A mon avis, cette distinction doit être rejetée. Les quelques Slaves

établis dans les vallées de la Sygva et de la Sosva du Nord, comme

les indigènes eux-mêmes, ignorent le nom de Vogoules. Les naturels,

lorsqu'ils parlent russe, se disent Ostiaks, et les pêcheurs russes

ne les connaissent que sous ce nom. Dans leur langue, les aborigènes

n'admettent pas la classification des ethnographes; de la Sygva à

la Tavda, tous se considèrent comme appartenant à un seul et même

peuple, et dans leur idiome se donnent le nom commun de _Manzi_,

qu'ils appartiennent aux tribus ostiakes ou vogoules des savants de

cabinet[130].

[Footnote 130: Sommier, _loc. cit._]

D'autre part, tous les produits de l'industrie des prétendus Vogoules

sont identiques à ceux des Ostiaks de l'Obi. Castren, la principale

autorité en matière d'ethnographie finnoise, reconnaît que les deux

peuples ne sont séparés que par des différences insignifiantes[131].

Enfin, d'après l'anthropologiste russe Maliev, les crânes ostiaks

présentent une ressemblance presque complète avec ceux des Vogoules.

Entre les deux peuples soi-disant distincts il y a identité complète de

type et d'industrie. Rien n'autorise par suite à diviser les indigènes

de la Sibérie occidentale en deux races. Les ethnographes en chambre

ont inventé une population qui n'existe pas.

[Footnote 131: Castren, _Etnologiska Föreläsningar_, Helsingfors, 1857,

p. 136.]

Tous les voyageurs qui ont parcouru l'Oural septentrional partagent

cette opinion. Hoffmann n'hésite pas à affirmer que les Vogoules et

les Ostiaks de Liapine ne forment qu'un seul et même peuple[132].

Avant lui, Müller avait démontré que ces noms avaient seulement une

valeur locale[133]. Plus récemment, M. Sommier, dont la compétence est

absolue, signale également l'identité des Ostiaks et des Vogoules.

Enfin un voyageur russe, M. V. J. Kouznetsov, est arrivé à la même

conclusion, après avoir étudié les «Vogoules» de la Losva et de la

Sosva méridionale.

[Footnote 132: Hoffmann, _Der Nördliche Ural und das Küstengebirge

Pae-Choi_, p. 50.]

[Footnote 133: «A la fin du moyen âge, après que la Iougrie fut devenue

tributaire du grand-duc de Moscou à la suite de l'incorporation de la

république de Novgorod à ses États, à côté de l'ancien nom de Iougrie

apparurent de nouvelles dénominations telles que celles de Wogoules ou

Wogoulitsch et d'Ostiaks. Au début, l'ancien nom se conserva à côté

des nouveaux, puis, avec le temps, ne s'appliqua plus qu'à quelques

localités. Ainsi s'explique comment les noms de Iougrie, de Vogoules

et d'Ostiaks ont été employés les uns pour les autres sans y attacher

d'importance.» (Ferdinand-Heinrich Müller, _Der Ugrische Volksstamm_,

vol. I, p. 112.)]

«Dans cette région, écrit-il, la population se divise en _iassatchny_

(familles soumises au _iassak_, tribut en fourrure), Vogoules et

Ostiaks. Quelle différence existe-t-il entre ces deux derniers groupes

d'indigènes, aucun Russe n'a pu me l'indiquer, et moi-même n'ai

pu le découvrir. Les uns comme les autres parlent la même langue,

habitent des huttes construites sur le même modèle, portent des

vêtements semblables et décorent leurs objets mobiliers des mêmes

ornements[134].» De l'avis de M. Kouznetsov, et c'est également le

nôtre, la seule différence entre les Vogoules et les Ostiaks est que

les premiers ont subi plus profondément l'influence russe que les

seconds.

[Footnote 134: N.-I. Kouznetsov, _Priroda i jiteli vostotchnago

sklona siévernago Ourala_. (_Izviestia Imperatorskago rousskago

geografitcheskago obchtchestva_, t. XXIII, 6, 1887.)]

En faveur de la distinction des races, on a invoqué la différence des

langues. L'argument est spécieux. D'abord les deux idiomes ostiak et

vogoule sont très rapprochés et constituent plutôt deux dialectes

que deux langues. En second lieu, toutes les races peu nombreuses,

dispersées sur de vastes territoires et fractionnées en groupes

isolés, ne maintiennent pas l'unité de leur langue. Ainsi les Lapons

méridionaux, ceux de Röraas, par exemple, ne comprennent pas leurs

congénères du Finmark, et ces derniers, bien que limitrophes de la

presqu'île de Kola, n'entendent pas le dialecte de leurs frères russes.

On ne divise pourtant pas les Lapons en races distinctes. Le même fait

s'observe dans le bassin de l'Obi. La langue ostiake ne comprend,

paraît-il, pas moins de trois dialectes: celui de Liapine, celui de

l'Obi et celui de la Sosva méridionale ou des Vogoules.

Comme le montrent les citations, les savants russes sont d'accord avec

nous pour reconnaître que la classification des Finnois Ougriens de la

Sibérie occidentale en Ostiaks et Vogoules n'est point justifiée.

Après cette discussion, revenons à notre voyage. Nous déjeunons

longuement, en gens déshabitués au luxe d'une table, puis nous allons

visiter le village ostiak de Chekour-Ia[135].

[Footnote 135: Sukker-ia-Paoul de l'Atlas Stieler, Schokurje

d'Ahlqvist. _Paoul_, hameau indigène.]

Figurez-vous une vingtaine de cahutes en bois éparses dans une

clairière. Au centre s'élève un énorme cornet blanc debout sur le sol.

C'est une _tchioume_, le premier abri imaginé par ces primitifs. En

Sibérie, où sur des milliers de kilomètres on ne rencontre pas une

roche, pas même une pierre, les indigènes n'ont pu trouver un gîte

dans des cavernes, comme les habitants préhistoriques de nos pays, et

ont dû improviser des huttes de branchages. Pour ces constructions, le

bois ne leur faisait pas défaut. Ils ont dressé des cônes de perches,

puis les ont recouverts de l'écorce imperméable du bouleau et ont ainsi

obtenu la _tchioume_, le grand cornet dressé au milieu du village. Cet

abri est une survivance des temps préhistoriques. Examinez les tentes

des Lapons, les vieilles huttes (_kota_) des Finnois de Finlande, vous

serez frappé au premier coup d'œil par la similitude absolue de ces

diverses constructions; c'est le même type d'architecture, légèrement

modifié par des influences de milieu. Il n'est donc pas téméraire

d'affirmer que cet abri date de cette époque, vieille de plus de vingt

siècles, où les Finnois, aujourd'hui épars en Europe et en Asie,

vivaient réunis dans la Sibérie méridionale.

[Illustration: _Iourte_ de Chekour-Ia.]

A côté de cette tente se trouvent des constructions moins primitives,

des _iourtes_. Ces baraques, le type le plus perfectionné de

l'architecture ostiake, ne comprennent qu'une seule pièce[136],

précédée d'un petit vestibule. La plus grande partie de la chambre

est occupée par un lit de camp (_paoul_), divisé, dans certaines

habitations, en trois compartiments: l'un réservé au père de famille,

le second au fils aîné, et le troisième aux enfants ou aux pauvres.

Dans les sociétés primitives, tout le monde est charitable, et toujours

ces païens mettent en pratique les principes de l'Évangile, qu'ils

ignorent. Le plus souvent la _iourte_ renferme simplement deux lits de

camp, disposés face à face sur les côtés, et au fond de la pièce un

banc. Sur ces lits et le long des murs sont placés des paillassons,

ornés de dessins géométriques et bordés de peaux de poisson, fabriqués

par les femmes avec des plantes palustres[137]. Les Ostiaks emploient

ces nattes en guise de tapis; usage évidemment emprunté aux Tatars,

lorsque, habitant des contrées plus méridionales, ils se trouvaient en

contact avec les musulmans. Par-dessus cette sparterie sont étendues en

place de matelas de belles peaux de rennes. Le restant du mobilier se

compose d'étagères pour les ustensiles de ménage et de traverses comme

portemanteaux.

[Footnote 136: Cette pièce mesure généralement une longueur de 4 mètres

sur une largeur de 3.]

[Footnote 137: Il y a deux espèces de paillassons, l'un tressé avec des

roseaux, blanc et parsemé de dessins noirs, l'autre en plantes beaucoup

plus fines, jaune et sans ornementation.]

De ces iourtes, les unes servent d'abri en été, les autres

d'habitations d'hiver, et, par suite, présentent des différences de

construction. Dans la iourte d'été, le foyer est placé au centre de la

chambre, entre des pierres, et au toit de la baraque est percé un large

trou servant tout à la fois au passage de la fumée et à l'éclairage de

la maison. Avec une pareille ouverture, la ventilation serait beaucoup

trop complète par des froids de 40 degrés: aussi, dans l'habitation

d'hiver ce foyer est-il supprimé et remplacé par une cheminée en pisé,

dont l'ouverture supérieure peut être fermée par un morceau d'écorce

de bouleau. Cette maisonnette, comme la _tchioume_, est généralement

planchéiée; à défaut d'un parquet primitif, le sol est recouvert d'une

nappe d'écorce de pin.

Une vingtaine d'indigènes seulement se trouvent à Chekour-Ia; pour le

moment, le restant de la population est occupé à la chasse ou à la

garde des rennes sur l'Oural et ne reviendra qu'à la fin de l'automne.

Chekour-Ia est un village d'hiver. A cette époque, le nombre des

habitants s'élève à cent cinquante.

[Illustration: Village de Chekour-Ia.]

Par suite des nécessités de la pêche et de la chasse, les indigènes

sont obligés à de fréquents déplacements. Pour chaque saison ils

ont une habitation dans laquelle tous les ans ils viennent passer un

certain temps. L'hiver, ils résident dans des hameaux situés au milieu

des forêts, et, le reste de l'année, occupent différentes stations sur

les bords des cours d'eau, suivant les besoins de leur industrie.

Pendant que nous visitons leurs maisons, les habitants du village

se sont assemblés. Dieu! qu'ils sont laids, ces petits bonshommes

déguenillés, jaunis par la fumée et par la crasse, avec cela puant le

poisson à 10 mètres à la ronde. Ajoutons, pour les anthropologistes,

que la plupart des Ostiaks de la Sygva et de la Sosva sont châtain

foncé et ont le système pileux peu développé. Un très petit nombre sont

blonds.

L'été, les hommes sont habillés de toile grossière; un pantalon, une

chemise, une longue blouse (_torkyass_), forment toute leur garde-robe;

de coiffure, point; pour chaussure, des bottes en peau de renne

maintenues aux genoux par des cordons attachés à la ceinture comme

les jarretières anglaises. La tige de ces mocassins est tannée, la

semelle seule est garnie de poils, pour assurer la marche. L'hiver,

suivant la rigueur de la température, les indigènes endossent une,

deux ou trois robes en peau de renne les unes par-dessus les autres.

En place de chemise, ils portent alors une longue pelisse, dont le

poil est tourné vers l'intérieur (_malitsa_), et par-dessus, le _gus_,

vêtement de même forme, mais dont la fourrure est extérieure. Leur

vestiaire est complété par la _parka_, une houppelande, également en

peau de renne, plus courte et plus ornée que la _malitsa_. Dans un

pays où la température descend à 50 degrés au-dessous de zéro, les

vêtements doivent fermer hermétiquement. _Gus_ et _malitsa_ n'ont par

suite d'autre ouverture que celle nécessaire au passage de la tête.

Au col est adapté un capuchon et aux manches des gants. Sous sa triple

enveloppe de peaux, l'Ostiak ressemble à un ballot de fourrures.

[Illustration: Hutte (_sasskol_) ostiake.]

Pas très élégant non plus le costume des femmes: une grande rotonde

(_sari_) en peau d'écureuil ou de jeune renne ouverte sur le devant

et laissant voir un pantalon également en peau. Comme les musulmanes,

les femmes ostiakes se voilent et à cet effet portent sur la tête un

grand châle de cotonnade rouge dont elles ramènent les pans. Devant les

étrangers, les femmes peuvent circuler le visage découvert. La coutume

n'est sévèrement observée qu'à l'égard des membres de la famille.

Pratique bizarre, contradictoire, semble-t-il, puisque dans la société

musulmane l'usage du voile a été imposé aux femmes pour protéger leur

vertu contre les entreprises des étrangers. Ici, d'ailleurs, aucune

aventure à redouter: la laideur des femmes ostiakes est la sauvegarde

de leurs maris; sur les deux ou trois cents que nous avons vues, pas

une n'était jolie. Leur chevelure est divisée derrière la tête en deux

longues tresses, et à ces tresses, en guise d'ornements, est suspendue

toute une quincaillerie de vieux boutons en cuivre, de sonnettes

sans battant et de clefs hors d'usage. Dans ce pays, un marchand de

ferraille ferait d'excellentes affaires. Les femmes ostiakes, tout

comme les nôtres, aiment à faire montre d'une belle chevelure, et

celles qui ne sont pas favorisées sous ce rapport usent des mêmes

artifices que nos élégantes. Par d'ingénieux agencements de rubans et

des intercalations de crins, les femmes presque chauves savent donner à

leurs tresses une longueur démesurée.

Le costume féminin est complété par une certaine ceinture (_vorep_)

placée directement sur le corps, sur l'utilité de laquelle il est

inutile de s'étendre dans ce récit.

[Illustration: Berceau ostiak, d'après une photographie exécutée sur

l'original (Musée Guimet) et communiquée par la _Revue Encyclopédique_.]

Vivant au milieu d'immenses forêts et sur le bord de cours d'eau, les

Ostiaks sont un peuple de chasseurs et de pêcheurs très intéressant

à observer. La vie de ces pauvres gens est une représentation exacte

de l'existence de nos ancêtres préhistoriques. Un très petit nombre

d'entre eux, habitant la région à céréales de la Sibérie, ont par suite

pu s'élever à la fonction d'agriculteurs[138].

[Footnote 138: Aux environs de Pelym, Ahlqvist a rencontré un «Vogoule»

agriculteur.]

En été, la pêche est la principale occupation des Ostiaks.

Très simples sont les engins de ces pauvres gens. Leurs pirogues sont

l'enfance de l'art naval: un tronc d'arbre creusé, garni de chaque

côté d'une planche fixée par des courroies. Ces frêles embarcations,

les indigènes les manient avec une pagaie en restant agenouillés ou

en se tenant debout au milieu de l'esquif. Point de bancs: quand le

rameur est fatigué, il s'accroupit, le dos appuyé à une traverse

établie à cet effet à l'arrière de la pirogue. Le moindre mouvement

brusque fait chavirer le canot, mais l'adresse des bateliers est telle

que les accidents sont très rares. Pour naviguer sur ces embarcations

il faut avoir l'assiette du vélocipédiste ou de l'Eskimo dans son

_kayak_. Les femmes tout comme les hommes rament ces pirogues. Leurs

pagaies se distinguent par une certaine recherche d'ornementation. Le

manche, peint en rouge, est découpé de losanges et percé de deux fentes

traversées de petits morceaux de bois qui s'entre-choquent avec un

bruit de castagnettes.

Les indigènes capturent le poisson à l'aide de nattes en osier

qu'ils tendent en travers des rivières. Quelques-uns, plus élevés en

civilisation, emploient des filets.

La région occupée par les Ostiaks est un des plus riches pays de

fourrures de la terre. Du temps de Marco Polo, la réputation de ses

pelleteries s'étendait jusqu'à la Chine. En dépit de la guerre acharnée

qui leur est faite, zibelines[139], petits-gris, renards abondent dans

les forêts vierges de la Sibérie occidentale. La chasse tient par

suite, avec la pêche, la principale place dans l'économie domestique

des indigènes. Ces produits constituent non seulement la meilleure

part de leur alimentation, mais encore leurs moyens d'échange avec

leurs voisins. C'est en fourrures précieuses que les Ostiaks acquittent

leur tribut (_iassak_) aux autorités russes et c'est au moyen de

pelleteries qu'ils acquièrent de la farine, des cotonnades et surtout

de l'eau-de-vie. Dans la vallée de la Sygva, comme sur les bords de la

Petchora, la peau de l'écureuil est l'unité monétaire. Dans le dialecte

«vogoule», le vocable _lin_, qui signifie écureuil, est synonyme de

kopek. Le mot _grivna_ (10 kopecks) se traduit par _lou lin_ (dix

écureuils); un rouble, _set lin_, cent écureuils. Depuis longtemps la

peau de ce petit ruminant a une valeur de beaucoup supérieure au kopek,

aussi, pour éviter toute confusion, les indigènes ajoutent au vocable

_lin_ celui de _doksa_, emprunté aux Tatars, pour bien marquer qu'il

s'agit d'argent et non réellement de pelleteries[140].

[Footnote 139: D'après Poliakov, la zibeline a été exterminée dans la

région comprise entre Beriosov et Obdorsk.]

[Footnote 140: Ahlqvist, _loc. cit._]

Le petit-gris est certainement le mammifère le plus prolifique. Chaque

mois d'été, un couple donne naissance à une douzaine de petits, qui,

à leur tour, deviennent aptes à la reproduction quatre semaines plus

tard. Le célèbre naturaliste russe de Baer a calculé qu'au bout de dix

ans un seul couple de ces mammifères compterait une descendance de sept

milliards d'individus, à condition que tous vécussent pendant ce laps

de temps[141].

[Footnote 141: De Baer, _in_ S. Sommier, _loc. cit._]

L'armement des indigènes est très rudimentaire. Leur engin le plus

perfectionné est le fusil à pierre et tous emploient encore l'arc et

les flèches. Cet arc est fait très ingénieusement de deux minces lames

de bouleau et de cèdre soigneusement collées. Les flèches présentent

plusieurs formes originales; les unes, destinées aux animaux de taille

moyenne, sont armées de pointes en fer bifides, les autres présentent

une fine pointe garnie de barbes. D'autres portent à l'extrémité une

boule en os ou en bois, dont le choc est capable de tuer l'animal sans

endommager la fourrure. Pour capturer le petit-gris et l'hermine, ces

sauvages ont imaginé des pièges très ingénieux, des espèces d'arbalètes

qu'ils fichent en terre sur les pistes suivies par ces animaux. En

passant à travers une ouverture, les pauvres petites bêtes déclenchent

l'arc et se trouvent prises au cou[142].

[Footnote 142: Le piège destiné aux hermines se trouve figuré dans

plusieurs ouvrages. Celui employé pour les écureuils n'a pas encore été

représenté.]

Le seul animal féroce de cette partie de la Sibérie est l'ours. Il y

a quelques années encore, les Ostiaks n'hésitaient pas à l'attaquer à

l'épieu; aujourd'hui ils préfèrent, non sans raison, l'emploi du fusil.

Mais malheur au chasseur maladroit, s'il n'est accompagné de bons

chiens qui maintiennent l'animal pendant qu'il recharge sa mauvaise

arme.

Un autre gros gibier est l'élan, le plus grand quadrupède sauvage

du nord de l'ancien continent. Sa taille atteint celle du cheval.

Abondant dans nos régions à l'époque quaternaire, il ne se trouve plus

aujourd'hui en dehors de la Russie que dans la Prusse orientale et dans

les forêts de la Scandinavie méridionale, où il est protégé par des

lois spéciales.

Cette région est également très riche en gibier à plume. Partout les

coqs de bruyère, les gelinottes, les lagopèdes se rencontrent à chaque

pas. Encore plus nombreux sont les palmipèdes. Cygnes, oies, pingouins

et canards pullulent sur les cours d'eau, les lacs et les marécages.

Ces palmipèdes n'ont pas une grande valeur[143]; à Beriosov, la grande

ville de la région, ils se vendent à peine quelques centimes. Ici la

poudre est une denrée chère; ce serait donc jeter le plomb aux moineaux

que de tirer pareil gibier. Pour le capturer, les Ostiaks dressent sur

le bord des cours d'eau des filets dans lesquels les oiseaux viennent

s'empêtrer la nuit. Avec un pareil engin, deux hommes peuvent en

une séance de guet capturer de 50 à 100 canards[144]. Les plumes et

les peaux de ces oiseaux sont un des articles de commerce du pays,

particulièrement les dépouilles des _Colymbus_, dont le plumage gris

moucheté est recherché par les fourreurs d'Europe. Avec les ailes des

cygnes et des oies, les indigènes confectionnent de grands éventails,

qu'ils emploient comme soufflets ou pour écarter les moustiques.

[Footnote 143: Prix du gibier à Beriosov: lagopède et canard, de 1 à 3

kopeks; oie, 50 kopeks; coq de bruyère, de 8 à 15 kopeks.]

[Footnote 144: Ahlqvist, _loc. cit._]

Les gens de Chekour-Ia ne possèdent aujourd'hui qu'un très petit nombre

de rennes, il y a quelques années une épizootie ayant décimé les

troupeaux[145]. Le plus important compte actuellement 180 têtes[146],

et plusieurs indigènes ont seulement 7 ou 8 animaux. Ici comme en

Laponie, une famille, pour pouvoir vivre entièrement des produits de

l'élevage, doit posséder au moins 300 bêtes. Dans les premiers jours

d'avril, les rennes sont acheminés vers l'Oural, où ils passent la

belle saison sous la garde de pasteurs communaux, si une pareille

expression peut être employée dans une société aussi primitive.

Comme les rennes des Lapons, ceux des Ostiaks sont marqués par leurs

propriétaires d'une entaille à l'oreille.

[Footnote 145: En 1865, une épizootie ravagea la région comprise entre

la Petchora et le Iénisséi, enlevant 150 000 rennes. En 1856, une

semblable épizootie avait déjà tué 10 000 animaux dans le seul district

d'Obdorsk. (Finsch, _Reise nach West-Sibirien im Jahre 1876-1877_.)]

[Footnote 146: Les Ostiaks vivant uniquement de l'élevage du renne sont

aujourd'hui très peu nombreux. Ils appartiennent pour la plupart au

district d'Obdorsk et errent sur les _toundras_ riveraines de l'océan

Glacial.]

Chez les Ostiaks, comme chez la plupart des peuplades circumpolaires,

le renne est un élément important de l'économie domestique. Sa chaude

fourrure fournit le vêtement et la chaussure, et sa chair les fins

morceaux de l'alimentation. De plus, le renne est l'animal de trait par

excellence de ces régions. C'est le chameau des déserts glacés du Nord.

Sans lui, ces immenses solitudes seraient pendant neuf mois de l'année

complètement fermées à l'homme. L'attelage ostiak se compose de deux

rennes attelés de front à un traîneau (_narte_), et dans cet équipage

le voyageur peut parcourir facilement les infinies blancheurs des

plaines neigeuses sibériennes. En passant, signalons aux archéologues

une pièce curieuse du harnachement: un chevêtre en os qui ressemble

singulièrement aux fameux bâtons de commandement préhistoriques.

Cette pièce est un des rares objets en os fabriqués actuellement par

les Ostiaks. Tous leurs ustensiles et armes sont en bois ou en écorce.

Cette population en est à l'âge du bois.

Dans l'industrie primitive des Ostiaks, l'écorce de bouleau remplace la

faïence. C'est la matière première de leur vaisselle. Avec cette écorce

souple et imperméable, ils fabriquent des augettes qui leur servent

de plats, des assiettes, des cuillers, des seaux[147]. Les différents

ustensiles sont ornés de dessins géométriques tracés à la pointe

d'un mauvais couteau. Cette décoration consiste en mosaïques jaunes

et blanches, d'une régularité parfaite, formant un ensemble agréable

à l'œil. Les représentations animales sont rares et toujours d'une

exécution inférieure. Un objet mobilier particulièrement artistique

est un sac en peau de renne servant de nécessaire aux femmes et décoré

d'une mosaïque de fourrures de différentes couleurs. L'art n'est pas le

fruit de l'éducation; autant que les civilisés, les simples en ont la

conception, et l'expression qu'ils savent donner à la manifestation de

leur pensée est plus touchante que celle des gens dont le cerveau a été

déformé par les idées reçues.

[Footnote 147: Le Musée Guimet renferme la série complète des

ustensiles ostiaks. Ce musée contient toute la collection

ethnographique réunie au cours de notre voyage.]

Les Ostiaks ont une notion vague de la propreté. Seuls de tous les

peuples sauvages, ils éprouvent le besoin de s'essuyer les mains.

N'ayant point de linge, ils le remplacent par des fibres de saules.

Soigneusement raclée, cette matière devient souple et floconneuse comme

de l'étoupe. A certaines époques, elle est employée par les femmes pour

leur toilette intime.

A travers la Russie boréale · 第 12 / 18 段