étendu, tout en longueur, comme une vue en ballon. Vers l'ouest, à
perte de vue, une immensité bleue de forêts ponctuée de lambeaux
miroitants de la Chtchougor, puis lentement la plaine s'accidente de
collines rondes à pentes douces, comme une mer gonflée par les longues
ondulations d'une grosse houle. En arrière, sublime dans son isolement,
se dresse le puissant massif du Telpos-Is, le plus haut sommet de cette
partie de l'Oural. Une des plus fières montagnes que j'aie jamais vues,
cette cime superbe, avec ses sommets dentelés dressés à plus de 1 600
mètres à pic. Dans tout ce vaste territoire, étalé à nos pieds comme
une carte en relief, pas une maison, pas même une hutte, nulle part un
habitant. D'Oust-Chtchougor à Chekour-Ia-Paoul, situé de l'autre côté
de l'Oural, sur une distance de 250 kilomètres, deux fois seulement
nous avons rencontré des hommes: cette forêt infinie d'arbres verts
est une solitude poignante, funèbre. Une fois la position des points
saillants du paysage relevée, nous dévalons rapidement pour rejoindre
la lodka.
En approchant du Telpos-Is, le paysage devient grandiose. Au milieu
de cette belle nature, la navigation semble moins pénible; le
magnifique panorama fait oublier les fatigues du voyage. Et pourtant,
à mesure que nous avançons, les difficultés augmentent. Nous passons
trois rapides pour arriver dans une sorte de lac encombré d'îles
marécageuses, où débouche une rivière importante, le Gloubnik-Io. Les
bateliers s'égarent au milieu de ce dédale. Nous passons là plus d'un
mauvais quart d'heure à faire des routes diverses, à nous échouer et
déséchouer; et quand les hommes retrouvent enfin le chemin, la nuit est
venue. Juste devant nous s'étend une belle plage; on ne saurait trouver
meilleur emplacement pour le bivouac. De longtemps nous n'avons eu un
lit aussi moelleux.
La nuit est tiède[122] et lumineuse. Le sommet du Telpos-Is scintille
comme une étoile qui serait tombée sur terre, et tout au bout de
la plaine, sur la lueur jaune du crépuscule, des montagnes isolées
arrondissent leurs dômes bleus dans le calme profond du soir. Pas un
bruit, on a l'impression du repos. Autour du feu nous restons longtemps
à causer: on se sent si bien dans cet isolement et dans ce silence!
[Footnote 122: Température, à 9 heures du soir, + 12°.]
_7 août._--A quatre heures du matin nous sommes debout. Il serait
pourtant agréable de dormir sous ce gai soleil! On boit le thé, et
les bateliers reprennent la cordelle. Cinq heures plus tard, voici le
Dourni-Porog, le rapide le plus redoutable de toute la Chtchougor.
Figurez-vous un bout de torrent alpin encombré de blocs et de fonds
pierreux. Après une heure de travail nous arrivons à l'embouchure du
Dourni-Yeul, dont la vallée, disent nos gens, conduit au sommet du
Telpos-Is.
Dans la mythologie indigène, le Telpos-Is est le séjour de l'Eole
zyriane, et en passant au pied de ce pic, les bateliers, obéissant à
la même superstition que les marins, défendent de siffler et de crier,
de crainte d'attirer le vent. Telpos-Is signifie en langue zyriane la
pierre du nid du vent. Les naturels regardent cette montagne comme
inaccessible. Dès que vous approchez du sommet, le diable déchaîne une
tempête et vous culbute dans les précipices. Un Samoyède ayant voulu
gravir ce pic malgré les remontrances des Zyrianes fut, paraît-il, mis
en pièces par le vent. Chez nos bateliers la curiosité l'emporta sur
la crainte, et trois d'entre eux n'hésitèrent pas à nous accompagner
sur le Telpos-Is. Nous traversons un marais, puis un bout de forêt,
pour arriver à des monceaux d'énormes blocs éboulés. Le vallon du
Dourni-Yeul est une ruine, la montagne semble avoir été disloquée par
un tremblement de terre. Au milieu de cette désolation luit un petit
lac vert; plus haut blanchit un petit névé dont la surface adhérente au
sol est une plaque de glace. Plus loin, entre les traînées de pierres
s'étendent de petites alpes ponctuées de fleurs éclatantes, puis la
grande solitude recommence, grise, nue et morte, s'élevant par étages
en grosses vagues de pierres. Derrière se dresse l'arête maîtresse
du Telpos-Is comme une lame de couteau ébréchée. Nous avançons jusqu'à
l'altitude de 849 mètres, lorsque soudain le sommet se coiffe de gros
nuages et une lourde pluie d'orage éclate. Rapidement le temps se fait,
comme disent les marins, apportant d'épaisses brumes. La pluie tombe
à torrents, la retraite devient nécessaire. Au même moment, de toutes
les pierres et de toutes les herbes se lèvent des nuées de moustiques.
En quelques secondes nous sommes noirs de ces insectes. Impossible de
mettre la moustiquaire. Sur ces blocs branlants il faut ne pas avoir
les yeux brouillés par le mouvement du voile.
[Illustration: Le Telpos-Is.]
Avec des mouchoirs nous nous couvrons le cou, la partie la plus
sensible du corps; lorsque nous trouvons une pierre solide, nous
nous arrêtons une minute pour nous flageller la figure et faire une
confiture de moustiques. Pendant une heure les souffrances sont
atroces. Chose extraordinaire, en bas dans le marais les insectes sont
beaucoup moins nombreux. Dans la soirée nous arrivons à la lodka. Après
pareille expédition, combien semble agréable notre misérable cabanon!
Là-dessous on est à l'abri de la pluie, et un bon feu fumeux éloigne
les moustiques. Nous nous séchons, puis mangeons un souper frugal. Des
vêtements secs et un morceau de pain, c'est la félicité parfaite en
exploration.
_8 août._--Continuation de la navigation; le temps est encore
aujourd'hui brumeux, donc inutile de tenter l'ascension du Telpos-Is.
Après notre mésaventure les Zyrianes sont plus que jamais persuadés de
l'inaccessibilité de la montagne.
Encore un rapide difficile. Au delà s'ouvre une large vallée ombreuse,
bordée de montagnes chauves[123] doucement ondulées. On dirait un
coin du Jura. Avec ses forêts, ses eaux claires et ses profils mous et
fuyants, cette partie de l'Oural rappelle la Franche-Comté. Partout
il y a de l'air dans le paysage, nulle part ces encaissements et ces
enchevêtrements de montagnes entassées les unes contre les autres qui
écrasent et arrêtent la perspective comme dans les Alpes.
[Footnote 123: La limite supérieure des forêts est située à environ 100
mètres au-dessus de la rivière et la neige descend très bas.]
La rivière fait un coude et nous amène dans une plaine cernée de
montagnes. Nous arrivons au terme de notre navigation à la station
de la Volokovka[124], située au confluent de cette rivière et de la
Chtchougor[125].
[Footnote 124: Le Nak-Sory-Ia des Ostiaks, d'après Hoffmann.]
[Footnote 125: De Volokovka au port Sibiriakov, sur la Petchora, la
distance est de 98 kilomètres par la route et de 243 par la rivière,
d'après les renseignements fournis par les bateliers.]
La station se compose de deux maisons en bois. Le mobilier en est
sommaire: dans un coin le traditionnel poêle russe, deux lits de camp,
une table et un banc. Pour l'Oural, c'est du luxe.
Sur l'ordre de M. Sibiriakov, un _iamchtchik_ (postillon) nous attend
ici depuis un mois avec quatre chevaux.
Volokovka est un des plus jolis coins que j'aie vus dans les montagnes
du Nord. Tout à l'entour, de belles eaux courantes, de magnifiques
forêts de sapins et de bouleaux, des montagnes agréables à l'œil; avec
cela, abondance de gibier. Ce serait un charmant séjour d'été sans les
moustiques; heureusement une baisse subite de la température les a fait
disparaître. Pour toujours nous sommes débarrassés de ces insectes
acharnés.
CHAPITRE XI
LA TRAVERSÉE DE L'OURAL
Les marais.--Ascension dans l'Oural.--Première rencontre avec les
Ostiaks.--Arrivée à Liapine.
Pendant deux jours, temps brumeux et pluvieux. Une fois les collections
d'histoire naturelle terminées, je prends la résolution de partir
immédiatement pour la Sibérie. Notre provision de pain est d'ailleurs
finie, et maintenant nous devons nous contenter d'une pâte noire, mal
cuite, dont les chiens bien élevés ne voudraient pas.
Le 10 août, la caravane se met en marche. Boyanus et moi sommes à
cheval; les bagages sont chargés sur des traîneaux samoyèdes (_narte_),
attelés chacun d'un cheval qui porte en outre son conducteur.
La route suit la vallée de la Volokovka; c'est une simple tranchée à
travers la forêt. De macadam, pas plus trace que sur les autres voies
de Russie; le sol forme le chemin, et ici quel sol! Dans les pays du
Nord, les routes sont des pistes plus ou moins larges, presque toujours
marécageuses en été et praticables seulement l'hiver, lorsque le sol,
raffermi par la gelée, est couvert de neige.
[Illustration: Traversée de l'Oural.]
A quelques centaines de pas de la Chtchougor, je sens mon cheval se
dérober sous moi; j'ai la sensation brusque de me sentir engloutir, et
en même temps je vois les montures de mes compagnons plonger dans la
vase jusqu'à mi-jambes. Nous avançons sur une marmelade de terre, et
sous la moindre pression elle cède. Avec les chevaux et les traîneaux
lourdement chargés, jugez du pataugis. En certains endroits, les bêtes
enfoncent jusqu'au ventre.
Partout une boue noire, partout des flaques d'eau, partout des
tourbières. On va au pas au gré de sa monture, toujours prêt cependant
à la faire changer de direction pour éviter les arbres. Merveilleux
mon petit cheval! jamais il ne fait un faux pas sur ce sol mouvant,
jamais il ne butte contre les racines entre-croisées. Voit-il son
devancier patauger, vite il se jette à droite ou à gauche; aperçoit-il
une plaque suspecte, il la flaire bruyamment pour s'assurer de sa
solidité. Cette intelligente petite bête sait que partout où il n'y a
point de végétation, la fondrière est plus liquide et elle choisit en
conséquence sa route. En plein marais elle a toujours soin de mettre
le pied sur les touffes saillantes de plantes palustres, l'expérience
lui a appris que ce sont les seuls points solides du terrain. Par la
pratique de l'Oural ces chevaux sont devenus quelque peu géologues.
La traversée d'un marais fangeux donne les mêmes sensations qu'une
navigation en canot sur une mer houleuse. Le cheval monte, s'abaisse
comme l'embarcation sur la vague. En pareil cas, il faut lâcher les
étriers, serrer ferme les genoux, empoigner solidement la crinière
d'une main et de l'autre tenir les rênes, prêt à enlever la monture en
cas de faux pas.
[Illustration: La Volokovka.]
Pour nous reposer de ces fondrières nous passons et repassons à
gué la Volokovka. Nous la traversons seize fois. Le lit caillouteux
de la rivière est résistant; en le suivant on est beaucoup plus au
sec que dans le marais: là, pas de crainte de tomber dans quelque
bourbier inattendu. En certains endroits, les berges sont escarpées;
les chevaux attelés aux traîneaux font un petit saut en avant, puis,
une fois à l'eau, donnent un coup de collier, et, patatras, la _narte_
tombe de tout son poids dans le torrent. Tant pis pour les plaques
photographiques!
Le paysage est pittoresque, avec une magnifique forêt encadrée de
jolies montagnes, mais nous n'avons pas le loisir de l'admirer; tout
le temps il faut avoir l'œil ouvert pour éviter une chute dans le
bourbier, se garer d'un arbre ou d'une branche. Enfin, nous voici dans
une sorte de cirque, aux sources de la Volokovka.
Une pente rapide sur un terrain solide conduit à un petit plateau (494
mètres), le point de partage des eaux entre le bassin de la Petchora et
celui de l'Obi, la frontière de l'Asie. Nous poussons un joyeux hourra
en l'honneur de la vieille Europe que nous quittons, et en avant! Mais
aussitôt le tangage recommence. Le plateau culminant du passage est une
vaste tourbière dans laquelle les chevaux restent enlizés. Ils semblent
marcher sur une éponge gonflée d'eau. C'est une des plus mauvaises
parties de la route. Sur ce sol jaune, des bouleaux morts tortillent
leurs branches blanches avec des silhouettes de squelettes. Cela a un
air de mort, de terre sans vie, de cimetière de la nature.
Le plateau verse dans un ravin et nous arrivons à la station de
Pérévalski. Pour parcourir 27 kilomètres nous n'avons pas employé moins
de sept heures, et pas une halte en route. Une rude étape!
La station se compose d'une baraque humide, que nous remplissons à nous
quatre. La cassine s'incline comme un château de cartes prêt à tomber;
ce sol ne peut rien porter.
[Illustration: Station de Pérévalski.]
Le lendemain, avant de poursuivre notre route, nous allons gravir la
Pérévalski-Sobka, une des croupes dominant l'entonnoir où nous nous
trouvons. Toujours le même aspect: d'abord la forêt, puis, les derniers
arbres dépassés[126], rien que des pierres. Sur un point seulement, un
peu au-dessous du sommet, la roche apparaît en place: partout ailleurs
ce n'est qu'une ruine.
[Footnote 126: Limite supérieure de la végétation forestière de l'Oural
dans les vallées de la Chtchougor et de la Sygva: Peutchétiouk Parma,
490 mètres; Telpos-Is, vallon de Dourn-yeul, 315 et 397 mètres (limite
supérieure des bouleaux, 556 mètres); Pérévalski-Sobka, 481 mètres
(limite supérieure des bouleaux, 566 mètres).]
Devant nous l'Oural présente une profonde dépression; il y a là un
aplatissement de relief, comme un gâteau soufflé manqué.
Plus loin, vers le nord, le terrain se relève pour former un massif
alpin; quel est son nom? Impossible de le savoir; pour notre guide,
tout cela c'est l'inconnu, un pays anonyme, l'Oural; impossible d'en
tirer aucun renseignement.
Vers l'est, c'est-à-dire vers la Sibérie, la chaîne tombe à pic; au
delà de la Pérévalski-Sobka quelques collines, et après cela une
étendue plane sans limites, on dirait la mer. De ce côté, l'Oural n'est
pas précédé de contreforts comme sur le versant européen.
A trois heures, nous sommes de retour à la station; à quatre heures, en
selle, et en route! Toujours des marais, puis des monceaux de pierres
éboulées sur lesquels glissent nos chevaux. Ici la marche est encore
plus lente qu'au milieu des marécages. Les montures n'osent mettre
le pied sur une pierre qu'après l'avoir flairée pour s'assurer de sa
solidité.
Nous suivons une vallée ombreuse entre de belles collines boisées.
Cette partie de l'Oural est la chaîne la plus pittoresque que j'aie
vue: partout de petits coins frais et riants. Aujourd'hui l'étape est
courte, 17 kilomètres seulement, et, à sept heures du soir, la caravane
arrive à la station de Sartonninka.
_11 août._--Nous mangeons la dernière bouchée de la pâte noire décorée
par les Zyrianes du nom de pain. Il faudra donc atteindre ce soir
Liapine, et nous en sommes éloignés de 49 kilomètres. A partir d'ici
la route devient, dit-on, meilleure et l'on change les traîneaux contre
de petites charrettes.
Nous suivons un large abatis pratiqué au milieu de la forêt. Le terrain
monte et descend en longues ondulations. Tout à coup, à un détour, au
bout de la longue avenue apparaît l'infinie nappe violette de la plaine
sibérienne, toute brillante de lumière. Telle on voit la Lombardie
du sommet des Alpes. Après cette vision, plus rien que la forêt
marécageuse toujours pareille à elle-même.
A huit heures trente du soir, 15 kilomètres nous séparent encore de
Liapine et la nuit vient, et nous avons faim. L'estomac est l'organe
le plus exigeant et en même temps le plus important: il détermine
les belles comme les mauvaises actions, la joie comme la tristesse:
aujourd'hui il nous donne un regain d'énergie. Nous abandonnons les
bagages à la garde de Popov, puis Boyanus et moi lançons nos chevaux,
résolus à arriver coûte que coûte le soir même à Liapine.
Après une heure de trot, voici enfin du sable, un sol résistant, on
redouble l'allure et nous atteignons le village ostiak de Chekour-Ia:
un tas de misérables huttes posées sur le bord d'une rivière.
Pas beaux précisément les indigènes: de petits bonshommes ratatinés,
vêtus de peaux sordides, se démenant avec des allures d'orangs. Nous
passons la rivière, les chevaux à la nage, nous en pirogue. En se
mettant ainsi à l'eau après une longue course, tout autre que le
cheval russe prendrait une fluxion de poitrine. Lui, il ne s'en porte
que mieux; comme son maître, il est fait à toutes les endurances. Les
selles sont maintenant mouillées, tant mieux, on n'en sera que plus
solide, et au trot! Il y a bien encore des fondrières, une notamment
où les chevaux patouillent jusqu'au poitrail. _Nitchevo_, comme disent
les Russes, cela ne fait rien, les maisons de Liapine sont en vue.
Brusquement nos montures font un écart: dans l'obscurité, elles
ont distingué un large trou vaseux, un bourbier nous sépare de la
civilisation; on barbote encore une fois, enfin à dix heures vingt du
soir nous atteignons la factorerie de Liapine. Un véritable village. De
vastes magasins, des habitations pour les ouvriers, et une excellente
maison pour le maître. Les agents de M. Sibiriakov nous reçoivent avec
la plus franche cordialité, comme on sait recevoir en Russie.
Une table chargée de victuailles et d'excellents vins envoyés à notre
intention est bientôt dressée. Nous avons des chaises pour nous
asseoir, une lampe nous éclaire. Après les soucis de la vie matérielle
dans le désert, un luxe asiatique. La civilisation a parfois du bon,
mais pour l'apprécier à toute sa valeur il faut avoir peiné dans les
régions mortes de la terre.
CHAPITRE XII
LES OSTIAKS
Séjour à Liapine.--Le village ostiak de Chekour-Ia.--Habitations,
costumes et vie des indigènes.--A la recherche des idoles.
Depuis Kazan nous avons parcouru, en commençant par la fin, le livre
vivant de l'histoire de la civilisation. Pas à pas, en visitant les
divers peuples de la Russie orientale, nous avons suivi le cycle
de la lente évolution du progrès humain. Sur les bords du Volga,
des Finnois encore païens nous ont initiés à la vie d'agriculteurs
primitifs. Dans la vallée de la Petchora, nous avons ensuite étudié
chez les chasseurs zyrianes une période plus ancienne du développement
des sociétés. Maintenant, avec les Ostiaks, nous arrivons au chapitre
initial de l'histoire de l'homme. Nous voici au milieu d'une peuplade
de chasseurs et de pêcheurs, frustes de civilisation, armés de flèches
et d'arcs, image vivante de l'homme des premiers âges. En dégringolant
les pentes de l'Oural nous avons sauté dans un passé vieux de centaines
de siècles. Nous retrouvons ici les temps préhistoriques avec ces
primitifs ignorant l'usage du fer, pareils à nos ancêtres des temps
géologiques.
Les Ostiaks sont des Finno-Ougriens, proches parents des Hongrois
et des Finlandais, venus comme eux de l'Altaï, mais restés à l'état
sauvage, tandis que leurs frères d'Europe sont devenus des peuples
civilisés. Leur effectif est d'environ 20 000, dispersés dans le
bassin inférieur de l'Obi[127]. Dans le Sud, le 58° de latitude nord
marque leur limite, et vers le nord ils se mêlent aux Samoyèdes sur
les _toundras_ riveraines de l'océan Glacial. L'habitat des Ostiaks
comprend ainsi la plus grande partie du gouvernement de Tobolsk. Du
confluent de l'Obi et de l'Irtich à Obdorsk ils constituent l'élément
principal de la population. Le long du fleuve ils se trouvent dispersés
par clans entremêlés de quelques colonies russes, mais, à droite
et à gauche de l'Obi, ils deviennent les seuls habitants. Au sud
de Samarovo, dans le district de Sourgout, se rencontre un second
groupe d'Ostiaks, moins important. Un petit nombre seulement habite
les rives du fleuve, la majorité a été refoulée dans les vallées des
affluents de droite. Un troisième groupe, encore moins nombreux, est
dispersé dans la partie sud-ouest du gouvernement de Tobolsk et dans
le nord du gouvernement de Perm. Les hautes vallées de la Konda, de
la Tavda, de la Sosva méridionale et de la Toura renferment quelques
centaines d'Ostiaks très russifiés. Dans le volost de Kochousk se
trouvent les trois clans les plus méridionaux formés par ces indigènes
en Sibérie[128]. Dans le gouvernement de Perm, les districts de
Verkotourié et de Tcherdine contiennent également quelques centaines de
ces allogènes.
[Footnote 127: 19 000 Ostiaks et 4 580 Vogoules, d'après Sommier (_Un
Estate in Siberia_). Cette statistique ne comprend pas les Ostiaks du
Iénisséi, qui appartiennent à une race différente.]
[Footnote 128: Aug. Ahlqvist, _Unter Wogulen und Ostiaken_,
Helsingfors, 1883.]
Comme les Eskimos de l'Alaska, comme les Indiens des États-Unis, et
tous les peuples primitifs vivant en contact de populations plus
élevées en civilisation, les Ostiaks disparaissent. D'année en
année leur effectif décroît. A Midkinskaya iourte, entre Samarovo
et Bielagora, en peu de temps la population est descendue de 27 à
12 individus. D'autre part, dans la vallée inférieure de l'Irtich
ces indigènes, nombreux lors de l'arrivée des Cosaques d'Iermak, ont
aujourd'hui disparu.
Sous la poussée lente et continue de la colonisation russe, les Ostiaks
ont été refoulés vers les régions du nord, où le combat pour la vie est
plus rude et plus pénible. L'étendue de leur terrain de chasse a été
peu à peu restreinte, et peu à peu leurs pêcheries les plus lucratives
ont passé aux mains des Russes. Les ressources des indigènes ont ainsi
progressivement diminué, et cet appauvrissement a eu pour conséquence
naturelle une réceptivité plus grande des maladies.
Déprimés par la misère, les Ostiaks deviennent incapables de résister
aux épidémies. La diphtérie et la variole occasionnent parmi eux de
nombreux décès, que ne compense point une forte natalité. Les femmes
ostiakes sont peu fécondes et une mortalité terrible sévit sur les
enfants. D'après Poliakov[129], elle frapperait les deux tiers et même
les trois quarts des enfants.
[Footnote 129: Poliakov, _Pisma i ottcheti o poutéchéstvii v dolinou r.
Obi_. Pétersbourg, 1877.]
Enfin, de l'avis de tous les voyageurs, la diminution des Ostiaks est
due en grande partie à l'institution du _kalym_. Dans notre société,
les filles, lorsqu'elles se marient, diminuent le patrimoine paternel;
chez les indigènes de l'Obi, elles sont, au contraire, un capital pour
le chef de famille. L'époux achète la jeune fille à son père, usage
évidemment emprunté par les Ostiaks à leurs voisins les Tatars. Le
_kalym_ ou prix de la fiancée se paye en argent, en pelleteries ou en
rennes. Autrefois les jeunes gens qui ne pouvaient réunir le capital
nécessaire à l'acquisition d'une femme, demandaient à l'amour son
puissant secours; s'ils réussissaient à inspirer de tendres sentiments
à une jeune fille, ils l'enlevaient; le rapt rendait le mariage
valable. Depuis quelque temps cette coutume n'est plus suivie; la vente
seule opère le mariage; et comme les jeunes gens assez riches pour
acheter une femme sont rares, le nombre des unions diminue.
D'après M. Sommier, la valeur du _kalym_ varie de 60 à 250 francs. La
plupart des Ostiaks, ne possédant pas une pareille somme, l'empruntent
à des Russes dans des conditions très onéreuses. Pour racheter sa
dette, le malheureux s'engage, par exemple, à livrer à son créancier
les principaux produits de sa chasse ou de sa pêche à moitié prix de
leur valeur jusqu'à concurrence de la somme prêtée. Dans l'aristocratie
indigène, le _kalym_ atteint parfois un capital relativement
considérable. Poliakov cite un _kalym_ comprenant 100 peaux de renards
argentés, 2 de castors, 1 de renard noir, 2 marmites en cuivre, 150
rennes, et 11 mètres d'étoffe rouge. En échange, la fiancée recevait
en dot 15 traîneaux chargés de poisson et de viande, une tente avec
plusieurs couchettes, dont deux garnies de couvertures et draps, 30
clochettes et 15 aunes de courroies en peau d'ours.
Les Ostiaks admettent la polygamie, mais l'institution du _kalym_
en interdit pour ainsi dire la pratique. La misère rend les Ostiaks
vertueux.
Les ethnographes partagent cette population sibérienne en deux races
distinctes: les Ostiaks et les Vogoules, les premiers habitant les
bords de l'Obi, les seconds les pentes de l'Oural.