en marche, et le lendemain matin à trois heures nous atteignons le
hameau d'Oust-Pojeg[68].
[Footnote 68: Mammaly, en langue zyriane.]
De suite Boyanus va demander l'hospitalité dans la maison que l'on
nous dit être la plus propre. Le _khozaïne_[69], quoique troublé dans
son sommeil, ne nous en reçoit pas moins très amicalement. Ces braves
paysans font toujours mon admiration. Vous arrivez chez eux au beau
milieu de la nuit, vous bouleversez tout leur intérieur, et toujours
ils se montrent aimables et empressés. La complaisance et la douceur
sont le fond de leur caractère. Notre hôte nous abandonne deux pièces.
Le mobilier en est sommaire: une table, des bancs, un lit formé de
planches clouées au mur. Point de literie, nos couvertures et la tente,
étendues sur le bois, la remplacent. Par-dessus nous disposons une
grande tente moustiquaire, et à la porte de la chambre est allumé un
feu fumeux dans un vase; grâce à ces précautions nous serons à l'abri
des moustiques. Voilà la quatrième nuit que nous passons sans sommeil,
je vous laisse à penser si nous dormons à poings fermés.
[Footnote 69: Maître de maison.]
Le village d'Oust-Pojeg[70] est situé sur la rive gauche de la
Petchora, à 700 mètres environ en aval du confluent de la rivière
Pojeg[71], dans une boucle du fleuve.
[Footnote 70: 98 habitants, tous Zyrianes.]
[Footnote 71: La carte de l'état-major russe (feuille 124) place à
tort Oust-Pojeg sur la rive droite de la Petchora et en amont de
l'embouchure du Pojeg.]
Durant notre séjour à Oust-Pojeg, tout le temps un beau soleil et
une température élevée, trop élevée même à notre gré. Le 26 juillet,
de neuf heures du matin à huit heures du soir, le thermomètre s'est
maintenu à + 26° à l'ombre; le matin au soleil, il marquait + 33°. Pour
un pays froid c'est un peu chaud. Avec une pareille température les
maisons de bois deviennent des fours, et impossible de les ventiler,
sans risquer de laisser pénétrer des essaims de moustiques. L'excès
de chaleur est, après tout, préférable aux morsures de ces maudits
insectes.
[Illustration: Départ des faneuses d'Oust-Pojeg.]
Sur la Petchora, comme sur le Volga, l'intérêt du voyage est dans
l'étude de la population. Les Zyrianes, que nous rencontrons pour la
première fois, à Oust-Pojeg, ne sont ni aussi primitifs ni aussi
originaux que les Tchérémisses et les Tchouvaches, mais n'en sont pas
moins intéressants par certains côtés.
Leur civilisation est plus élevée que celle des Finnois du Volga, mais,
vivant au milieu de forêts vierges, sous un climat qui interdit pour
ainsi dire toute culture, ils ont dû rester à l'état de chasseurs,
tandis que leurs cousins germains des environs de Kazan, habitant des
pays plus favorisés, sont devenus agriculteurs.
Les Zyrianes sont disséminés dans la partie orientale des gouvernements
d'Arkhangelsk et de Vologda, ainsi que dans l'extrême nord du
gouvernement de Perm[72]. Quelques clans sporadiques se trouvent en
outre en Sibérie dans le bassin inférieur de l'Obi.
[Footnote 72: Oust-Pojeg se trouve à la frontière de ce dernier
département.]
Ces indigènes habitent de petits villages égrenés le long des cours
d'eau. Les groupes les plus compacts se rencontrent dans la vallée
supérieure de la Petchora[73], sur les rives de son affluent l'Ischma,
et de la Witchegda, tributaire de la Dvina, enfin dans la partie
supérieure du Mezen et de la Vachka. Ischma est la capitale des
Zyrianes. D'après les statistiques, sujettes à caution ici plus que
partout ailleurs, l'effectif de ces Finnois serait de 95 000[74],
disséminés sur un territoire immense[75].
[Footnote 73: La carte ethnographique de Rittich indique à tort la
haute vallée de la Petchora comme habitée par des Russes. Depuis
Oust-Pojeg jusqu'à Oust-Chtchougor, la population n'est composée que de
Zyrianes.]
[Footnote 74: Ermilov, _loc. cit._]
[Footnote 75: Les statistiques ci-jointes des trois communes (_volost_)
de Troïtskoïé Petchorskoïé, Savinoborskoïé, et Oust-Chtchougor, qui
constituent le territoire que nous avons traversé en descendant la
Petchora, montrent la dispersion de la population dans cette région.]
[Illustration: Zyrianes.]
Liste des localités habitées dans le volost (canton) de Troïtskoïé
Petchorskoïé.
Têtes imposables.
Village paroissial de Troïtskoïé Petchorskoïé (_siélo_) 280
_Derevnia_ Oust-Ilytch 45
-- Poktchinskaïa 144
-- Skoliapovskaïa 47
-- Kodatchinskaïa 42
-- Soïvinskaïa 13 *
-- Porog 4
-- Pilia Stav 10 *
-- Griché Stav 8 *
-- Oust-Liaga 15
-- Koghil-Oust 9 *
-- Maximovo 9 *
-- Mort Ior 7 *
-- Gord Mou 15 *
-- Sariou-Oust 20 *
-- Kodatchdinekost 7
-- Iag-ty-di 2 *
-- Marko-Lasta 3 *
---
680
Les localités marquées d'un astérisque sont situées sur les bords de
l'Ilytch, les autres sur les rives de la Petchora.
Cette statistique est établie d'après le dernier recensement, qui
remonte à une dizaine d'années. Actuellement la population du district
s'élève à 2 101 (936 hommes, 1 165 femmes).
Liste des localités habitées dans le volost de Savinoborskoïé.
Distance en verstes
au chef-lieu
de la commune. Hommes. Femmes.
Village parois de Savinoborskoïé 53 76
_Derevnia_ Mitrofanovskaïa 63 31 55
-- Ovinino 50 17 24
-- Evtyghinskaïa 40 12 12
-- Taïninskaïa 25 30 36
-- Rémino 15 11 10
-- Pyrédinskaïa 7 59 78
-- Kouzdibomskaïa 20 35 49
-- Doutovo 30 28 20
-- Lemty 40 24 40
-- Lemty-boj 47 37 38
-- Colonie Viatskii 35 1 1
--- ---
338 439
Tous ces villages et hameaux sont situés sur les bords de la Petchora.
Liste des localités dans le volost d'Oust-Chtchougor.
Hommes. Femmes.
Village paroissial d'Oust-Chtchougor 67 65
_Derevnia_ Lébiajskaïa 4 5
-- Voukhtylskaïa 5 10
-- Podtcherskaïa 128 136
-- Boïarskii Iag 20 16
-- Oust-Soplias 12 22
-- Oust-Voïa 12 17
-- Bérézovka 20 29
-- Pozorika 60 80
-- Boris Dikost 33 34
--- ---
Population actuelle 361 475
Toutes ces localités sont situées sur les bords de la Petchora.
Les villages avec une église portent en russe le nom de _siélo_ et les
autres celui de _derevnia_.
Les Zyrianes, du moins tous ceux que nous avons rencontrés, soumis
depuis des siècles à l'influence slave, sont presque complètement
russifiés. Sous ce rapport ils peuvent se comparer à leurs voisins
les Caréliens, néanmoins chez eux le sentiment de leur individualité
ethnique reste vivant. Quand vous les interrogez sur leur nationalité,
ils vous répondent toujours avec un sentiment d'orgueil qu'ils sont
Zyrianes.
Ces indigènes sont très proches parents des Permiaks, et ne forment
en réalité avec eux qu'une seule et même population. La division des
Finnois établis dans les hauts bassins de la Kama et de la Petchora,
en deux races distinctes, les Zyrianes et les Permiaks, est absolument
arbitraire. Les deux populations parlent une langue presque semblable,
présentent les mêmes caractères physiques, enfin, dans leur idiome,
se donnent le même nom. En langue indigène Zyrianes et Permiaks
s'appellent _Komy mort_ (peuple de la Kama), preuve évidente que les
premiers ont habité jadis la vallée de la Kama à côté des seconds et
ont ensuite émigré vers le nord. D'après Sjögren, le nom de Zyrianes
dériverait du vocable finnois _syrjä_, signifiant limite ou frontière:
ce serait donc la tribu établie aux confins de la région, étymologie
que confirme la topographie.
Les Zyrianes les plus caractérisés que nous ayons rencontrés sont les
habitants d'Oust-Pojeg. L'usage de la langue russe leur est encore peu
familier, aux femmes surtout.
A l'inverse de ce que l'on observe généralement, seuls les hommes
ont conservé en partie le costume national. L'été, tous sont vêtus
d'un pantalon et d'une blouse-chemise en toile blanche. L'hiver, ils
endossent un long et épais _kaftan_ blanc et par-dessus un _louzane_,
lorsqu'ils vont à la chasse. Ce dernier vêtement, spécial aux Zyrianes,
est un plastron double tombant par devant et par derrière jusqu'à la
ceinture, autour de laquelle il est fixé par des courroies, et qui
laisse les bras complètement libres. Figurez-vous une très longue
bavette carrée descendant jusqu'au ventre. Le _louzane_ est en
laine grossière, décorée de raies noires et blanches; dans le dos
est appliquée une courroie servant à porter la hache du chasseur. A
Oust-Chtchougor des gamins d'une quinzaine d'années étaient vêtus de
blouses en toile blanche munies d'un capuchon pour les préserver des
moustiques, semblables à l'_anourak_ des Eskimos.
L'hiver, les indigènes sont coiffés d'un bonnet, présentant le même
dessin que le _louzane_. L'été, la plupart ont la casquette noire des
Russes. Les Zyrianes sont chaussés de bottes basses en cuir, qu'ils
confectionnent eux-mêmes. Comme les Tchérémisses et les Tchouvaches, en
place de chaussettes ils s'entourent les pieds de morceaux de toile,
et, ainsi que les Lapons, mettent une couche de joncs sur la semelle de
leurs bottes[76].
[Footnote 76: Ces chaussures portent le nom de _kom_, vocable que l'on
peut rapprocher du mot lapon _komager_, employé par ce dernier peuple
pour désigner les mocassins.]
[Illustration: Maison de bains zyriane.]
Toutes les femmes portent le _sarafane_. Pour les travaux de la
maison elles endossent souvent un caraco en grosse toile carmin
foncé. En hiver les indigènes portent des bas et des gants en laine
de différentes couleurs, dessinant des denticules et des losanges
d'un effet très agréable à l'œil. C'est la seule trace d'art indigène
observée chez les Zyrianes.
Les habitations zyrianes (_kerka_) présentent une très grande
ressemblance avec celles des Permiaks. C'est la même architecture et la
même disposition intérieure: deux pièces occupant chacune une moitié
de la maison, et ouvrant sur un vestibule (_posvod_) auquel accède un
escalier couvert, accoté à la façade; par derrière, une cour surmontée
d'un grenier. Les pièces de l'habitation sont généralement divisées
jusqu'à mi-hauteur en deux parties par une cloison. Quelques maisons
ont un type moins particulier; en place d'escalier, elles ont un simple
perron de trois ou quatre marches et sont situées par suite à une
moindre hauteur au-dessus du sol.
[Illustration: Zyriane.]
Chaque habitation a une maison de bains[77] (_poulchiane_) et une
glacière, une cave profonde pour conserver le laitage et le poisson
frais. Comme type de construction spécial à cette région nous devons
également signaler un magasin isolé au-dessus du sol par quatre ou
six piliers pour tenir les provisions à l'abri des rongeurs. C'est la
même architecture que celle du _stabbur_ norvégien. En été, lors de
la fenaison et de la pêche, les Zyrianes s'absentent souvent durant
plusieurs semaines. Pour se mettre à l'abri pendant ces excursions ils
édifient des appentis en écorce de bouleau, appelés _tchioume_. Les
différentes constructions zyrianes sont, bien entendu, en bois. Elles
sont d'abord plus chaudes que celles en pierre, et dans tout le pays on
ne trouve pas le moindre affleurement rocheux.
[Footnote 77: Très simple est la maison de bains: un petit vestibule
garni de bancs, puis une pièce également bordée de bancs et d'une sorte
d'estrade élevée.]
Les habitants d'Oust-Pojeg et en général les Zyrianes de la Petchora
supérieure sont tour à tour, suivant les saisons, agriculteurs,
chasseurs ou pêcheurs. Sous un climat aussi rude que celui de
cette région la culture ne fournit que des ressources précaires et
insuffisantes. Survienne une gelée en août, la récolte est perdue;
même dans les bonnes années, elle ne peut donner le pain quotidien aux
indigènes, et les pauvres gens mourraient de faim l'hiver si la chasse
et la pêche ne leur fournissaient les moyens d'acheter de la farine aux
marchands de Tcherdine.
[Illustration: Paysage de la haute Petchora et piège à prendre les coqs
de bruyère.]
A Oust-Pojeg et dans la vallée supérieure de la Petchora, on cultive
quelques carrés de seigle, d'orge[78], de pommes de terre, de choux et
de raves[79]. Les instruments aratoires employés par les Zyrianes sont
la charrue à bêche[80] (_soka_) et une herse avec dents en bois. Aux
produits de cette agriculture primitive les indigènes ajoutent ceux de
l'élevage du bétail. Ils ont des chevaux, des vaches, des moutons, mais
point de chèvres ni de porcs[81]. A Oust-Pojeg une vache vaut environ
50 francs, un cheval 100 francs, une brebis 3 fr. 50 à 5 francs, une
poule 1 fr. 50 et un chien de chasse de 12 à 18 francs. Jugez par ces
prix de la valeur de l'argent dans ce désert.
[Footnote 78: Dans le bassin de la Petchora, la limite septentrionale
des céréales passe un peu au-dessous de 66° de lat. N. A Oust-Oussa,
l'orge vient à maturité et quelquefois le seigle (Schrenk, _Reise nach
dem Nordosten des europäischen Russlands_, etc. Dorpat, 1848 et 1854).
Dans le _volost_ d'Oust-Chtchougor il n'y a cependant aucune culture.]
[Footnote 79: Le village possède 70 hectares et demi de terres
cultivables.]
[Footnote 80: Instrument également en usage dans la vallée du Volga.]
[Footnote 81: Statistique du bétail dans les cantons de Troïtskoïé
Petchorskoïé, de Savinoborskoïé et d'Oust-Chtchougor (1889):
Bêtes à
cornes. Chevaux. Moutons.
Troïtskoïé Petchorskoïé 587 357 1 167
Savinoborskoïé 476 229 1 191
Oust-Chtchougor 340 214 1 605
]
Jadis la chasse procurait aux Zyrianes le plus clair de leur revenu,
mais aujourd'hui le gibier a, paraît-il, beaucoup diminué, surtout les
lagopèdes. Ces oiseaux, racontent les indigènes, ont été poussés vers
le nord par les vents du sud, qui, affirment-ils, soufflent depuis
plusieurs années, et ont été noyés dans l'océan Glacial[82].
[Footnote 82: Ermilov, _loc. cit._]
Actuellement un bon chasseur tue par an: 150 écureuils, 100 gelinottes
et 200 coqs de bruyère[83]. Un assez joli tableau! A l'écureuil
surtout, les Zyrianes font une guerre acharnée; la dépouille de ce
rongeur constitue le principal article de leurs échanges avec les
marchands russes. Dans la région de la Petchora, cette peau est pour
ainsi dire l'unité monétaire. Demandez à un indigène le prix d'une
denrée ou d'un objet, le plus souvent il vous répondra tant de peaux
d'écureuil, et ce n'est qu'après avoir longtemps réfléchi qu'il vous
indiquera sa valeur en argent.
[Footnote 83: Ermilov, _loc. cit._]
Statistique des produits de la chasse en 1889.
TROÏTSKOÏÉ PETCHORSKOÏÉ.
Valeur en roubles.
Écureuils 12 000 2 520
Autres animaux à fourrure
(hermines, zibelines, lièvres, ours) 539 427
Gelinottes 10 000 2 000
Autres oiseaux 1 000 200
SAVINOBORSKOÏÉ.
Écureuils 3 600 680
Autres animaux à fourrure
(hermines, zibelines, lièvres, ours) 13 91
Gelinottes 4 000 800
Autres oiseaux 415 130
OUST-CHTCHOUGOR.
Écureuils 2 115 1 830
Il y a deux périodes de chasse: l'une en automne, du commencement
d'octobre au milieu de décembre, et l'autre au printemps, de février à
avril.
Les Zyrianes sont très habiles tireurs, bien que leurs fusils ne soient
pas précisément du dernier modèle. Celui figuré ci-après montre l'état
de l'armurerie sur les bords de la Petchora. Pour faire tomber le chien
on doit déclencher un os accroché à un clou. L'hiver l'armement du
chasseur est complété par une paire de patins à neige[84].
[Footnote 84: Ces patins mesurent une longueur de 1m,62 et une largeur
de 0m,145. Ils sont donc très différents des _ski_ norvégiens, longs
parfois de 3 mètres et larges de 7 centimètres.]
Les Zyrianes capturent le coq de bruyère à l'aide de pièges qui
écrasent l'oiseau. Dans le but de ménager la poudre, denrée rare et
chère dans ces pays, ils ont imaginé une grande variété de ces engins,
d'une ingéniosité remarquable[85]. Les habitants de quelques villages
disposent sur le bord des cours d'eau des nids artificiels afin de
récolter des œufs de palmipèdes. Quelquefois ils les font couver par
des poules et se procurent ainsi des canards domestiques.
[Footnote 85: Un grand nombre de ces pièges sont figurés dans l'ouvrage
d'Hoffmann, _Der Nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi._]
[Illustration: Fusil zyriane.]
Une chasse curieuse est celle faite aux palmipèdes lors de la mue.
Trois ou quatre chasseurs montés dans des barques descendent une
rivière en pourchassant devant eux les canards incapables de s'envoler.
Rencontrent-ils un affluent, les Zyrianes l'explorent également et en
chassent les oiseaux vers le gros de la bande, resté dans le cours
d'eau principal. La descente de la rivière dure quelquefois plusieurs
jours; pour ne pas amaigrir les oiseaux par la fatigue, les chasseurs
les laissent reposer la nuit dans des endroits qu'ils ont au préalable
reconnus. Une fois arrivés à l'embouchure du cours d'eau, les Zyrianes
poussent la troupe de volatiles vers un immense filet disposé à cet
effet sur la rive et les obligent à s'y engouffrer. Par ce moyen on
peut capturer de 1 500 à 2 000 oiseaux[86].
[Footnote 86: Schrenk, _loc. cit._, p. 264.]
La pêche la plus lucrative sur les bords de la Petchora est celle
du saumon. Les habitants d'Oust-Pojeg en prennent de 200 à 240
kilogrammes, valant de 4 à 10 roubles les 16 kilogrammes[87]. Elle
se fait de la fin de juin à septembre; les autres poissons[88] sont
capturés au printemps et en automne[89]. Les Zyrianes pêchent au
flambeau, tendent des filets fixes[90], ou obstruent les rivières par
des barrages de filets au milieu desquels ils placent des nasses en
osier. Comme les Lapons et les Finnois de Finlande, ils emploient, en
place de flotteurs, des palettes en bois et des morceaux d'écorce de
bouleau et, en guise de plombs, des pierres enveloppées d'écorce ou des
morceaux d'argile cuite.
[Footnote 87: Les 16 kilogrammes de _S. lavaretus_ valent 2 roubles.]
[Footnote 88: Ces espèces sont: le _Salmo lavaretus_, le _C.
Leucichthys_ Gylden, le _S. Thymallus_, la perche, le brochet, la lotte
commune, le _Thymallus vexillifer_, l'_Acerina cernua_ et le _Squalius
grislagine_ L.]
[Footnote 89: Produits de la pêche en 1889.
Valant.
Volost de Troïtskoïé Petchorskoïé 1 920 kilogr. 216 roubles.
Volost de Savinoborskoïé 2 680 -- 360 --
Volost d'Oust-Chtchougor 1 600 --
]
[Footnote 90: Ces filets portent le nom de _koulam_ et ont une longueur
moyenne de 5 mètres.]
Dans le nord du bassin de la Petchora, sur les _toundras_ riveraines
de l'océan Glacial, un certain nombre de Zyrianes sont pasteurs de
rennes et par suite astreints à la vie nomade[91]. Dans le district
de Poustosersk ils possèdent les troupeaux les plus nombreux, qu'ils
ont acquis aux dépens des Samoyèdes. Au delà de l'Oural nous avons
rencontré plusieurs de ces Finnois propriétaires de milliers de rennes,
qu'ils faisaient garder par des Ostiaks.
[Footnote 91: La plupart sont originaires d'Ischma. Ils vivent dans
des tentes, couvertes l'été d'écorce de bouleau et l'hiver de peaux de
renne.]
Les Zyrianes forment une population vigoureuse et intelligente,
particulièrement douée pour le commerce. Durant l'hiver un grand
nombre vont trafiquer avec les Ostiaks au delà de l'Oural. Dans ces
transactions ils affirment leur supériorité intellectuelle par un
manque complet de scrupules. L'acheteur se présente toujours avec des
bouteilles d'eau-de-vie; une fois le vendeur enivré, il lui donne, en
échange de belles fourrures, de la ferraille clinquante, très appréciée
des Ostiaks. Il vend par exemple 1 fr. 50 des boutons en cuivre qui
valent bien un centime. Dans les idées de ces Finnois comme de beaucoup
de gens civilisés, le commerce c'est le vol autorisé. Mais entre eux
et avec les voyageurs, les Zyrianes sont d'une scrupuleuse honnêteté.
Chez ces indigènes l'usage des serrures est inconnu, tout est ouvert à
tout venant et jamais rien n'est pris. La langue zyriane n'aurait même,
dit-on, aucun vocable pour désigner l'idée de vol. Dans les cabanes
situées sur le bord des rivières ils placent en évidence des vivres à
la disposition des passants, et ceux qui en ont besoin les prennent
après en avoir déposé scrupuleusement le prix habituel.
Privés pour ainsi dire de toute communication avec les pays
manufacturiers, les Zyrianes fabriquent eux-mêmes leurs ustensiles de
ménage. Le bois et l'écorce sont les seules matières premières qu'ils
aient à leur disposition; aujourd'hui encore le fer est rare et cher
dans ce pays. C'est l'âge du bois. Les assiettes et les tasses sont
en pin; avec l'écorce du bouleau les indigènes confectionnent des
sacs, des seaux, des bouteilles servant de salières, des cordes et des
corbeilles. Leur mobilier présente une très grande analogie avec celui
des Finnois de Finlande.
[Illustration: Plat zyriane.]
[Illustration: Plat zyriane.]
[Illustration: Salière zyriane.]
Chez les Zyrianes, aucune trace de paganisme. Depuis longtemps ils
ont été convertis au catholicisme grec; un grand nombre appartiennent
toutefois aux sectes dissidentes. Dans ces pays sans voies de
communication le _raskol_ a trouvé un asile à peu près inviolable
contre la persécution. Certain village habité par des vieux-croyants se
trouve à plus de 230 kilomètres de l'église paroissiale, et sur toute
cette distance pas de route. Les schismatiques peuvent ainsi vivre dans
la paix la plus complète. En tout pays les déserts sont l'asile de la
liberté.
CHAPITRE VIII
LA PETCHORA
Description générale du fleuve.--Importance historique de cette
région.--La Permie et la Iougrie.--Commerce des Arabes et des
Byzantins dans ces régions.--La Petchora route d'exportation
pour le commerce de l'Orient.--Les Normands.--Traces d'influence
scandinave relevées chez les Permiaks et les Zyrianes.--Arrivée des
Novgorodiens.--Les Anglais à l'embouchure de la Petchora.--Avenir de
la région de la Petchora.
La Petchora, que nous allons descendre jusqu'aux abords du cercle
polaire, prend sa source dans l'Oural par 62° 11, de lat. N. Jusqu'au
confluent de la Volosnitsa elle coule torrentueuse entre des berges
percées de grottes: d'où son nom de Petchora. Petchora est la forme
slavone du vocable russe _Pechtchéra_ (caverne)[92]. Cette partie du
fleuve, appelée Petite Petchora, n'est point navigable[93].
[Footnote 92: Schrenk, _loc. cit._]
[Footnote 93: D'après J.-Ch. Stuckenberg (_Hydrographie des russischen
Reichs_, IIe vol. Saint-Pétersbourg, 1884), la Petite Petchora
s'étendrait jusqu'au confluent de la Mouïlva.]
Au delà de la Volosnitsa commence la Grande Petchora. Dans sa partie
supérieure elle n'est accessible aux barges que lors des hautes eaux
du printemps. Plus en aval, en été, la navigation n'est pas non plus
toujours facile. Entre Troïtskoïé Petchorskoïé et Oust-Chtchougor,
notre vapeur échoua à différentes reprises, bien qu'il fût à fond plat.
Le milieu d'août est l'époque des plus basses eaux; dans les premiers
jours de septembre, le niveau remonte sous l'influence des pluies
d'automne.
Durant cinq mois, dans la partie méridionale du bassin et seulement
pendant quatre dans la région nord, la navigation est possible. A
Iaktchinskaya Pristane, la débâcle se produit à la fin d'avril ou au
commencement de mai, et dès les premiers jours d'octobre le fleuve se
recouvre de glace. Sept mois d'hiver, deux mois et demi de froid, et
dix semaines d'été, tel est le climat de cette région. Certaines années
le thermomètre ne reste toujours au-dessus de zéro que pendant deux
mois, en juillet et août. Durant la courte période estivale la chaleur
s'élève à + 26°, et en hiver le froid atteint - 44°. L'écart entre les
températures extrêmes est de 70°!
A la fonte des neiges la Petchora éprouve une crue considérable. A
Iaktchinskaya Pristane, le niveau des eaux resserrées entre de hautes
berges s'élève d'une quinzaine de mètres; à Oust-Pojeg, où la rivière
est très large, la hauteur de la crue ne dépasse guère 6 à 7 mètres et
à Troïtskoïé Petchorskoïé 5 à 8 m. 50.