zyrianes affirment cependant que les _keremets_ contiennent

de véritables fortunes, et plusieurs d'entre eux passent pour avoir

gagné une somme rondelette au métier de détrousseurs d'idoles. Que

dans ces sanctuaires les Ostiaks déposent des fourrures de prix, la

monnaie courante du pays, à cela rien d'extraordinaire, mais ils

ne peuvent guère offrir à leurs divinités des pièces d'argent, par

l'excellente raison que le numéraire est presque inconnu dans ces

régions et que même les roubles-papier ne sont pas communs dans ce

pays où tout le commerce se fait par voie d'échange. En cas de besoin

les Ostiaks reprennent les offrandes faites à leurs divinités un jour

d'abondance. Suivant la pittoresque expression du voyageur russe

Poliakov, les idoles sont les caisses d'épargne des indigènes. Pendant

leurs déplacements ils confient leur fortune à leurs dieux. Tous les

ustensiles et vêtements qu'ils n'emportent pas, ils les déposent sur

des traîneaux qu'ils abandonnent dans les _keremets_.

Les bois sacrés comme celui de Liapine correspondent à nos églises de

village. C'est là que tous les membres d'un même hameau viennent faire

leurs dévotions. Au-dessus de ces _keremets_ existent des sanctuaires

communs à toute la race ostiake, dont la réputation attire de loin une

foule de pèlerins. Aux environs de Troïtski, à une cinquantaine de

kilomètres en aval du confluent de l'Obi et de l'Irtich, habite un dieu

particulièrement vénéré, _Tourom-asler_, le dieu du confluent de l'Obi

et de l'Irtich, d'après Ahlqvist. Tel est le renom de sainteté du lieu,

que des Samoyèdes n'hésitent pas à entreprendre des voyages de plus de

1 000 kilomètres pour venir y implorer les esprits.

A côté de ces divinités publiques, chaque famille a en outre ses dieux

domestiques. Chez les Ostiaks existe la même hiérarchie religieuse

que dans le monde des anciens, et ce n'est pas le seul rapprochement

que nous pourrions faire dans cet ordre d'idées. Les dieux lares sont

figurés soit par une petite poupée appelée _chiongote_, soit par un

caillou dont la forme rappelle vaguement la silhouette de quelque

animal. D'après M. Sommier, les _chiongotes_ sont consacrées aux

parents décédés. Ces sauvages incultes vivant au jour le jour ont des

sentiments qui ne sont généralement développés que chez les populations

plus élevées en civilisation. Ainsi les morts sont de leur part l'objet

d'un culte touchant. Après le décès d'un membre de la famille, les

survivants fabriquent une poupée qui est censée représenter le défunt

et qui est traitée comme le serait le mort de son vivant. Le soir on

la couche sous des peaux, le matin on la lève et on la place devant le

feu. On met devant elle une tabatière, du tabac à fumer, et, lors des

repas, on dépose à ses pieds de la nourriture. D'après Castren, une

autre classe de _chiongotes_ aurait, dans les croyances des indigènes,

des fonctions différentes; elles seraient les dieux protecteurs du

troupeau de rennes, de la santé de la famille du chasseur heureux, et

comme telles, bien entendu, recevraient des offrandes.

Chez les Ostiaks comme chez les Finnois du Volga, les grandes

cérémonies religieuses consistent en un repas sacré. Les indigènes

abattent un animal, un renne ou un cheval, et le mangent devant les

idoles après un simulacre d'offrande aux fétiches. Le _chamane_

barbouille la bouche du dieu de viande et de sang, lui verse ensuite

de l'eau pour le rafraîchir, et, si les fidèles possèdent du _vodka_,

quelques gouttes du précieux liquide terminent le repas symbolique.

La tête et la peau de l'animal sacrifié sont ensuite suspendues aux

arbres. Dans le bois sacré de Liapine, à côté du reposoir, se trouvait

tout un matériel culinaire: une table, une chaise, une cuve, des

écuelles et des cuillers en bois. A un arbre était suspendu un tambour

magique.

La plus haute divinité des Ostiaks est le dieu du ciel, _Tourom_[153],

le souverain maître du monde et des hommes, celui qui, à son gré,

déchaîne la tempête et fait rouler le tonnerre. Dans les croyances

des indigènes ce dieu occupe la même place que Jupiter dans la

mythologie grecque et romaine. Bien que le plus élevé dans la

hiérarchie religieuse des bords de l'Obi, _Tourom_ n'est point l'objet

d'un culte, et en son honneur on ne fait ni sacrifice ni offrande.

Un peuple habitant au milieu des forêts et pour qui la pêche est une

des principales industries a tout naturellement peuplé d'esprits

les bois et les rivières. _Meang_ est le dieu de la forêt, _Koulji_

celui des eaux, et ceux-là sont particulièrement vénérés. Jamais un

Ostiak ne part pour la chasse ou pour la pêche sans leur promettre

une offrande en cas de succès. L'ours est l'objet d'un culte de

la part des indigènes. Les Ostiaks comme tous les autres peuples

finnois manifestent à son égard une crainte superstitieuse. L'animal

s'offenserait, croient-ils, s'ils l'appelaient de son nom, et pour

éviter sa colère ils le désignent sous diverses circonlocutions,

comme du reste les Lapons et les Finnois de Finlande. Toujours ils

le nomment le vieux fils de Tourom. Lorsqu'un ours a été tué, les

Ostiaks célèbrent cet événement par des danses. Cette coutume remonte

à une très haute antiquité. Le _Kalevala_ raconte des réjouissances

analogues en pareille occasion. Jadis l'ours vivait dans les régions

éthérées, mais, bien qu'habitant le «septième ciel», il s'y ennuyait

fort. Sur ses instances, son père le laissa partir pour la terre, à

condition qu'il n'attaquerait jamais les bons, et qu'il serait ici-bas

le représentant de la justice. Vivant ou mort, l'ours voit tout et

sait tout. Pour cette raison les indigènes ont l'habitude de jurer sur

sa patte ou sur sa dent en prononçant ces paroles sacramentelles: «Si

je suis un imposteur, mange-moi». Dans leurs idées ce serment a la

plus haute valeur[154]. Comme fétiches tous les Ostiaks portent à la

ceinture une dent d'ours. Ce morceau d'os a la vertu de préserver des

douleurs dans le dos. En cas de maladie, les naturels raclent la dent

et en avalent de petits morceaux.

[Footnote 153: En langue ostiake, _touroum_ signifie à la fois l'air,

l'espace et dieu. En dialecte vogoule, _tarom_ a la même signification.

(Ed. Sayous, _Des mots communs aux diverses langues finnoises_. Mémoire

manuscrit que le savant professeur de la Faculté de Besançon a eu

l'amabilité de me communiquer.)]

[Footnote 154: Poliakov, _loc. cit._]

Sur les cours d'eau, les caps et les baies des rivières, habitent des

esprits auxquels les Ostiaks ne manquent jamais de sacrifier lorsqu'ils

passent.

Ainsi, un promontoire de l'estuaire du Nadyme, dans la baie de l'Obi,

est le séjour de la divinité Émane. Dans les nuits obscures de l'hiver,

le dieu éclaire d'un feu constant la route suivie par les navigateurs;

il a de plus le pouvoir de changer la direction des vents. Lorsque

nous arrivâmes devant cette pointe, raconte M. Poliakov, le plus vieil

Ostiak de l'équipage remplit une soucoupe d'eau-de-vie, puis regardant

le cap d'un air suppliant, la versa dans l'eau, et jeta ensuite deux

pièces de 10 kopeks et trois bagues de cuivre. Le sacrifice prit fin

après offrande d'une seconde soucoupe jetée avec le même cérémonial que

la première. Après quoi je dus régaler d'eau-de-vie les Ostiaks. Tous

les environs de ce cap sont considérés comme _tabous_[155]. Défense

d'y chasser, d'y cueillir des fruits, et de boire l'eau du fleuve aux

environs.

[Footnote 155: Les arbres des bois sacrés sont également _tabous_.

Défense d'y couper même une branche sous les peines les plus sévères.]

Pour terminer ce long chapitre relatif aux Ostiaks, deux mots sur leur

état moral. Étant encore naïfs, ils sont restés sincères, et, demeurés

à l'écart de la civilisation, ils ont gardé l'honnêteté primitive. Les

Ostiaks ignorent l'usage des serrures. Chez eux tout est ouvert à tout

venant et jamais rien n'est pris.

Que de fois dans nos discussions de politique coloniale n'a-t-on pas

fait sonner haut le prétendu devoir des races supérieures de porter les

lumières de la civilisation aux peuples inférieurs! Ce sont là de pures

déclamations. A notre contact les sauvages prennent tous nos vices sans

acquérir aucune de nos qualités.

CHAPITRE XIII

LA SYGVA ET LA SOSVA

Descente de la Sygva.--Un clan zyriane.--Un prince ostiak.--Danse des

indigènes.--Arrivée à Beriosov.

La traversée de l'Oural était la grosse difficulté de l'expédition.

Cette chaîne de montagnes franchie, tout devient désormais facile.

La route s'ouvre maintenant aisée et sans fatigue, tracée par de

larges rivières. Dans les régions du nord, en Europe, en Asie comme en

Amérique, les seules voies de communication sont les cours d'eau. La

Sygva et la Sosva nous conduiront à Beriosov, puis l'Obi nous amènera

à Samorovo, au confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Au total, une

navigation à la rame d'environ 1 200 kilomètres.

Notre première étape sera Beriosov, et le 17 août, dans l'après-midi,

nous quittons la factorerie de Liapine. Nous sommes confortablement

installés dans une spacieuse _lodka_ et nous avons des vivres à

discrétion. Pour obéir aux instructions de M. Sibiriakov, ses employés

ont mis à notre disposition toutes les ressources des magasins, et au

gré de ces braves gens nous usons avec trop de discrétion de cette

hospitalité si généreusement offerte. Ils voudraient nous charger

de farine, de sucre, de thé; si nous n'y mettions bon ordre, notre

embarcation deviendrait un entrepôt. Désormais sans souci du vivre ni

du couvert, le voyage sera une partie de plaisir. Boyanus, notre brave

Popov et moi, prenons place dans la lodka; une seconde transporte

un _ouriadnik_ de Beriosov et un interprète ostiak envoyés à notre

rencontre par les autorités impériales. Fonctionnaires et simples

particuliers rivalisent pour rendre facile notre exploration.

A deux heures, l'escadrille appareille et, à une demi-heure de Liapine,

s'arrête pour prendre des rameurs au village de Sarompaoul. Nous irons

ainsi jusqu'à Beriosov de station en station, changeant chaque fois

d'équipe. Les hameaux (_paoul_) sont échelonnés le long de la rivière à

15, 20, 30 kilomètres les uns des autres. Ce sont les seules localités

habitées; à droite, à gauche, s'étend la solitude absolue, la grande

forêt inutile et déserte.

A un kilomètre en aval de Liapine, sur la rive gauche de la Sygva, se

trouvent les ruines très bien conservées d'une forteresse russe. Dès

la fin du XVe siècle, Liapine était une localité importante, et elle

se trouve mentionnée dans les _Notes sur la Russie_ d'Herberstein.

La carte de Sibérie publiée par Strahlenberg[156] (1730) indique

très exactement à Liapine un poste russe sous le nom de _Gorodok

Liapinski_. Les murailles du fort sont encore debout, c'est un

blockhaus en bois, surmonté d'une terrasse d'où les défenseurs

pouvaient répondre aux assaillants.

[Footnote 156: _Nova Descriptio Geographica Tattariæ Magnæ tam

orientalis quam occidentalis in particularibus et generalibus

territoriis una cum delineatione totius imperii Russici imprimis

Siberiæ accurate ostensa._ (Reproduction photolithographique publiée

par la Société suédoise d'anthropologie et de géographie. _Svenska

sällskapet för Antropologi och Geografi. Geografiska Sektionens

Tidskrift_, 1879, vol. I, no 6.)]

A notre grand regret, le manque d'instruments ne nous permit aucune

fouille. L'exploration de ces ruines eût présenté du reste de grosses

difficultés. Dans cette région sibérienne le sol reste éternellement

gelé; à une profondeur de 60 centimètres, le sable est glacé et

prend la consistance de la pierre. Cette zone, constituée uniquement

par des formations arénacées, forme sur des milliers de kilomètres

une gigantesque glacière souterraine, et dans cette couche se sont

conservés presque intacts les débris du mammouth et du rhinocéros à

narines cloisonnées de la période quaternaire. Quelques exemplaires ont

été trouvés encore garnis de chair, dont les chiens des indigènes se

sont régalés.

Le musée de l'Académie Impériale des Sciences à Saint-Pétersbourg

renferme un squelette entier de mammouth. Cet animal, très voisin de

l'éléphant actuel, armé comme lui de deux longues défenses, abondait

dans la Sibérie septentrionale. Aujourd'hui la recherche de l'ivoire

fossile est une des industries les plus lucratives des indigènes

riverains de l'océan Glacial. En moyenne, les Toungouses de la

Léna recueillent annuellement 16 000 kilogrammes d'ivoire fossile,

représentant environ 200 individus; en 1840, Middendorf estimait déjà

à 20 000 le nombre des mammouths dont les dépouilles avaient déjà été

exploitées[157]. A la foire d'Obdorsk, en 1881, furent vendus 570

kilogrammes de dents de mammouth pour la somme de 1 400 roubles[158].

Les déserts de Sibérie ont ainsi gardé dans une intégrité absolue les

documents les plus précieux pour l'histoire de la terre.

[Footnote 157: Lapparent, _les Anciens Glaciers_, Paris, 1892.]

[Footnote 158: Sommier, _loc. cit._]

Par un contraste bizarre, ce sol éternellement gelé porte la plus belle

végétation qui puisse s'épanouir sous le cercle polaire. Partout la

forêt est touffue, les arbres grands et élancés. Une terre vivante

repose sur cette terre morte.

Cette couche glacée exerce une influence considérable sur la nature

de la Sibérie. Imperméable, elle maintient marécageuses les strates

superficielles du sol, et produit ainsi les immenses marais de l'Asie

septentrionale. Cette immense glacière située à quelques centimètres

de profondeur est, de plus, une des causes de la rigueur du climat

sibérien. Durant notre séjour à Liapine, la température était pendant

la journée très agréable avec des maximums de 14°; mais, dès le coucher

du soleil, le thermomètre descendait brusquement à 5 ou 6 au-dessus de

zéro. Un air glacial semblait sortir de terre.

A 4 kilomètres de Liapine, arrêt au village de Sarompaoul, habité par

des Zyrianes.

De l'Oural à l'Obi sont essaimées de petites colonies de ces Finnois

attirés en Sibérie par la richesse des pêcheries et l'appât de gains

commerciaux. Le village de Muji, situé à moitié route entre Obdorsk

et Beriosov, est l'établissement zyriane fixe le plus septentrional

en Sibérie. Ces indigènes ont su monopoliser à leur profit les

transactions de la région; aux Ostiaks ils achètent le produit de leur

chasse et de leur pêche et leur cèdent en échange de la farine et des

objets manufacturés de mauvaise qualité. Intelligents et par conséquent

peu honnêtes, ils réalisent facilement des profits considérables; ils

vendent, par exemple, aux pauvres pêcheurs ostiaks 1 fr. 50 ou 2 francs

de mauvais boutons en cuivre qui ne valent pas 2 sous. Grâce à ces

procédés peu scrupuleux, les troupeaux de rennes, la principale source

de richesse du pays, ont passé peu à peu des mains des Ostiaks dans

celles des Zyrianes. Les indigènes se sont appauvris, et les immigrés

enrichis. Ainsi un des Zyrianes de Chekour-Ia nous a avoué posséder 3

000 rennes, un bon petit capital, cet animal valant de 8 à 28 francs.

Sarampaoul compte une centaine d'habitants, une grande ville dans

ce pays désert! Quelques-uns sont pasteurs de rennes; le plus grand

nombre vit du produit de la pêche, auquel ils ajoutent les ressources

de l'élevage du bétail. Les habitants possèdent un troupeau d'environ

70 vaches. Ces Zyrianes habitent des maisons en bois disposées comme

celles de leurs congénères de la Petchora: un vestibule et des pièces

divisées en trois compartiments par des séparations en bois.

Nous prenons une équipe de rameurs et aussitôt après en route. A

quelques kilomètres en aval nous apercevons une dernière fois l'Oural.

Sur l'horizon jaune du couchant les montagnes bleuâtres se détachent

avec une netteté parfaite. On dirait des découpures bleues collées sur

du papier jaune.

A dix heures du soir, nous arrivons à Kossilok, _paoul_ ostiak, et dans

la matinée du 18, à Lokmouspaoul. A peine débarqués, un Ostiak vient

nous serrer la main avec force démonstrations amicales. Étonnés d'un

pareil sans-gêne de la part d'un indigène, nous allions le repousser,

lorsque l'_ouriadnik_ Reif, faisant office pour la circonstance de

chambellan, nous présente le personnage, Son Altesse Seigneuriale

Dmitri Tcheskine, prince des Ostiaks de la Sygva. Parmi ces sauvages

habillés de peaux se trouvent, comme dans toutes les sociétés, des

familles de noble origine, descendants des anciens souverains du pays.

Aujourd'hui cette aristocratie est bien déchue: les princes ostiaks

ne sont plus que des collecteurs d'impôts, et, d'après M. Sommier,

n'auraient conservé de leurs privilèges politiques que le droit de

jugement pour certains délits commis par les indigènes. Mais, toujours

avisé, le gouvernement de Saint-Pétersbourg a eu soin de s'attacher ces

personnages en leur confirmant leurs titres. Un bout de papier noirci

de caractères indéchiffrables et quelques cachets ont fait l'affaire.

A travers la Russie boréale · 第 13 / 18 段