Après un arrêt de quatre jours à Oust-Pojeg, nous reprenons notre

navigation sur la Petchora, toujours en canot; dans ces pays c'est le

seul moyen de locomotion.

Le temps est magnifique, le ciel bleu comme sur les bords de la

Méditerranée, et une lumière rutilante fait étinceler de reflets

métalliques les aiguilles des pins. Dans tout l'espace rayonne une

clarté aveuglante. Pour se garantir de la chaleur, une ombrelle devient

même nécessaire. A 2 h. 30 du soir, le thermomètre s'élève à + 33°.

Sous cette splendeur d'été c'est plaisir de naviguer sur ce beau

fleuve, doucement porté par le courant. Pas un être vivant, pas un

bruit, pas une sensation violente, tout est uniforme et silencieux,

et ce calme des choses mortes endort l'être entier. Isolé du monde,

vous n'avez ici ni tracas, ni ennui; vous vivez tranquille dans une

animalité heureuse. Du soleil et des vivres, avec cela la béatitude est

parfaite en voyage.

Mais soudain voici une sourde rumeur d'eau en mouvement: nous

approchons des _porog_ (rapides). Le fleuve clapote bruyamment contre

des pierres, puis dévale en tourbillons sur une distance de 200 mètres.

L'équipage s'arrête quelques minutes pour examiner le passage: c'est

qu'il ne faut pas heurter quelque caillou, et maintenant en avant! Les

bateliers donnent à l'embarcation une vitesse supérieure à celle du

courant afin de pouvoir gouverner; en quelques secondes le tourbillon

est franchi.

Cinq kilomètres plus loin, nouveau rapide un peu plus difficile que le

précédent, puis deux autres petits courants, et nous arrivons au hameau

de Porog, situé à 20 kilomètres d'Oust-Pojeg.

Partout le même paysage: la forêt, toujours la forêt, composée en

majeure partie de mélèzes et de sapins. Le bouleau et le pin sont moins

abondants, et le _cembro_ rare. Tous ces bois, qui se trouvent dans

d'excellentes conditions d'exploitation, ont été à peine entamés par la

hache des bûcherons. Pour le jour où les forêts de la Russie centrale

seront complètement défrichées, il y a là une précieuse réserve.

Aux différentes heures du jour, la belle lumière du Nord donne à ces

bois des teintes diverses. Uniforme dans ses lignes, le paysage devient

varié dans ses aspects. Le soir, à la clarté du crépuscule, on se

croirait dans le pays chanté par les ballades des poètes; le large

fleuve coule sans bruit, et par toute la nature règne un silence qui

fait sentir la solitude.

A 11 heures du soir, nous abordons à une île boisée, la première que

nous ayons rencontrée sur la Petchora (Ielovik Ostrov en russe, Voradi

en zyriane)[111]. Le campement est installé sur une plage. L'air tiède

est embaumé des aromes de la forêt, et une lune éclatante argente le

paysage. Sans les moustiques, comme on aimerait à rêver aux étoiles

dans ce calme! mais ces maudits insectes gâtent le plaisir du voyage.

[Footnote 111: Glossaire topographique zyriane: _Di_, île; _Io_,

cours d'eau navigable; _Ieul_, ruisseau non navigable; _Chor_, petit

ruisseau; _Ti_, lac; _Kirta_, escarpement; _Iag_, forêt sèche; _Niour_,

marais; _Kocht_, rapide; _Kouzlane_, section d'une rivière sans

courant; _Is_, pic dépassant la limite supérieure de la végétation

forestière; _Parma_, montagne de forme arrondie en partie couverte de

forêts.]

Le lendemain, à 11 heures seulement, départ après un violent orage.

Température: + 24°. On ne grelotte pas précisément dans les pays du

Nord.

Toujours la forêt; de loin en loin une cabane inhabitée, et aux coudes

principaux du fleuve des croix grecques tortillent leurs branches

bizarres avec des airs macabres. En passant devant ces croix, les

Zyrianes ont l'habitude de déposer un caillou en guise d'ex-voto

(Schrenk).

Dans la soirée nous arrivons à Oust-Ilytch, village bâti, comme son nom

l'indique[112], à l'embouchure de l'Ilytch dans la Petchora. L'affluent

est aussi important que le fleuve, et après avoir reçu ses eaux, la

Petchora double de largeur.

[Footnote 112: _Oust_, embouchure en russe.]

Oust-Ilytch compte environ 180 habitants, tous Zyrianes[113].

[Footnote 113: 32 maisons. Nombre des animaux domestiques du village:

100 vaches, 100 chevaux, 200 moutons.]

Le lendemain 28 juillet, continuation de la navigation sur la Petchora.

A 10 kilomètres d'Oust-Ilytch, on rencontre le hameau de Laga.

Population: 25 à 30 habitants. Sur la distance de 127 kilomètres qui

sépare Oust-Pojeg de Troïtskoïé, Porog, Oust-Ilytch et Laga sont les

seules localités habitées, et le chiffre des indigènes ne dépasse pas

230. A droite et à gauche de la Petchora, c'est la solitude sur des

centaines de kilomètres.

[Illustration: _Tchioume_ zyriane.]

Dans la journée nous rencontrons des faucheurs zyrianes. Pour augmenter

leur provision de fourrage ils sont venus faner une clairière ici, à

plus de 15 kilomètres de leur habitation. Les indigènes connaissent

tous les bouts de prairies naturelles épars au milieu des bois et n'ont

garde de perdre leur produit.

Aujourd'hui point de soleil. La forêt de pins a un air de cimetière.

Pendant dix heures nous naviguons dans une tristesse oppressante; le

soir, les lourds nuages s'étirent en longues banderoles et un ciel

pur apparaît rempli d'une lumière mourante. Plus de vent, plus de

clapotement d'eau; dans ce silence agrandi par le vague de la lueur

crépusculaire, au fond de l'horizon violet, se dresse une rangée

de collines, pareille dans son isolement à une chaîne de montagnes

superbes. Sur ces monticules brille comme un phare la coupole dorée

d'une église; à la nuit tombante, cette lumière nous guide vers

Troïtskoïé (_Mouïlva_ en zyriane), où se termine notre étape.

Dans ce désert, Troïtskoïé passe pour une capitale, c'est un _siélo_,

c'est-à-dire un village paroissial[114], et le chef-lieu d'un _volost_,

circonscription correspondant à peu près à notre canton.

[Footnote 114: Les villages sans église sont appelés en russe

_derevnia_.]

Le village est divisé en deux parties. Sur la rive droite de la Mouïlva

se trouve le faubourg, habité par des dissidents, et de l'autre côté la

principale agglomération, formée par les orthodoxes. Les deux quartiers

présentent le même désordre: c'est un fouillis de constructions

bâties sans plan, au hasard. Les Zyrianes paraissent avoir l'horreur

des alignements, si chers aux Russes.

[Illustration: Troïtskoïé Petchorskoïé (_Mouïlva_).]

A Troïtskoïé, plus de 300 kilomètres nous séparent encore

d'Oust-Chtchougor, terme de notre navigation sur la Petchora. Une

pénible navigation à la rame ne constitue pas précisément une partie

de plaisir, surtout sur un cours d'eau monotone comme la Petchora.

Aussi quelle n'est pas notre satisfaction d'apprendre qu'un vapeur va

descendre le fleuve jusqu'à Poustosersk et que nous pourrons y prendre

passage.

[Illustration: Magasin syriane.]

Le 29 juillet dans la soirée, nous nous embarquons, et, le 1er août,

à une heure du matin, nous arrivons à Oust-Chtchougor, où la plus

aimable hospitalité nous est donnée à la factorerie de M. Sibiriakov.

Sur ce long trajet, partout le même paysage: la forêt monotone,

avec de rares villages espacés à de grandes distances. Un des plus

importants, celui de Podtcherem, se trouve sur la rive droite de la

Petchora, au confluent même de la Podtcherem, et non sur la berge

gauche, ainsi que l'indique la carte de l'état-major russe. Les seules

distractions du voyage sont les fréquents échouages du vapeur.

CHAPITRE X

NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.--TRAVERSÉE DE L'OURAL SEPTENTRIONAL

Les passes de l'Oural.--La route Sibiriakov.--Les rapides de la

Chtchougor.--Ascensions dans l'Oural.

Arrivé à Oust-Chtchougor, il nous restait à accomplir la partie la plus

difficile du voyage, la traversée de l'Oural septentrional.

[Illustration: La Petchora à Oust-Chtchougor.]

Développé en éventail dans sa partie sud, entre les tributaires de la

Kama et les affluents des grands fleuves sibériens, l'Oural s'amincit

à mesure qu'il s'étend vers le nord. Dans la région où nous nous

trouvons, son épaisseur est faible, bien que ce soit précisément là

que se dressent les points culminants de la chaîne septentrionale, le

Sabli-Is et le Telpos-Is. Des premiers mamelons élevés au-dessus de la

vallée de la Chtchougor aux derniers renflements dominant la plaine

sibérienne, la distance ne dépasse guère 100 kilomètres, et nulle part

une arête abrupte. Partout de hautes collines isolées par de larges

dépressions, partout le passage serait facile sans d'immenses marais.

Les marais, voilà la grosse difficulté dans l'Oural septentrional.

Sur des distances énormes vous ne rencontrez pas un pouce de terre

ferme. D'Oust-Chtchougor à l'Oural s'étend une forêt marécageuse

large d'une trentaine de lieues, coupée de profondes rivières. Quel

obstacle présentent à la marche ces marécages, voici un fait qui le

prouvera mieux que toute description. Il y a quelques années, à la

suite d'un automne pluvieux, la grande route impériale construite à

travers l'Oural méridional de Perm à Tioumen devint impraticable;

les voitures restaient enlizées dans la boue, et à Iékatérinebourg,

la grande ville de la région, les rues formaient des bourbiers où

les passants risquaient de se noyer. Les communications étaient si

dangereuses que les établissements d'instruction publique durent être

fermés. Iékatérinebourg est situé dans une partie sèche de l'Oural.

Jugez ce que peut être l'état du sol dans la région où nous sommes,

sans chemin et couverte en tous temps de marais! L'été, les marécages

empêchent pour ainsi dire toute communication entre les deux versants

de la chaîne septentrionale. L'hiver seulement, une fois ces terres

tremblantes solidifiées par la gelée et recouvertes d'une épaisse

couche de neige, leur traversée devient facile. Dans les pays du

nord, l'hiver est la période d'activité, la saison des transports et

des foires. Sur la neige durcie par le froid, patineurs et traîneaux

glissent alors rapidement, sans danger de s'embourber ou d'être arrêtés

par les rivières. Terre et eau ne forment plus qu'une nappe cristalline

dure et résistante.

[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB

Feuille 2

Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora de la Chougor et de la

Sygva par Ch. RABOT

1890.]

Pour le naturaliste, l'été est, au contraire, l'époque des voyages.

Le précepte qui recommande de parcourir en hiver les pays froids a

été inventé par des gens sédentaires. Quel travail pourrait faire

un voyageur alors que le sol est recouvert d'un uniforme linceul!

Impossible d'exécuter le moindre relèvement topographique. Sous

l'épais manteau de neige, allez donc distinguer un lac, une rivière, de

la terre ferme! Allez donc faire des collections d'histoire naturelle

alors que le sol est enfoui sous la neige!

A travers les marécages de l'Oural les seules routes praticables sont

celles tracées par les cours d'eau. Prenez une carte, vous voyez que

les sources de la Petchora et de ses tributaires de droite ne sont

distantes que de quelques kilomètres des cours d'eau sibériens. Partout

les affluents de la Petchora ne sont séparés de ceux de l'Obi que par

des isthmes étroits. Entre les deux versants de la chaîne s'étendent

des lignes d'eau presque continues, routes naturelles d'Europe en Asie.

Des sources de la Petchora à l'océan Glacial, l'Oural septentrional est

ainsi traversé par quatre passages principaux.

Le plus méridional suit le cours supérieur de la Petchora et conduit

dans la haute vallée de la Sosva.

Plus au nord, l'Ilytch, puis son tributaire, l'Iogra-Laga, amènent

également près des sources de la Sosva.

Le troisième et le plus important de ces passages est formé par la

Chtchougor et débouche dans la haute vallée de la Sygva, sous-affluent

de l'Obi.

Enfin, à la limite méridionale des _toundras_, l'Oussa permet

d'atteindre soit le Voïkar, soit le Sob, affluents de l'Obi.

Ces différents passages ont été pratiqués de bonne heure par les

indigènes et les Russes, comme nous l'avons expliqué au chapitre

précédent.

Aujourd'hui, grâce à l'heureuse initiative de M. Sibiriakov, ils

pourront devenir un des débouchés de la Sibérie.

Dans le chapitre précédent je citais l'exemple de M. Souslov, qui

travaille à créer une nouvelle route d'exportation pour les produits de

la Russie orientale; voici maintenant un négociant qui, depuis quatorze

ans, consacre les revenus d'une immense fortune à ouvrir des débouchés

au commerce de Sibérie. C'est qu'en Russie l'initiative privée est

grande et qu'en matière de colonisation les Russes n'attendent pas

l'impulsion du gouvernement. A cet égard nous pourrions prendre d'eux

d'excellentes leçons.

La Sibérie n'est pas du tout un vaste désert de neige comme on le

croit généralement. Tout au contraire, elle renferme des immensités

d'une merveilleuse fécondité; c'est même une des plus belles régions

agricoles de la terre: mais, faute de voies d'exportation, ses produits

sont jusqu'ici restés inutiles. A la création pour ces richesses de

routes vers la mer M. Sibiriakov consacre libéralement une partie de

ses énormes revenus. Tout d'abord, après les explorations du célèbre

Nordenskiöld dans l'océan Glacial, le généreux Sibérien essaya

d'établir des communications maritimes entre les ports d'Europe et

l'embouchure du Iénisséi. Le succès ne répondit pas aux efforts. Les

glaces brisèrent ou arrêtèrent les navires. M. Sibiriakov sacrifia sans

résultat plusieurs millions dans l'entreprise. Pour un nabab comme

lui, la perte était légère. Immédiatement il dirigea ses recherches

d'un autre côté et s'occupa de tracer une route à travers l'Oural

septentrional, reliant le bassin de l'Obi à celui de la Petchora. Sur

le versant asiatique, par l'Obi, puis par la Sosva et la Sygva, des

vapeurs arrivent facilement à Liapine, à 40 kilomètres seulement de

la base des montagnes. De là à la Petchora la distance à vol d'oiseau

n'est que de 200 kilomètres, dont 70 ou 80 en montagnes. C'est à

travers cette région que M. Sibiriakov a fait ouvrir une route.

Les premiers travaux furent exécutés en partant d'Oranez sur la

Petchora, mais ce tracé fut bientôt abandonné pour un second à travers

la vallée de la Chtchougor. La route part du port Sibiriakov, situé

sur la rive droite de la Petchora, à une petite distance du confluent

de la Chtchougor, et de là rejoint Liapine. Malheureusement dans

cette région, montagnes et forêts ne forment qu'un immense marécage.

Impossible d'établir une chaussée, impossible par suite de faire passer

une voiture. Aussi M. Sibiriakov a, dit-on, l'intention d'abandonner

cette route et d'en faire construire une troisième, dans la vallée de

l'Ilytch, où le terrain est plus sec. Telle quelle, la voie tracée a

néanmoins une grande importance comme route d'hiver. L'été, des vapeurs

amènent des marchandises de Sibérie par la Sygva[115] jusqu'à Liapine,

puis, dès que les terres tremblantes sont raffermies par la gelée et

recouvertes d'un macadam de neige, elles sont conduites sur les bords

de la Petchora, d'où, l'été suivant, elles peuvent être exportées en

Europe par mer.

[Footnote 115: La baisse rapide des eaux arrête très tôt la navigation

sur cette rivière. En 1890, dès le 10 août, Liapine n'était plus

accessible qu'à des barques.]

Durant l'hiver de 1886, 640 tonnes de marchandises ont été amenées de

Sibérie à la Petchora par la voie d'Oranez, et, l'hiver 1889-1890, 247

tonnes par la nouvelle route. Maintenant que les travaux sont achevés

dans la vallée de la Chtchougor, le mouvement commercial augmentera

d'année en année. Pour le bassin de la Petchora, cette voie est dès

aujourd'hui d'une utilité capitale. Par la Chtchougor les céréales

arrivent facilement et à bon marché dans cette région. Grâce à ce

ravitaillement, la disette n'y est plus à craindre. Une nombreuse

population, jusque-là exposée aux souffrances de la famine, est assurée

maintenant du pain quotidien, d'autant plus qu'en généreux philanthrope

M. Sibiriakov vend le blé importé à prix coûtant. Avant l'ouverture de

la route le sac de blé (144 kilog.) valait 40 francs; aujourd'hui il

n'est plus payé que 25 francs[116].

[Footnote 116: Les frais de transport de Tobolsk à la factorerie

Sibiriekov sur la Petchora (dist. 2 500 kil. environ) sont de 35 kopeks

par _poud_ (1 fr. 25 par 16 kil., en évaluant le rouble à 3 fr., cours

aujourd'hui beaucoup trop élevé, 1892). Ermilov, _loc. cit._]

[Illustration: La forêt près d'Oust-Chtchougor.]

M. Sibiriakov ne borne pas sa généreuse activité à ces grands travaux

d'utilité publique, c'est de plus un bienfaiteur éclairé des sciences,

et à un grand nombre d'expéditions scientifiques il a apporté dans une

large mesure le concours de ses libéralités. Est-il besoin de rappeler

que, de concert avec le roi de Suède et M. Oscar Dickson, il a fait

les frais de la mémorable expédition de la _Véga_? Aussi, informé

par l'aimable gouverneur de Tobolsk, le général Troïnitsky, de mon

arrivée prochaine dans l'Oural, ce généreux mécène expédia à ses agents

l'ordre de me donner la plus large hospitalité dans ses factoreries et

d'envoyer au-devant de moi la caravane nécessaire pour la traversée des

montagnes. Sans ce bienveillant concours, le passage aurait été une

très grosse opération, peut-être même eût-il été impossible.

Le 31 juillet, à trois heures du matin, nous débarquons à la factorerie

Sibiriakov d'Oust-Chtchougor. La journée est employée à des recherches

d'histoire naturelle et à l'organisation de la caravane pour remonter

la Chtchougor jusqu'à Volokovka, au centre de l'Oural, la route étant

en ce moment impraticable. Le 1er août, à six heures du soir, nous

quittons le village avec un équipage de quatre vigoureux gaillards.

Notre embarcation est une _lodka_, grande baleinière surmontée à

l'arrière d'une petite cabine en forme de cercueil comme celle des

gondoles vénitiennes. Cette cahute, longue de 2 m. 10 et large de 0

m. 90, sera notre habitation pendant plus d'une semaine. Les caisses

de bagages entassées dans l'intérieur forment le lit; en avant se

trouve le salon, un petit espace demeuré libre autour d'une grande

boîte servant de table. Devant la porte, sur une large pierre plate,

brûle un feu fumeux pour écarter les moustiques. En somme, excellente

installation.

A peine entrée dans la Chtchougor, la _lodka_ est repoussée par un

courant de foudre. La rivière, large comme le grand bras de la Seine

autour de la Cité, dévale avec une rapidité vertigineuse. Aussitôt deux

hommes sautent à terre et halent le canot à la cordelle, pendant que

le reste de l'équipage demeuré à bord pousse avec des gaffes. C'est

ainsi que nous remonterons toute la Chtchougor! De son embouchure

à Volokovka, la rivière a partout un cours aussi torrentueux; pour

avancer contre ce tourbillon, point d'autre ressource que de haler le

canot. Dans les endroits faciles on parcourt 3 kilomètres à l'heure.

Plus haut, en travers du courant, des amoncellements de blocs forment

digue, et par les brèches la masse d'eau se précipite tumultueuse.

Jusqu'à Volokovka il y a bien une douzaine de ces rapides. Pour les

traverser, l'équipage lance l'embarcation au milieu du torrent;

de toutes leurs forces les haleurs tirent la corde pendant que

les bateliers restés à bord étayent le canot avec leurs gaffes.

L'embarcation avance de 2 à 3 mètres au prix d'efforts inouïs. Aussitôt

les bateliers quittent leur premier point d'appui pour en prendre un

second en amont. On avance ainsi par échelons comme un gymnaste qui

s'élève à la force du poignet sur le revers d'une échelle. Si une

perche cassait ou si le câble se rompait, nous serions infailliblement

roulés et noyés par ce courant irrésistible. La vie, dit-on, tient à un

fil: la nôtre tenait à une corde en écorce.

_2 août._--Le paysage devient intéressant. La Chtchougor coule tantôt

en plaine, tantôt en des cluses profondes entre de beaux escarpements

rocheux couronnés de forêts[117]. Les berges sont constituées par des

calcaires et des schistes qui doivent être rapportés à l'étage permien.

Les schistes renferment de nombreuses empreintes de plantes fossiles;

les échantillons que nous avons rapportés sont malheureusement

indéterminables, les plantes ayant dû séjourner longtemps dans l'eau

avant de se déposer, d'après les renseignements que M. Zeiller,

ingénieur au corps des mines, a eu l'obligeance de me donner après

examen de ces fossiles.

[Footnote 117: Dans cette région dominent le sapin et le bouleau.]

Dans la matinée nous passons les hautes falaises calcaires

d'Ouldor-Kirta (Portes de Fer[118]). Le soir, derrière la masse

bleuâtre des bois, apparaît au loin un gros nuage violet étendu

au-dessus de la forêt: c'est l'Oural. Désormais nous ne le perdrons

plus de vue.

[Footnote 118: Hauteur: 30 à 50 m.]

[Illustration: Sur la Chtchougor]

A dix heures du soir, halte. Pendant quatorze heures les hommes ont

halé l'embarcation, et ce long et pénible effort nous a fait seulement

avancer de 8 _tchiumkoss_[119], soit 40 kilomètres. La nuit, un ours

vient rôder autour du campement. Le feu du bivouac l'a éloigné. Quel

dommage! depuis dix ans que je parcours les régions arctiques, jamais

je n'ai pu tirer ni même apercevoir un de ces animaux.

[Footnote 119: _Tchiumkoss_, mesure de longueur employée par les

Zyrianes, valant 5 kilomètres d'après les renseignements qui nous ont

été donnés. D'après Schrenk, cette mesure serait également en usage

chez les Tchérémisses, les Tatars et les Votiaks. Sur les bords de la

Petchora et de la Chtchougor, les _tchiumkoss_ sont marqués par les

accidents topographiques, coudes ou embouchures d'affluent.]

_3 août._--Temps magnifique. A deux heures le thermomètre s'élève à

+ 22°,8. Nous passons devant le confluent du Patek-Io, l'affluent le

plus important de la Chtchougor[120], et, dans la journée, atteignons

la Chour-Kirta, goulet semblable à l'Ouldor-Kirta. Au delà, la rivière

s'élargit en un petit lac d'une merveilleuse transparence. Partout

la Chtchougor est limpide comme un cristal[121]. A travers ses eaux

vertes, profondes en certains endroits d'une dizaine de mètres et même

plus, les moindres accidents du fond restent visibles. Passé ce joli

paysage, voici deux tourbillons terribles dont la traversée nous donne

pas mal de tablature (Syrankocht et Tarachimkocht). Après cet effort le

campement est établi.

[Footnote 120: C'est un affluent de droite, il serait navigable sur une

longueur de 190 kilomètres.]

[Footnote 121: Sur une distance de plusieurs kilomètres en aval de

l'embouchure, les eaux de la Chtchougor ne se mélangent pas avec celles

de la Petchora; deux bandes d'eau, l'une claire, l'autre trouble,

s'écoulent côte à côte.]

[Illustration: La Chour-Kirta]

Notre équipage, composé de Zyrianes, est admirable d'énergie et

d'endurance. De solides gaillards, ces Finnois! quatorze heures

durant ils pataugent dans l'eau, puis, le soir venu, sans même prendre

le temps de sécher leurs vêtements, ils s'endorment sous une tente,

vêtus simplement d'une chemise et d'un pantalon en toile, et les nuits

sont très fraîches. Avec cela une nourriture frugale de poisson et

de pain noir. De même que tous les Finnois, ce sont de très habiles

bateliers. Parmi eux comme parmi les Lapons et les Caréliens du

gouvernement d'Arkhangelsk, la marine russe trouverait d'excellentes

recrues pour les équipages de la flotte.

Encore deux rudes journées (4 et 5 août), et le 6 nous arrivons au pied

de la Peutchétiouk Parma, un gros mamelon situé sur la rive gauche

de la rivière. Immédiatement nous partons en faire l'ascension. J'ai

hâte de gravir un sommet pour discerner les traits du pays; avec cette

épaisse forêt qui couvre tout, impossible de distinguer la véritable

position des accidents de terrain.

A travers la Russie boréale · 第 10 / 18 段