navigation sur la Petchora, toujours en canot; dans ces pays c'est le
seul moyen de locomotion.
Le temps est magnifique, le ciel bleu comme sur les bords de la
Méditerranée, et une lumière rutilante fait étinceler de reflets
métalliques les aiguilles des pins. Dans tout l'espace rayonne une
clarté aveuglante. Pour se garantir de la chaleur, une ombrelle devient
même nécessaire. A 2 h. 30 du soir, le thermomètre s'élève à + 33°.
Sous cette splendeur d'été c'est plaisir de naviguer sur ce beau
fleuve, doucement porté par le courant. Pas un être vivant, pas un
bruit, pas une sensation violente, tout est uniforme et silencieux,
et ce calme des choses mortes endort l'être entier. Isolé du monde,
vous n'avez ici ni tracas, ni ennui; vous vivez tranquille dans une
animalité heureuse. Du soleil et des vivres, avec cela la béatitude est
parfaite en voyage.
Mais soudain voici une sourde rumeur d'eau en mouvement: nous
approchons des _porog_ (rapides). Le fleuve clapote bruyamment contre
des pierres, puis dévale en tourbillons sur une distance de 200 mètres.
L'équipage s'arrête quelques minutes pour examiner le passage: c'est
qu'il ne faut pas heurter quelque caillou, et maintenant en avant! Les
bateliers donnent à l'embarcation une vitesse supérieure à celle du
courant afin de pouvoir gouverner; en quelques secondes le tourbillon
est franchi.
Cinq kilomètres plus loin, nouveau rapide un peu plus difficile que le
précédent, puis deux autres petits courants, et nous arrivons au hameau
de Porog, situé à 20 kilomètres d'Oust-Pojeg.
Partout le même paysage: la forêt, toujours la forêt, composée en
majeure partie de mélèzes et de sapins. Le bouleau et le pin sont moins
abondants, et le _cembro_ rare. Tous ces bois, qui se trouvent dans
d'excellentes conditions d'exploitation, ont été à peine entamés par la
hache des bûcherons. Pour le jour où les forêts de la Russie centrale
seront complètement défrichées, il y a là une précieuse réserve.
Aux différentes heures du jour, la belle lumière du Nord donne à ces
bois des teintes diverses. Uniforme dans ses lignes, le paysage devient
varié dans ses aspects. Le soir, à la clarté du crépuscule, on se
croirait dans le pays chanté par les ballades des poètes; le large
fleuve coule sans bruit, et par toute la nature règne un silence qui
fait sentir la solitude.
A 11 heures du soir, nous abordons à une île boisée, la première que
nous ayons rencontrée sur la Petchora (Ielovik Ostrov en russe, Voradi
en zyriane)[111]. Le campement est installé sur une plage. L'air tiède
est embaumé des aromes de la forêt, et une lune éclatante argente le
paysage. Sans les moustiques, comme on aimerait à rêver aux étoiles
dans ce calme! mais ces maudits insectes gâtent le plaisir du voyage.
[Footnote 111: Glossaire topographique zyriane: _Di_, île; _Io_,
cours d'eau navigable; _Ieul_, ruisseau non navigable; _Chor_, petit
ruisseau; _Ti_, lac; _Kirta_, escarpement; _Iag_, forêt sèche; _Niour_,
marais; _Kocht_, rapide; _Kouzlane_, section d'une rivière sans
courant; _Is_, pic dépassant la limite supérieure de la végétation
forestière; _Parma_, montagne de forme arrondie en partie couverte de
forêts.]
Le lendemain, à 11 heures seulement, départ après un violent orage.
Température: + 24°. On ne grelotte pas précisément dans les pays du
Nord.
Toujours la forêt; de loin en loin une cabane inhabitée, et aux coudes
principaux du fleuve des croix grecques tortillent leurs branches
bizarres avec des airs macabres. En passant devant ces croix, les
Zyrianes ont l'habitude de déposer un caillou en guise d'ex-voto
(Schrenk).
Dans la soirée nous arrivons à Oust-Ilytch, village bâti, comme son nom
l'indique[112], à l'embouchure de l'Ilytch dans la Petchora. L'affluent
est aussi important que le fleuve, et après avoir reçu ses eaux, la
Petchora double de largeur.
[Footnote 112: _Oust_, embouchure en russe.]
Oust-Ilytch compte environ 180 habitants, tous Zyrianes[113].
[Footnote 113: 32 maisons. Nombre des animaux domestiques du village:
100 vaches, 100 chevaux, 200 moutons.]
Le lendemain 28 juillet, continuation de la navigation sur la Petchora.
A 10 kilomètres d'Oust-Ilytch, on rencontre le hameau de Laga.
Population: 25 à 30 habitants. Sur la distance de 127 kilomètres qui
sépare Oust-Pojeg de Troïtskoïé, Porog, Oust-Ilytch et Laga sont les
seules localités habitées, et le chiffre des indigènes ne dépasse pas
230. A droite et à gauche de la Petchora, c'est la solitude sur des
centaines de kilomètres.
[Illustration: _Tchioume_ zyriane.]
Dans la journée nous rencontrons des faucheurs zyrianes. Pour augmenter
leur provision de fourrage ils sont venus faner une clairière ici, à
plus de 15 kilomètres de leur habitation. Les indigènes connaissent
tous les bouts de prairies naturelles épars au milieu des bois et n'ont
garde de perdre leur produit.
Aujourd'hui point de soleil. La forêt de pins a un air de cimetière.
Pendant dix heures nous naviguons dans une tristesse oppressante; le
soir, les lourds nuages s'étirent en longues banderoles et un ciel
pur apparaît rempli d'une lumière mourante. Plus de vent, plus de
clapotement d'eau; dans ce silence agrandi par le vague de la lueur
crépusculaire, au fond de l'horizon violet, se dresse une rangée
de collines, pareille dans son isolement à une chaîne de montagnes
superbes. Sur ces monticules brille comme un phare la coupole dorée
d'une église; à la nuit tombante, cette lumière nous guide vers
Troïtskoïé (_Mouïlva_ en zyriane), où se termine notre étape.
Dans ce désert, Troïtskoïé passe pour une capitale, c'est un _siélo_,
c'est-à-dire un village paroissial[114], et le chef-lieu d'un _volost_,
circonscription correspondant à peu près à notre canton.
[Footnote 114: Les villages sans église sont appelés en russe
_derevnia_.]
Le village est divisé en deux parties. Sur la rive droite de la Mouïlva
se trouve le faubourg, habité par des dissidents, et de l'autre côté la
principale agglomération, formée par les orthodoxes. Les deux quartiers
présentent le même désordre: c'est un fouillis de constructions
bâties sans plan, au hasard. Les Zyrianes paraissent avoir l'horreur
des alignements, si chers aux Russes.
[Illustration: Troïtskoïé Petchorskoïé (_Mouïlva_).]
A Troïtskoïé, plus de 300 kilomètres nous séparent encore
d'Oust-Chtchougor, terme de notre navigation sur la Petchora. Une
pénible navigation à la rame ne constitue pas précisément une partie
de plaisir, surtout sur un cours d'eau monotone comme la Petchora.
Aussi quelle n'est pas notre satisfaction d'apprendre qu'un vapeur va
descendre le fleuve jusqu'à Poustosersk et que nous pourrons y prendre
passage.
[Illustration: Magasin syriane.]
Le 29 juillet dans la soirée, nous nous embarquons, et, le 1er août,
à une heure du matin, nous arrivons à Oust-Chtchougor, où la plus
aimable hospitalité nous est donnée à la factorerie de M. Sibiriakov.
Sur ce long trajet, partout le même paysage: la forêt monotone,
avec de rares villages espacés à de grandes distances. Un des plus
importants, celui de Podtcherem, se trouve sur la rive droite de la
Petchora, au confluent même de la Podtcherem, et non sur la berge
gauche, ainsi que l'indique la carte de l'état-major russe. Les seules
distractions du voyage sont les fréquents échouages du vapeur.
CHAPITRE X
NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.--TRAVERSÉE DE L'OURAL SEPTENTRIONAL
Les passes de l'Oural.--La route Sibiriakov.--Les rapides de la
Chtchougor.--Ascensions dans l'Oural.
Arrivé à Oust-Chtchougor, il nous restait à accomplir la partie la plus
difficile du voyage, la traversée de l'Oural septentrional.
[Illustration: La Petchora à Oust-Chtchougor.]
Développé en éventail dans sa partie sud, entre les tributaires de la
Kama et les affluents des grands fleuves sibériens, l'Oural s'amincit
à mesure qu'il s'étend vers le nord. Dans la région où nous nous
trouvons, son épaisseur est faible, bien que ce soit précisément là
que se dressent les points culminants de la chaîne septentrionale, le
Sabli-Is et le Telpos-Is. Des premiers mamelons élevés au-dessus de la
vallée de la Chtchougor aux derniers renflements dominant la plaine
sibérienne, la distance ne dépasse guère 100 kilomètres, et nulle part
une arête abrupte. Partout de hautes collines isolées par de larges
dépressions, partout le passage serait facile sans d'immenses marais.
Les marais, voilà la grosse difficulté dans l'Oural septentrional.
Sur des distances énormes vous ne rencontrez pas un pouce de terre
ferme. D'Oust-Chtchougor à l'Oural s'étend une forêt marécageuse
large d'une trentaine de lieues, coupée de profondes rivières. Quel
obstacle présentent à la marche ces marécages, voici un fait qui le
prouvera mieux que toute description. Il y a quelques années, à la
suite d'un automne pluvieux, la grande route impériale construite à
travers l'Oural méridional de Perm à Tioumen devint impraticable;
les voitures restaient enlizées dans la boue, et à Iékatérinebourg,
la grande ville de la région, les rues formaient des bourbiers où
les passants risquaient de se noyer. Les communications étaient si
dangereuses que les établissements d'instruction publique durent être
fermés. Iékatérinebourg est situé dans une partie sèche de l'Oural.
Jugez ce que peut être l'état du sol dans la région où nous sommes,
sans chemin et couverte en tous temps de marais! L'été, les marécages
empêchent pour ainsi dire toute communication entre les deux versants
de la chaîne septentrionale. L'hiver seulement, une fois ces terres
tremblantes solidifiées par la gelée et recouvertes d'une épaisse
couche de neige, leur traversée devient facile. Dans les pays du
nord, l'hiver est la période d'activité, la saison des transports et
des foires. Sur la neige durcie par le froid, patineurs et traîneaux
glissent alors rapidement, sans danger de s'embourber ou d'être arrêtés
par les rivières. Terre et eau ne forment plus qu'une nappe cristalline
dure et résistante.
[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB
Feuille 2
Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora de la Chougor et de la
Sygva par Ch. RABOT
1890.]
Pour le naturaliste, l'été est, au contraire, l'époque des voyages.
Le précepte qui recommande de parcourir en hiver les pays froids a
été inventé par des gens sédentaires. Quel travail pourrait faire
un voyageur alors que le sol est recouvert d'un uniforme linceul!
Impossible d'exécuter le moindre relèvement topographique. Sous
l'épais manteau de neige, allez donc distinguer un lac, une rivière, de
la terre ferme! Allez donc faire des collections d'histoire naturelle
alors que le sol est enfoui sous la neige!
A travers les marécages de l'Oural les seules routes praticables sont
celles tracées par les cours d'eau. Prenez une carte, vous voyez que
les sources de la Petchora et de ses tributaires de droite ne sont
distantes que de quelques kilomètres des cours d'eau sibériens. Partout
les affluents de la Petchora ne sont séparés de ceux de l'Obi que par
des isthmes étroits. Entre les deux versants de la chaîne s'étendent
des lignes d'eau presque continues, routes naturelles d'Europe en Asie.
Des sources de la Petchora à l'océan Glacial, l'Oural septentrional est
ainsi traversé par quatre passages principaux.
Le plus méridional suit le cours supérieur de la Petchora et conduit
dans la haute vallée de la Sosva.
Plus au nord, l'Ilytch, puis son tributaire, l'Iogra-Laga, amènent
également près des sources de la Sosva.
Le troisième et le plus important de ces passages est formé par la
Chtchougor et débouche dans la haute vallée de la Sygva, sous-affluent
de l'Obi.
Enfin, à la limite méridionale des _toundras_, l'Oussa permet
d'atteindre soit le Voïkar, soit le Sob, affluents de l'Obi.
Ces différents passages ont été pratiqués de bonne heure par les
indigènes et les Russes, comme nous l'avons expliqué au chapitre
précédent.
Aujourd'hui, grâce à l'heureuse initiative de M. Sibiriakov, ils
pourront devenir un des débouchés de la Sibérie.
Dans le chapitre précédent je citais l'exemple de M. Souslov, qui
travaille à créer une nouvelle route d'exportation pour les produits de
la Russie orientale; voici maintenant un négociant qui, depuis quatorze
ans, consacre les revenus d'une immense fortune à ouvrir des débouchés
au commerce de Sibérie. C'est qu'en Russie l'initiative privée est
grande et qu'en matière de colonisation les Russes n'attendent pas
l'impulsion du gouvernement. A cet égard nous pourrions prendre d'eux
d'excellentes leçons.
La Sibérie n'est pas du tout un vaste désert de neige comme on le
croit généralement. Tout au contraire, elle renferme des immensités
d'une merveilleuse fécondité; c'est même une des plus belles régions
agricoles de la terre: mais, faute de voies d'exportation, ses produits
sont jusqu'ici restés inutiles. A la création pour ces richesses de
routes vers la mer M. Sibiriakov consacre libéralement une partie de
ses énormes revenus. Tout d'abord, après les explorations du célèbre
Nordenskiöld dans l'océan Glacial, le généreux Sibérien essaya
d'établir des communications maritimes entre les ports d'Europe et
l'embouchure du Iénisséi. Le succès ne répondit pas aux efforts. Les
glaces brisèrent ou arrêtèrent les navires. M. Sibiriakov sacrifia sans
résultat plusieurs millions dans l'entreprise. Pour un nabab comme
lui, la perte était légère. Immédiatement il dirigea ses recherches
d'un autre côté et s'occupa de tracer une route à travers l'Oural
septentrional, reliant le bassin de l'Obi à celui de la Petchora. Sur
le versant asiatique, par l'Obi, puis par la Sosva et la Sygva, des
vapeurs arrivent facilement à Liapine, à 40 kilomètres seulement de
la base des montagnes. De là à la Petchora la distance à vol d'oiseau
n'est que de 200 kilomètres, dont 70 ou 80 en montagnes. C'est à
travers cette région que M. Sibiriakov a fait ouvrir une route.
Les premiers travaux furent exécutés en partant d'Oranez sur la
Petchora, mais ce tracé fut bientôt abandonné pour un second à travers
la vallée de la Chtchougor. La route part du port Sibiriakov, situé
sur la rive droite de la Petchora, à une petite distance du confluent
de la Chtchougor, et de là rejoint Liapine. Malheureusement dans
cette région, montagnes et forêts ne forment qu'un immense marécage.
Impossible d'établir une chaussée, impossible par suite de faire passer
une voiture. Aussi M. Sibiriakov a, dit-on, l'intention d'abandonner
cette route et d'en faire construire une troisième, dans la vallée de
l'Ilytch, où le terrain est plus sec. Telle quelle, la voie tracée a
néanmoins une grande importance comme route d'hiver. L'été, des vapeurs
amènent des marchandises de Sibérie par la Sygva[115] jusqu'à Liapine,
puis, dès que les terres tremblantes sont raffermies par la gelée et
recouvertes d'un macadam de neige, elles sont conduites sur les bords
de la Petchora, d'où, l'été suivant, elles peuvent être exportées en
Europe par mer.
[Footnote 115: La baisse rapide des eaux arrête très tôt la navigation
sur cette rivière. En 1890, dès le 10 août, Liapine n'était plus
accessible qu'à des barques.]
Durant l'hiver de 1886, 640 tonnes de marchandises ont été amenées de
Sibérie à la Petchora par la voie d'Oranez, et, l'hiver 1889-1890, 247
tonnes par la nouvelle route. Maintenant que les travaux sont achevés
dans la vallée de la Chtchougor, le mouvement commercial augmentera
d'année en année. Pour le bassin de la Petchora, cette voie est dès
aujourd'hui d'une utilité capitale. Par la Chtchougor les céréales
arrivent facilement et à bon marché dans cette région. Grâce à ce
ravitaillement, la disette n'y est plus à craindre. Une nombreuse
population, jusque-là exposée aux souffrances de la famine, est assurée
maintenant du pain quotidien, d'autant plus qu'en généreux philanthrope
M. Sibiriakov vend le blé importé à prix coûtant. Avant l'ouverture de
la route le sac de blé (144 kilog.) valait 40 francs; aujourd'hui il
n'est plus payé que 25 francs[116].
[Footnote 116: Les frais de transport de Tobolsk à la factorerie
Sibiriekov sur la Petchora (dist. 2 500 kil. environ) sont de 35 kopeks
par _poud_ (1 fr. 25 par 16 kil., en évaluant le rouble à 3 fr., cours
aujourd'hui beaucoup trop élevé, 1892). Ermilov, _loc. cit._]
[Illustration: La forêt près d'Oust-Chtchougor.]
M. Sibiriakov ne borne pas sa généreuse activité à ces grands travaux
d'utilité publique, c'est de plus un bienfaiteur éclairé des sciences,
et à un grand nombre d'expéditions scientifiques il a apporté dans une
large mesure le concours de ses libéralités. Est-il besoin de rappeler
que, de concert avec le roi de Suède et M. Oscar Dickson, il a fait
les frais de la mémorable expédition de la _Véga_? Aussi, informé
par l'aimable gouverneur de Tobolsk, le général Troïnitsky, de mon
arrivée prochaine dans l'Oural, ce généreux mécène expédia à ses agents
l'ordre de me donner la plus large hospitalité dans ses factoreries et
d'envoyer au-devant de moi la caravane nécessaire pour la traversée des
montagnes. Sans ce bienveillant concours, le passage aurait été une
très grosse opération, peut-être même eût-il été impossible.
Le 31 juillet, à trois heures du matin, nous débarquons à la factorerie
Sibiriakov d'Oust-Chtchougor. La journée est employée à des recherches
d'histoire naturelle et à l'organisation de la caravane pour remonter
la Chtchougor jusqu'à Volokovka, au centre de l'Oural, la route étant
en ce moment impraticable. Le 1er août, à six heures du soir, nous
quittons le village avec un équipage de quatre vigoureux gaillards.
Notre embarcation est une _lodka_, grande baleinière surmontée à
l'arrière d'une petite cabine en forme de cercueil comme celle des
gondoles vénitiennes. Cette cahute, longue de 2 m. 10 et large de 0
m. 90, sera notre habitation pendant plus d'une semaine. Les caisses
de bagages entassées dans l'intérieur forment le lit; en avant se
trouve le salon, un petit espace demeuré libre autour d'une grande
boîte servant de table. Devant la porte, sur une large pierre plate,
brûle un feu fumeux pour écarter les moustiques. En somme, excellente
installation.
A peine entrée dans la Chtchougor, la _lodka_ est repoussée par un
courant de foudre. La rivière, large comme le grand bras de la Seine
autour de la Cité, dévale avec une rapidité vertigineuse. Aussitôt deux
hommes sautent à terre et halent le canot à la cordelle, pendant que
le reste de l'équipage demeuré à bord pousse avec des gaffes. C'est
ainsi que nous remonterons toute la Chtchougor! De son embouchure
à Volokovka, la rivière a partout un cours aussi torrentueux; pour
avancer contre ce tourbillon, point d'autre ressource que de haler le
canot. Dans les endroits faciles on parcourt 3 kilomètres à l'heure.
Plus haut, en travers du courant, des amoncellements de blocs forment
digue, et par les brèches la masse d'eau se précipite tumultueuse.
Jusqu'à Volokovka il y a bien une douzaine de ces rapides. Pour les
traverser, l'équipage lance l'embarcation au milieu du torrent;
de toutes leurs forces les haleurs tirent la corde pendant que
les bateliers restés à bord étayent le canot avec leurs gaffes.
L'embarcation avance de 2 à 3 mètres au prix d'efforts inouïs. Aussitôt
les bateliers quittent leur premier point d'appui pour en prendre un
second en amont. On avance ainsi par échelons comme un gymnaste qui
s'élève à la force du poignet sur le revers d'une échelle. Si une
perche cassait ou si le câble se rompait, nous serions infailliblement
roulés et noyés par ce courant irrésistible. La vie, dit-on, tient à un
fil: la nôtre tenait à une corde en écorce.
_2 août._--Le paysage devient intéressant. La Chtchougor coule tantôt
en plaine, tantôt en des cluses profondes entre de beaux escarpements
rocheux couronnés de forêts[117]. Les berges sont constituées par des
calcaires et des schistes qui doivent être rapportés à l'étage permien.
Les schistes renferment de nombreuses empreintes de plantes fossiles;
les échantillons que nous avons rapportés sont malheureusement
indéterminables, les plantes ayant dû séjourner longtemps dans l'eau
avant de se déposer, d'après les renseignements que M. Zeiller,
ingénieur au corps des mines, a eu l'obligeance de me donner après
examen de ces fossiles.
[Footnote 117: Dans cette région dominent le sapin et le bouleau.]
Dans la matinée nous passons les hautes falaises calcaires
d'Ouldor-Kirta (Portes de Fer[118]). Le soir, derrière la masse
bleuâtre des bois, apparaît au loin un gros nuage violet étendu
au-dessus de la forêt: c'est l'Oural. Désormais nous ne le perdrons
plus de vue.
[Footnote 118: Hauteur: 30 à 50 m.]
[Illustration: Sur la Chtchougor]
A dix heures du soir, halte. Pendant quatorze heures les hommes ont
halé l'embarcation, et ce long et pénible effort nous a fait seulement
avancer de 8 _tchiumkoss_[119], soit 40 kilomètres. La nuit, un ours
vient rôder autour du campement. Le feu du bivouac l'a éloigné. Quel
dommage! depuis dix ans que je parcours les régions arctiques, jamais
je n'ai pu tirer ni même apercevoir un de ces animaux.
[Footnote 119: _Tchiumkoss_, mesure de longueur employée par les
Zyrianes, valant 5 kilomètres d'après les renseignements qui nous ont
été donnés. D'après Schrenk, cette mesure serait également en usage
chez les Tchérémisses, les Tatars et les Votiaks. Sur les bords de la
Petchora et de la Chtchougor, les _tchiumkoss_ sont marqués par les
accidents topographiques, coudes ou embouchures d'affluent.]
_3 août._--Temps magnifique. A deux heures le thermomètre s'élève à
+ 22°,8. Nous passons devant le confluent du Patek-Io, l'affluent le
plus important de la Chtchougor[120], et, dans la journée, atteignons
la Chour-Kirta, goulet semblable à l'Ouldor-Kirta. Au delà, la rivière
s'élargit en un petit lac d'une merveilleuse transparence. Partout
la Chtchougor est limpide comme un cristal[121]. A travers ses eaux
vertes, profondes en certains endroits d'une dizaine de mètres et même
plus, les moindres accidents du fond restent visibles. Passé ce joli
paysage, voici deux tourbillons terribles dont la traversée nous donne
pas mal de tablature (Syrankocht et Tarachimkocht). Après cet effort le
campement est établi.
[Footnote 120: C'est un affluent de droite, il serait navigable sur une
longueur de 190 kilomètres.]
[Footnote 121: Sur une distance de plusieurs kilomètres en aval de
l'embouchure, les eaux de la Chtchougor ne se mélangent pas avec celles
de la Petchora; deux bandes d'eau, l'une claire, l'autre trouble,
s'écoulent côte à côte.]
[Illustration: La Chour-Kirta]
Notre équipage, composé de Zyrianes, est admirable d'énergie et
d'endurance. De solides gaillards, ces Finnois! quatorze heures
durant ils pataugent dans l'eau, puis, le soir venu, sans même prendre
le temps de sécher leurs vêtements, ils s'endorment sous une tente,
vêtus simplement d'une chemise et d'un pantalon en toile, et les nuits
sont très fraîches. Avec cela une nourriture frugale de poisson et
de pain noir. De même que tous les Finnois, ce sont de très habiles
bateliers. Parmi eux comme parmi les Lapons et les Caréliens du
gouvernement d'Arkhangelsk, la marine russe trouverait d'excellentes
recrues pour les équipages de la flotte.
Encore deux rudes journées (4 et 5 août), et le 6 nous arrivons au pied
de la Peutchétiouk Parma, un gros mamelon situé sur la rive gauche
de la rivière. Immédiatement nous partons en faire l'ascension. J'ai
hâte de gravir un sommet pour discerner les traits du pays; avec cette
épaisse forêt qui couvre tout, impossible de distinguer la véritable
position des accidents de terrain.