A la fin de l'époque quaternaire la Petchora a eu, comme les autres

rivières du nord, un débit beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui.

Sur tout le cours du fleuve une ligne presque continue de deux

terrasses marque les variations de niveau subies par le fleuve depuis

cette période géologique[94]. La position et la hauteur de ces

anciennes berges sont très variables. A Iaktchinskaya Pristane, sur

la rive gauche, à 10 mètres au-dessous de la surface normale de la

plaine, est située une terrasse dominant d'une dizaine de mètres la

berge actuelle du fleuve. A Oust-Pojeg, sur la rive droite, la plus

haute terrasse atteint 35 mètres, la plus basse s'élève seulement de 6

à 7 mètres au-dessus des eaux. A Troïtskoïé Petchorskoïé, la première

ligne d'ancien niveau sur laquelle est bâti le village se trouve à

une douzaine de mètres au-dessus du fleuve; la seconde, surmontée par

l'église, est plus élevée d'une vingtaine de mètres. A Podcherem, les

deux terrasses se trouvent respectivement à 10 et 20 mètres au-dessus

du niveau actuel. La hauteur des terrasses semble donc croître à mesure

que l'on avance vers le nord.

[Footnote 94: Sur la Kolva et la Poza, Schrenk signale également

l'existence de deux terrasses très nettes situées de 100 à 200 ou 300

«brasses» l'une de l'autre.]

Dans la région de la Petchora que nous avons parcourue, nous n'avons

point observé la prédominance d'une berge élevée sur la rive droite,

comme dans les vallées des grands fleuves de Sibérie coulant dans

une direction voisine du méridien. En maints endroits la rive droite

de la Petchora est basse tandis que sur le bord opposé s'élèvent de

hautes terrasses. Sur la berge basse s'étend généralement à une petite

distance du fleuve une suite de nappes d'eau marécageuses formant une

ligne de fausses rivières.

Depuis Iaktchinskaya Pristane jusqu'à Oust-Chtchougor, nulle part nous

n'avons reconnu la présence de la roche en place. Partout les berges

sont constituées par des sables renfermant des strates de graviers. Par

endroits ces sables plus ou moins agglutinés par un ciment ferrugineux

prennent l'aspect de grès.

Aujourd'hui inutile et à l'écart du grand mouvement des échanges, le

bassin de la Petchora a été jadis un des centres commerciaux les plus

importants de l'Europe et une des principales voies historiques de la

Russie. Dans cette région actuellement délaissée ont passé les peuples

les plus divers. Par le sud sont venus les Arabes, par le nord les

Normands, et plus tard ce grand fleuve et ses affluents de droite ont

conduit les Slaves en Sibérie avant la conquête de Iermak.

A ces mouvements de peuples la nature avait elle-même tracé la route.

Examinez une carte, et au premier coup d'œil vous êtes frappé par

l'enchevêtrement des divers bassins fluviaux de la Russie orientale.

Entre les affluents du Volga et ceux de la Dvina ou de la Petchora,

nulle part une colline, nulle part un relief du sol; partout des terres

basses à travers lesquelles il est facile de traîner un canot d'une

rivière à l'autre, partout des isthmes étroits, de ces _portages_ qui

ont été les voies historiques de la Russie. Dans le Nord russe comme

au Canada, les portages ont tracé les voies à la colonisation. A

l'existence de ces isthmes les régions inclinées vers l'océan Glacial

doivent leur union au grand empire slave. Sans cette particularité

topographique, les immensités du gouvernement d'Arkhangelsk auraient

été fermées à l'influence russe et seraient restées un désert pareil

aux parties les plus reculées de la Sibérie.

Dans le nord du gouvernement de Perm, entre le bassin de la Caspienne

et les grands fleuves tributaires de l'océan Glacial, trois portages

établissent des communications: celui entre la Vogoulka et la

Petchora, que nous avons suivi, celui des Keltma, aboutissant à la

Dvina[95], et l'isthme séparant un affluent de la Bérésovka d'un

tributaire de la Vitchegda. D'autre part, en de nombreux points, les

affluents de la Petchora et de la Dvina se rejoignent presque et

permettent de passer sans trop de difficultés d'un bassin dans l'autre.

[Footnote 95: Sous le règne de la grande Catherine fut décidé et sous

celui d'Alexandre Ier fut creusé un canal unissant ces deux cours

d'eau. L'exécution de ce travail a été particulièrement importante pour

l'histoire naturelle en permettant le mélange de la faune du Volga à

celle du nord. Par cette voie les sterlets ont pénétré dans le bassin

de la Dvina. (Schrenk, _loc. cit._)]

Si bien desservie qu'elle fût par des routes naturelles, la région de

la Petchora n'aurait point eu d'histoire sans sa prodigieuse richesse

en animaux à fourrure. Dans l'immense forêt qui couvre le pays,

zibelines, loutres, martres, petit-gris, renards noirs, blancs ou

bleus, pullulaient jadis plus nombreux alors qu'aujourd'hui et Dieu

sait pourtant s'ils y sont encore abondants. Ces animaux, les indigènes

les poursuivaient avec acharnement, comme le font de nos jours les

Zyrianes, pour se procurer les pelleteries, qu'ils vendaient ensuite

aux peuples du nord et du midi. Aux produits de la chasse les habitants

de la région de la Petchora ajoutaient d'autres fourrures, qu'ils se

procuraient chez les peuplades établies plus au nord et à l'est de

l'Oural. De très bonne heure les Finnois de la Petchora ont traversé

l'Oural septentrional et sont allés commercer dans le bassin de l'Obi.

Dans les premiers documents de l'histoire russe les régions

septentrionales d'Europe et d'Asie portent les noms de Permie et de

Iougrie.

Durant le moyen âge et même durant une partie des temps modernes, ces

contrées passaient pour un Eldorado septentrional. C'était le pays des

fourrures comme, il y a quelques années, les territoires voisins de

la baie d'Hudson, et, de tous les côtés, les peuples les plus divers

venaient y chercher de précieuses pelleteries: les Arabes, les Mongols,

les Byzantins, les Normands, les Novgorodiens.

Du temps de la splendeur de Bolgar les marchands arabes qui

venaient trafiquer sur le Volga pénétrèrent dans la Permie[96]. Les

renseignements contenus dans les géographes musulmans montrent qu'ils

ont eu connaissance de la région de la Petchora et même de la partie

la plus septentrionale. Le pays des Ténèbres, d'Ibn Batoutah, situé à

quarante jours de Bolgar, est évidemment cette contrée.

[Footnote 96: Près de Perm, des monnaies arabes et koufiques ont été

découvertes.]

La réputation de la Permie devint rapidement universelle. Les

annalistes byzantins et slaves comme les géographes arabes relatent

tous la prodigieuse richesse de ces pays du Nord en fourrures

précieuses. Le récit de Marco Polo montre d'autre part les relations

des Mongols avec les peuples de la Iougrie.

Par l'intermédiaire des Novgorodiens les riches pelleteries de la

Permie et de la Iougrie arrivaient jusqu'à Byzance, et d'autre part de

magnifiques produits de l'art grec parvenaient aux Permiens[97].

[Footnote 97: Dans le gouvernement de Perm, des fouilles ont mis à jour

de superbes vases en argent du style byzantin le plus pur. (Aspelin,

_loc. cit._)]

En même temps que les Permiens commerçaient avec les pays d'Orient, ils

entretenaient des relations suivies avec les Normands que leur humeur

aventureuse avait conduits jusqu'à la mer Blanche. Dans les _sagas_

scandinaves ces Finnois sont désignés sous le nom de Bjarmes et leur

pays sous celui de Bjarmland. Le Bjarmland comprenait tout le nord-est

de la Russie, le littoral de la mer Blanche, le bassin de la Dvina et

de la Petchora et une partie de la vallée de la Kama. Sous un même nom,

les Norvégiens désignaient le pays des Tchoudes Zavolotskaïens et la

Permie des annalistes slaves. Dans les anciens documents scandinaves,

la mer Blanche porte le nom de Gandvig et la Dvina celui de Wimr.

Les Normands remontèrent la Dvina et, soit par les portages de la

Poza, soit par ceux de la Vitchegda, atteignirent la Petchora et la

région avoisinant la Kama. Eux aussi étaient attirés dans cette région

lointaine de la Russie par le désir de se procurer de belles fourrures.

Outre les pelleteries, les Scandinaves achetaient dans le Bjarmland

des marchandises d'Orient que les Permiens recevaient des Arabes et

des Bulgares. Bientôt à travers ces solitudes s'ouvrit une route

d'exportation pour le commerce de l'Asie. Les Permiens transportaient

les marchandises à travers la région des portages, puis descendaient

la Petchora ou la Dvina pour les remettre aux Scandinaves, qui les

portaient ensuite dans l'Europe occidentale[98]. La plus grande partie

de ce trafic devait se faire par la Dvina en empruntant le portage des

Keltma et celui entre la Bérésovka et le Nem, de préférence à la route

beaucoup plus longue de la Petchora. Alors comme aujourd'hui, c'était

de Tcherdine que partaient les caravanes de marchandises destinées aux

Normands. Sur la Dvina l'entrepôt de ce commerce était Kolmogor[99],

l'_Holmgaard_ des Scandinaves, situé à 47 milles de la mer Blanche, à

une petite distance en aval du confluent de la Pinéga.

[Footnote 98: Rasmussen, _Essai historique et géographique sur le

commerce et les relations des Arabes et des Persans avec la Russie et

la Scandinavie durant le moyen âge_. Journal de la Société asiatique,

t. V, 1824. «Les marchandises, en remontant le Volga et la Kama,

étaient transportées de la Bulgarie à Tcherdine, ancienne ville

commerciale sur la Kolva. Les Bjarmiens apportaient les produits de

l'Asie méridionale et ceux de leur propre pays à la Petchora et à

la mer Glaciale; ils recevaient en échange des fourrures pour les

habitants de l'Asie méridionale. Là ils trouvaient les Scandinaves qui

faisaient voile pour le Bjarmland, c'est-à-dire la Permie, maintenant

le pays d'Arkhangel.»]

[Footnote 99: Le premier document faisant mention de cette localité

est une lettre du grand-duc Ivan Ivanovitch (1355-1359) au poradnik

(gouverneur de la Dvina), mais, bien avant l'arrivée des Russes dans

cette région, il y avait là un établissement florissant fréquenté par

les Scandinaves et les Permiens. _Early Voyages and Travels to Russia

and Persia by Anthony Jenkinson_, etc. Printed for the Hakluyt Society,

vol. I, p. 23, n. 1.]

Le premier texte relatif aux incursions des Normands dans la mer

Blanche est le récit du voyage d'Othère, accompli au IXe siècle, que

nous a conservé le roi d'Angleterre Alfred dans sa version du livre

de Paul Orose, _De miseria mundi_. Mais bien avant cette date, dès le

IIIe siècle, les Scandinaves auraient atteint la mer Blanche[100]. Si

Othère a eu l'honneur d'être considéré comme le découvreur de cette

région, cela tient à ce que, plus heureux que d'autres aventuriers,

la relation de son expédition a été préservée de l'oubli grâce au roi

Alfred.

[Footnote 100: J.-Ch. Stuckenberg, _loc. cit._]

Les voyages des Normands au Bjarmland n'eurent pas toujours un

caractère pacifique. Sur les bords de la mer Blanche comme ailleurs,

les Scandinaves se comportèrent souvent en pirates et rançonnèrent les

populations. La _saga_ d'Harald Haarfager (IXe siècle) mentionne,

par exemple, une grande victoire remportée par Eirik Haraldson sur

les Bjarmes, et sous Olaf le Saint un certain Thore pilla l'idole de

Iumala, la divinité des Bjarmes, statue couverte d'or et d'argent,

racontent les légendes.

A partir de 1217 les Scandinaves cessèrent leurs voyages dans le

Bjarmland, et, de cette époque jusqu'au voyage de l'Anglais Chancelor

en 1553, la mer Blanche et la Dvina cessèrent d'être une des routes

d'exportation de la Russie.

Les expéditions des Normands sur les bords de la mer Blanche sont

un fait historique certain, attesté par de nombreux documents, mais

aucun texte ne mentionne leur pénétration jusqu'au centre de la Permie

et l'existence d'une ancienne route de commerce entre Tcherdine et

Kolmogor. Tchoulkov, Storch, Strahlenberg, Rasmussen, H. Muller,

Sjögren, pour ne citer que les principaux historiens, relatent tous

les relations des Permiens avec les Scandinaves par la Dvina ou la

Petchora, sans citer, il est vrai, aucune preuve[101]. Récemment

l'archéologue finlandais Aspelin a révoqué en doute ce fait qui

semblait acquis, sans, lui aussi, fournir la démonstration de son

opinion. Dans cette discussion l'ethnographie vient au secours de

l'histoire; en l'absence de documents écrits, les traces d'influence

scandinave relevées par nous chez les Permiaks et les Zyrianes

permettent d'affirmer que les Normands ont pénétré jusque dans la

Permie méridionale. Les Permiens ont eu avec eux des relations assez

fréquentes pour que des unions aient pu se produire et qu'ils aient

adopté une partie de la civilisation scandinave.

[Footnote 101: Tchoulkov, _Geschichte des Russischen Commerzes_, IV, 6,

p. 405, 407.]

Les Permiaks, par exemple, ont des salières en bois, en forme

d'oiseau, présentant une grande analogie de forme avec des ustensiles

du même genre que fabriquent encore aujourd'hui les paysans

scandinaves. D'autre part, chez les Zyrianes on trouve des bâtons

couverts de signes géométriques servant de calendriers, offrant une

grande similitude avec les anciens calendriers norvégiens. Sur celui

figuré ci-contre d'après la gravure insérée dans le travail de M.

Kouznetzov[102], les jours de la semaine sont indiqués par un trait

horizontal, les dimanches par une croix, les jours de jeûne par un

trait oblique, les dimanches pour lesquels le jeûne est prescrit par

une croix oblique, et les fêtes par des points[103].

[Footnote 102: H.-J. Kouznetsov, _Priroda i jiteli vostotchnago

sklona sievernago Ourala_, in _Izviéstia imperatorskago rousskago

geografitcheskago obchtchestva_, t. XXII, 1887. Saint-Pétersbourg.]

[Footnote 103: Le calendrier reproduit ci-contre indique les fêtes

suivantes: 1er août (jour du Sauveur), 6 août (Transfiguration), 15

août (l'Assomption), 29 août (la Décapitation de saint Jean-Baptiste),

1er septembre (fête de saint Simon le Stylite), 8 septembre

(Nativité de la Vierge), 14 septembre (Érection de la Croix) (les

dates sont celles du vieux style). Les autres mois sont tracés sur les

différentes faces du bâton. Les jours écoulés sont indiqués par une

entaille.]

[Illustration: Salière permiake.--D'après une photographie exécutée sur

l'original (Mus. Guimet) et communiquée par la _Revue Encyclopédique_. ]

[Illustration: Calendrier zyriane.]

Enfin les affinités anthropologiques des Zyrianes actuels et des

Norvégiens[104] ont été mises en évidence par M. Sommier. De l'avis

de ce savant voyageur les Zyrianes sont des Finnois germanisés par

l'influence normande.

[Footnote 104: S. Sommier, _Un Estate in Siberia_. Florence, 1883.]

Les portages qui relient le bassin de la Dvina à celui de la Petchora

ont conduit les Slaves dans cette dernière région.

A la fin du IXe siècle ou au commencement du Xe, les Novgorodiens

pénétrèrent dans le bassin de la Dvina, habité par les Tchoudes

Zavolotchskaïens, et de là s'avancèrent vers le pays des fourrures

situé plus à l'est, dont l'existence leur avait été révélée par les

Finnois du Volga. Pour se procurer de précieuses pelleteries ils

avaient été jusque-là obligés de les acheter aux Bolgares; en gens

avisés, ils préféraient les obtenir eux-mêmes.

Dès le commencement du XIe siècle les Slaves atteignirent la Petchora

et tentèrent de traverser l'Oural pour atteindre la fameuse Iougrie.

En 1032, ils essayèrent de franchir les «Portes de Fer», mais furent

battus par les Iougriens. Parmi les historiens, l'identification de ce

passage a fait l'objet de longues discussions ennuyeuses, comme toutes

les dissertations de ce genre. Suivant les uns, ce nom s'appliquerait

au détroit de Vaïgatche, qui sépare l'île de ce nom du continent,

d'après les autres, et c'est l'explication la plus plausible, il

désigne une passe de l'Oural, peut-être celle formée par la vallée de

Chtchougor[105].

[Footnote 105: A une petite distance du confluent de la Petchora et de

la Chtchougor, se rencontre un défilé appelé encore aujourd'hui les

Portes de Fer (Ouldor-Kyrta en zyriane). D'après Sjögren, le passage

dont il est question ici serait situé, au contraire, beaucoup plus à

l'ouest, entre la Syssola et la Vodtcha.]

A la fin du XIe siècle, en 1096, la région de la Petchora était

tributaire de Novgorod; quelques années plus tard la Iougrie le devint

également; mais cet établissement fut de courte durée. Moins d'un

siècle plus tard, en 1187, les indigènes se soulevèrent et massacrèrent

les représentants de la grande république non seulement dans la

Iougrie, mais encore dans les pays à l'ouest de l'Oural septentrional,

jusque dans le Zavolotche. Désormais, pendant bien des années, ces

régions furent perdues pour Novgorod. En 1193, la république fit une

nouvelle tentative infructueuse pour rétablir son autorité dans ces

pays. Cet insuccès ne découragea pas les Novgorodiens, et, en 1264,

la Iougrie et le «volost de la Petchora» étaient redevenus leurs

tributaires[106].

[Footnote 106: S. Sommier, _Sirieni, Ostiacchi e Samoiedi dell'Ob_.

Florence, 1887.]

Après la soumission de Novgorod à Ivan le Grand, la Iougrie dut payer

tribut aux princes de Moscou, mais ce ne fut pas sans résistance de la

part des indigènes. En 1465 et 1483, Ivan envoya des armées au delà de

l'Oural. La seconde expédition passa les monts, probablement par le

seuil d'Iékatérinebourg, prit la ville de Sibir, descendit l'Irtich,

puis l'Ob et ne se retira qu'après avoir obtenu la soumission des

Ostiaks. L'année suivante, les princes iougriens vinrent à Moscou

présenter leurs hommages au Grand-Prince[107]. Cette armée fraya la

route que devait suivre Iermak un siècle plus tard.

[Footnote 107: S. Sommier, _ibid._]

En 1499 eut lieu une troisième expédition en Iougrie. L'armée, forte

de 4 000 hommes, tous montés sur des patins, partit des bouches de la

Petchora, le 21 novembre, et, après deux semaines de marche, atteignit

l'Oural. Au passage des monts elle culbuta une troupe de Samoyèdes et

atteignit bientôt sur la haute Sygva la place forte de Liapine, dont

elle s'empara. Divisés en deux corps, les envahisseurs se rendirent

maîtres successivement de plus de quarante places fortifiées en faisant

un grand nombre de prisonniers. L'autorité du grand-prince de Moscou

était définitivement établie dans la Iougrie.

Pour arriver à Liapine, l'armée russe remonta la vallée de la

Chtchougor. Pendant le moyen âge cette route a été très fréquentée;

c'est le seul passage de l'Oural mentionné par Herberstein. Par cette

voie passait le commerce entre la Moscovie et la Iougrie, et les Slaves

pénétraient en Sibérie jusqu'à l'Obi. A la fin du XVIe siècle, une

fois que Iermak eut franchi l'Oural central, la vallée de la Chtchougor

fut peu à peu abandonnée. La dépression par laquelle passe aujourd'hui

le chemin de fer de Perm à Tioumen devint la grande route de Sibérie,

et les passages du nord ne servirent plus qu'aux chasseurs indigènes et

aux nomades. La région de la Petchora cessa d'être la voie du transit

entre la Russie et les pays à fourrures de l'Asie septentrionale.

A cette époque, une nouvelle période d'activité s'ouvre pour la Russie

septentrionale. En 1553, l'Anglais Chancelor atteignait la mer Blanche

et par la Dvina arrivait à la cour d'Ivan le Grand. Des relations

commerciales et diplomatiques s'établirent bientôt par cette voie

entre le tsar et la reine d'Angleterre. Comme au temps des Normands,

la Dvina devint la grande route du commerce entre le nord de l'Europe

et les pays d'Orient. Par cette voie septentrionale les premiers

Anglais pénétrèrent en Asie centrale. En 1557, Jenkinson, employé de la

_Muscovy Company_, compagnie anglaise fondée pour exploiter le commerce

de la Russie, gagna la mer Blanche, de là, par la Dvina, le Volga et la

Caspienne parvint à Samarcande.

Des Français prirent également part au commerce de la mer Blanche. En

1580, un certain Jehan Sauvage, marchand de Dieppe, visita Vardö en

Norvège et les ports de la mer Blanche, Kolmogor et Saint-Nicolas[108].

Six ans plus tard, le tsar Féodor, successeur d'Ivan le Terrible, dans

une lettre à Henri III[109], concède aux marchands français le droit

de «fréquenter avec toute espèce de marchandise le havre de Colmagret

(Kolmogor)». L'année suivante fut signé un traité de commerce entre le

tsar et des marchands parisiens, très avantageux pour ces derniers.

Nos compatriotes avaient le droit de venir commercer «avecq navires à

Colmogrote (Kolmogor), à Neufchateau de Arconge (Arkhangelsk), Volgueda

(Vologda)», etc., «en payant seullement la moitiée des droicz moinz de

ce que payent les austres estrangers en toutes noz villes susdites».

[Footnote 108: Monastère situé sur l'emplacement actuel d'Arkhangelsk.]

[Footnote 109: _Recueil des instructions données aux ambassadeurs

et ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la

Révolution française._--Russie, avec une introduction et des notes, par

Alfred Rambaud, t. I. Paris, 1890.]

Une fois en possession de la majeure partie du commerce de la mer

Blanche, la _Muscovy Company_ voulut pousser plus loin et atteindre le

pays à fourrures dont ses agents entendaient parler à Kolmogor et à

Arkhangelsk.

En 1611, elle envoya un navire commandé par le capitaine James Vadun à

l'embouchure de la Petchora.

Le commerce du pays parut aux marins anglais plein de promesses. «Que

n'avons-nous des représentants à Poustosersk, à Oust-Zylma, à Perm,

écrivait Richard Finch, agent de la Compagnie à Thomas Smith, président

de cette association, nous ferions d'excellentes affaires en achetant

en hiver des pelleteries[110].» Deux membres de l'expédition, Josias

Logan et William Persglove, hivernèrent à Poustosersk; trois ans plus

tard, William Goosden, second du navire, y passa également un hiver.

[Footnote 110: _Reise und Aufenthalt den Engländer im Petchora-Lande,

in den Jahren 1611-1615_, in Alexander G. Schrenk, _loc. cit._ vol. II.]

Les renseignements recueillis par les représentants de la _Muscovy

Company_ sont très intéressants. Ils nous montrent qu'à cette époque la

navigation était très active sur la Petchora et sur l'océan Glacial.

Chaque été, un grand nombre de bateaux partaient de Kolmogor, Mezen,

Poustosersk à destination de Mangazeï, situé dans l'estuaire de

l'Obi. Tous ces bâtiments se rendaient dans la baie de Kara, puis de

là atteignaient l'Obi, en traversant la presqu'île de Ialmal par des

portages.

Une fois que les Russes furent parvenus à la Baltique et à la mer

Noire, la Russie septentrionale perdit toute importance économique. La

route de la Dvina fut délaissée et la Petchora ne servit plus qu'au

commerce local. Grâce à l'heureuse initiative de M. Souslov, ce beau

fleuve redeviendra bientôt une des voies d'exportation de la Russie

orientale comme aux temps des Normands. Sous la direction de cet homme

intelligent, un chemin de fer à voie étroite sera, dans quelques

années, construit à travers l'étroite langue de terre séparant les

affluents de la Kama de la Petchora. Une fois sur ce dernier fleuve,

les marchandises seront transportées par des vapeurs jusqu'à l'océan

Glacial. M. Souslov possède déjà trois steamers sur la Petchora, un sur

la Kolva et un navire de mer qui, en 1889, a transporté à Pétersbourg

des marchandises de cette région.

Le gouvernement russe, comprenant toute l'importance de l'entreprise,

fait approfondir les tributaires de la Kama aboutissant au chemin

de fer projeté, la Vitcherka et la Bérésovka. Lorsque ces travaux

seront terminés, la Petchora, cette belle artère fluviale jusqu'ici

inutile, servira à transporter à peu de frais une partie des blés du

Volga et des produits de l'Asie centrale jusqu'à l'océan Glacial, où

pendant quatre mois et demi la navigation est ouverte avec le reste de

l'Europe. En même temps, comme nous l'expliquerons plus loin en détail,

M. Sibiriakov a fait ouvrir une route à travers l'Oural pour exporter

en Europe les produits du bassin de l'Obi. C'est bien à tort que l'on

n'attribue aucune importance économique à la Russie septentrionale. On

croit toujours cette région couverte de neiges éternelles et la mer

qui la borde encombrée de glaces. Dans l'état actuel, la Russie n'a

pas, au contraire, de meilleure côte que celle de la Laponie, toujours

ouverte à la navigation, et la Petchora est le seul fleuve permettant

de conduire facilement les produits de la Russie orientale à la mer.

CHAPITRE IX

DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR

Les rapides.--La forêt.--Un village zyriane.

A travers la Russie boréale · 第 9 / 18 段