l'oncle de Michel Romanov fut conduit ici et enfermé dans un trou qui
fut muré par-dessus lui. L'air et le jour n'arrivaient au prisonnier
que par une petite ouverture à travers laquelle les enfants lui
faisaient parvenir des vivres. Une chapelle a été érigée au-dessus du
caveau; on y conserve pieusement les lourdes chaînes dont était chargé
le malheureux prince[62].
[Footnote 62: Ces chaînes pèsent, paraît-il, 48 kilogr.]
Plusieurs maisons sont construites sur le type des habitations
permiakes (_kirkou_) de Koudimgkor, et pour couper le foin les
indigènes se servent de la faucille. L'élément finnois forme évidemment
ici une bonne part de la population, comme du reste dans tout
l'arrondissement de Tcherdine, mais aujourd'hui les habitants ont perdu
le souvenir de leur origine et se disent Russes.
[Illustration: La Kolva.]
A Vetlane, la rive gauche de la Kolva s'élève en un bel escarpement
calcaire haut de 60 à 80 mètres; à trois kilomètres de là, même
accident de terrain sur la rive droite. La rivière coule ici dans une
sorte d'étranglement. C'est la première fois, depuis notre entrée en
Russie, que nous observons la roche en place.
A six heures du soir, le vapeur abandonne la Kolva pour s'engager
dans son affluent de gauche, la Vitcherka. Sur cette rivière peu ou
point de courant et partout une profondeur relativement grande. Près
du confluent il y a, me dit-on, six mètres d'eau. Sur la Kolva, au
contraire, des bancs rendent la navigation difficile. La Vitcherka,
large d'une dizaine de mètres, coule tantôt entre des marais, tantôt
entre des terrasses de sable et d'argile. Le long de ces berges se
produisent des glissements qui entraînent dans l'eau des bouquets
d'arbres. A chaque instant le vapeur croise des bois flottants ou évite
des amoncellements d'arbres tombés des rives.
Le lendemain matin, nous rencontrons une équipe d'ouvriers occupés à
débarrasser la rivière des arbres qui l'obstruent. Pour créer une voie
commerciale facile entre la Kama et la Petchora, le ministre des voies
et communications fait procéder en ce moment au curage de la Vitcherka
et de ses affluents et sous-affluents.
[Illustration: La caravane sur la Bérésovka.]
Toujours le même paysage, des bois marécageux au milieu desquels la
rivière circule comme une avenue couverte d'eau. Plus loin la Vitcherka
s'élargit en un lac, le Tchoussovskoé ozero. Au bout de la nappe
d'eau on ne voit qu'une mince bande de terre verte qui a l'air de
flotter entre le ciel et l'eau, tellement le pays est plat. De tous
côtés, des saulaies avec des marais, des terres tremblantes; tout cela
reluisant de lumière sous un ciel magnifique. Ce paysage laisse la même
impression de grandeur triste que la campagne romaine.
Au delà du Tchoussovskoé ozero, mauvaise nouvelle: la profondeur de la
Bérésovka diminue rapidement, on n'avance plus que très lentement, en
sondant à l'avant avec une perche. A un moment, le vapeur est obligé
de stopper, il n'a plus sous la quille que quelques centimètres d'eau.
Il faut maintenant poursuivre le voyage dans les canots que nous avons
pris en remorque, et d'ici le portage la distance est, affirment les
indigènes, de 100 kilomètres; 100 kilomètres à parcourir à la rame, au
milieu de marais!
Nous empilons en hâte les bagages dans les canots, et maintenant aux
avirons. D'une embarcation à l'autre les équipages s'excitent par
des plaisanteries et par des cris, c'est à qui prendra la tête de la
flottille, puis quand, essoufflés, les vainqueurs ralentissent leur
vitesse, d'autres plus ménagers de leurs forces repartent de plus bel
et essaient de les dépasser. Tout le monde alors de rire et de hurler.
Le paysan russe n'est ni triste ni silencieux, comme on le représente
généralement. C'est que la plupart des voyageurs l'ont vu dans les
villes ou sur les vapeurs du Volga. Discret et timoré, le moujik se
tient sur la réserve dans ce milieu qui lui est étranger, mais voyagez
avec lui à la campagne, il devient un compagnon enjoué et agréable.
Encore des marais, des saulaies, ou bien une terrasse sablonneuse
couverte par la forêt sans fin d'arbres verts.
Dès que le soleil baisse, de ces marécages s'élèvent des nuées de
moustiques. Autour de chacun de nous une centaine de ces insectes,
pour le moins, susurrent leur musique énervante. Les bateliers
s'enveloppent la tête de mouchoirs et nous nous coiffons de
moustiquaires américaines, grands filets en tarlatane tendus sur des
ressorts, en forme de nasses à poisson; des gants épais et des bottes
complètent l'équipement. Impossible de laisser à découvert la moindre
partie du corps et nécessité absolue de fermer hermétiquement toutes
les ouvertures des vêtements; avec la température lourde que nous
supportons il serait pourtant si agréable d'avoir la figure à l'air!
En dépit de la chaleur, pendant des semaines, jour et nuit, en plein
air comme dans les maisons il faudra conserver la moustiquaire sur
la tête. Avec cela il n'est pas très facile de manger. Avant de se
mettre quelque chose sous la dent c'est toute une manœuvre. Il faut
d'abord écarter les insectes d'un coup de mouchoir, relever ensuite
prestement le voile et avaler à la hâte un gros morceau. Quelle que
soit la rapidité des mouvements, des moustiques réussissent toujours à
se glisser sous le filet; pour chaque bouchée vous pouvez compter sur
deux ou trois piqûres au moins. Notez que nous sommes maintenant à la
fin de juillet et que depuis une quinzaine les moustiques ont diminué.
En pleine saison qu'est-ce que cela doit être?
Dans la soirée nous rencontrons une barge, habitation flottante de
l'ingénieur chargé des travaux de curage. A bord les plus minutieuses
précautions sont prises pour arrêter les moustiques: partout ce ne sont
que doubles portes, portières de mousseline et moustiquaires, devant
l'entrée fume un feu tourbeux; mais bien souvent, paraît-il, tout cela
devient inutile.
L'installation des ouvriers est très curieuse. Ces pauvres gens ont
pour gîtes de véritables habitations de troglodytes. Dans la hauteur de
la berge sablonneuse ils ont creusé des cavités auxquelles on accède
par un trou garni d'un linteau en bois pour soutenir le plafond et
fermé par une nappe en écorce de tilleul. Ces abris, d'un usage courant
en Russie, doivent être une survivance de l'époque préhistorique dans
ces pays où les cavernes manquent par suite de l'absence de la roche
en place à la surface du sol. Les Tchoudes, répandus jadis dans la
région forestière du nord, habitaient des trous creusés en terre;
dans le gouvernement d'Arkhangelsk, des cavernes de ce genre sont
très fréquentes et portent encore aujourd'hui le nom de _Tchoudskiia
pechtcheri_[63] (cavernes des Tchoudes).
[Footnote 63: Alex. G. Schrenk, _Reise nach dem Nordosten des
europäischen Russlands durch die Tundren der Samoyeden zum Arktischen
Uralgebirge_. Dorpat, 1848, vol. I, p. 372.]
A minuit, nous arrivons à Oust-Ielovka, hameau situé à l'embouchure
de la Ielovka dans la Bérésovka. Rien que des entrepôts appartenant à
des marchands de Tcherdine et un magasin de farines où les indigènes
viennent s'approvisionner pendant l'hiver. Actuellement Oust-Ielovka
n'est occupé que par une famille, seuls habitants rencontrés depuis le
Tchoussovskoé ozero sur une distance d'une vingtaine de kilomètres,
et leurs plus proches voisins demeurent à 60 kilomètres de là, au
portage entre la Petchora et la Vogoulka. Après un maigre souper nous
nous étendons sur le plancher d'une chambre surchauffée par le poêle
de la maison. Impossible d'aérer, à cause des moustiques, et sur les
planches qui nous servent de lit grouillent des troupes compactes de
punaises. Bast! en comparaison du moustique, la punaise est un insecte
sympathique.
Nous sommeillons trois heures, puis de nouveau en route. A quelques
centaines de mètres d'Oust-Ielovka voici la Vogoulka, affluent de la
Ielovka, le dernier rameau du réseau fluvial que nous remontons. Un
méchant ruisseau sans profondeur, large de quelques mètres, égout des
tourbières environnantes. Pas de vue; à droite, à gauche, des marais,
des fourrés de bouleaux et de saules, précédant la grande forêt sèche
de conifères, le _bor_, comme l'appellent les Russes. Pas un habitant,
pas un animal, pas un oiseau, c'est une solitude morne, poignante avec
le ciel nuageux d'aujourd'hui.
Aucun souffle d'air, et une chaleur grise, humide, accablante. A midi
T. = + 29°. Par un temps pareil et dans ces marécages les moustiques
deviennent terribles. Nos voiles sont insuffisants à nous protéger,
et, pour chasser les essaims les plus compacts, nous devons allumer
un feu fumeux dans la marmite au fond de l'embarcation. Pas d'autre
alternative, ou se laisser piquer sans trêve ni merci ou passer à
l'état de jambon. Pour allumer ces feux, les indigènes recueillent des
champignons poussés sur le tronc des bouleaux; en brûlant ils dégagent
une odeur pénétrante qui a, dit-on, la vertu d'éloigner les moustiques,
mais aujourd'hui on a beau activer le feu, la fumée paraît avoir perdu
toute vertu.
A chaque instant les canots touchent ou sont arrêtés par des
amoncellements de souches et de branches mortes. Comme la Witcherka
et la Bérésovka, la rivière est encombrée d'arbres. D'après les
renseignements que m'a donnés un membre de la mission occupée au
curage de ces rivières, seulement en deux points de la Bérésovka on
n'aurait pas retiré moins de 27 000 mètres cubes de bois mort. Un
grand nombre de cours d'eau de la Sibérie et du nord-est de la Russie
présentent de pareilles embâcles. Ahlqvist raconte[64] avoir employé
vingt-quatre heures pour parcourir 11 kilomètres sur une rivière du
versant oriental de l'Oural encombrée d'arbres morts. A 40 kilomètres
de son embouchure, la rivière Pich, affluent de droite de la Petchora,
devient inaccessible aux barques par suite d'embarras d'arbres. En
1847, l'expédition d'Hoffmann fut arrêtée par des enchevêtrements de
bois sur le Volok, affluent de l'Ilytche, conduisant à un portage entre
cette rivière et le Potcherem. Ne pouvant détruire cette barricade
par la hache ou le feu, l'expédition dut battre en retraite[65]. De
pareils embarras existent également, sur une échelle beaucoup plus
grandiose, dans le bassin du Mississipi et dans la région forestière du
Canada. Un cours d'eau de ce dernier pays porte le nom caractéristique
de Rivière des Barricades. Au commencement du siècle, l'Atchafalaya,
l'Ouachita, affluents du Mississipi, étaient complètement cachés par
des amas d'arbres sur une grande partie de leur cours; en plusieurs
endroits on pouvait les traverser sans reconnaître qu'on franchissait
des rivières[66]. Dans la région que nous parcourons, ces débris de
végétaux n'atteignent point une puissance aussi considérable, mais ils
occupent parfois une surface assez étendue, relativement à l'importance
des cours d'eau. Au milieu de ces marais les rivières changent
souvent de cours, et, sur les différents lits qu'elles abandonnent
successivement, laissent des amas d'arbres, que les tourbes viennent
ensuite recouvrir. L'étude de ces dépôts serait d'un grand intérêt pour
la question si importante de la formation de la houille.
[Footnote 64: Ahlqvist, _Unter Wogulen und Ostjaken_. Helsingfors,
1885.]
[Footnote 65: Hofmann, _Der nördliche Ural und das Küstengebirge
Pae-Choi_. Saint-Pétersbourg, 1856, vol. II, p. 69.]
[Footnote 66: Reclus, la Terre, d'après Lyell, _Second Visit to the U.
S._]
A une heure de l'après-midi, arrêt pour laisser reposer les bateliers.
Voilà huit heures que ces braves gens travaillent énergiquement. Les
équipages préparent une sorte de thé avec des feuilles de fraisier
pendant que nous faisons cuire un canard abattu la veille. Avec deux
branches fourchues, et la baguette en fer de ma carabine Gras, la
broche est installée, on la tourne cinq ou six fois et le volatile est
rôti suivant les règles de l'art, sur les bords de la Vogoulka.
A quatre heures, en route de nouveau. La Vogoulka, devenue très
étroite, coule sous une charmille de saules: cela serait idyllique
sans les moustiques et sans l'humidité qui nous envahit. Nous sommes
littéralement dans l'eau: pluie sur le dos, jambes dans l'eau, qui
remplit les embarcations plus ou moins disloquées par de nombreux
échouages, et avec cela bénédiction continuelle que les bateliers nous
envoient avec les gaffes.
A six heures, nous arrivons au lieu dit Vechtomorskaya Pristane.
L'agent de police et deux hommes débarquent pour aller chercher les
chevaux à la station située sur le portage entre la Vogoulka et
la Petchora et les amener ensuite à Poupavaïa Pristane, point où
s'arrêtent les embarcations. Désireux de me dégourdir les jambes,
je me joins à eux. Il y a, dit-on, une piste, les gens affirment la
connaître, et ce sera plaisir de se promener dans la forêt, après être
resté quatorze heures en canot; de plus, à cette heure de la journée,
on peut trouver du gibier, et le garde-manger est maintenant une grosse
préoccupation.
Nous traversons péniblement un large marais; au bout les guides
paraissent hésitants, et dix minutes après s'arrêtent, ils ont perdu
la piste. Nous tournons dans tous les sens, sans trouver aucune trace.
Nous sommes bel et bien égarés, point de soleil, point de boussole, de
tous côtés la forêt uniforme, et avec cela pas de vivres. Pour nous
tirer de là, il faut rejoindre à tout prix la Vogoulka et ensuite la
suivre jusqu'à ce que nous ayons rattrapé nos compagnons. Mais allez
donc retrouver, au milieu de ces marais, un ruisseau à moitié caché
sous les arbres. Chacun de nous avance dans une direction donnée en
restant toujours à portée de voix et en scrutant soigneusement le
terrain. Une heure se passe en recherches longues et pleines d'anxiété;
rien n'est signalé et le découragement s'empare de nos gens. L'agent
de police se trouve mal; tout à coup un cri: un éclaireur vient de
découvrir enfin la Vogoulka. Nous sommes sauvés, mais l'émotion a été
grosse.
Le long de la rivière, point de sentier, il faut passer des saulaies
coupées de fondrières, traverser de hautes herbes, sauter des trous,
escalader des amas d'arbres déracinés enchevêtrés les uns dans les
autres, partout des fossés masqués par la verdure, et pourtant personne
ne tombe et ne fait de faux pas. En pareille circonstance il y a des
grâces spéciales. En outre, au milieu de ces marais pensez si les
moustiques sont nombreux, et pas moyen de porter de moustiquaires.
Après une heure et demie de cet exercice gymnastique nous rejoignons
nos compagnons et bientôt arrivons à Poupavaïa Pristane, trempés comme
si nous étions tombés à l'eau, et couverts de boutons comme si nous
avions eu la petite vérole.
A Poupavaïa Pristane la Vogoulka n'est séparée de la Volosnitsa,
affluent navigable de la Petchora, que par une langue de terre, basse,
large de 6 kilomètres. A travers la forêt, une large tranchée a été
pratiquée, et une sorte de route construite pour permettre de traîner
les embarcations d'une rivière à l'autre. Au milieu de l'isthme habite
un paysan russe chez lequel on trouve des chevaux nécessaires pour
effectuer les transports à travers le portage. A peine débarqué, un
ingénieur part à la recherche de cet ermite pendant que le reste
de la troupe établit le bivouac. Un grand feu est allumé; tout le
monde s'étend autour, le nez dans la fumée pour se protéger contre
les moustiques et l'humidité des marais. A chaque minute les chevaux
peuvent arriver et dans cette pensée on n'ose mettre la marmite sur
le feu. On a faim pourtant et toutes les demi-heures on prend une
collation ou une tournée pour combattre l'humidité et passer le temps.
Après neuf heures d'attente, à six heures du matin arrivent les
véhicules destinés au transport des bagages, sous la conduite d'un
cocher bancal. Le bonhomme est coiffé d'une casquette rouge, et dans le
dos lui pend un énorme foulard écarlate, le tout destiné à écarter les
moustiques. Les insectes, affirment les indigènes, fuient les étoffes
de couleur rouge ou blanche; le noir, au contraire, les attirerait.
La station est située à trois kilomètres seulement de Poupavaïa
Pristane, deux pauvres maisonnettes perdues dans la solitude de la
forêt.
Après un somme sur le plancher, nous nous remettons en marche. Au lieu
de gagner la Volonitsa, nous prendrons à gauche à travers bois pour
arriver directement à la Petchora à Iaktchinskaya Pristane.
Les bagages sont chargés sur deux traîneaux (_narte_) en bois dont le
siège est très élevé, les seuls véhicules capables de circuler sur ces
terrains spongieux. Trois chevaux sont attelés en flèche à une _narte_,
deux seulement à l'autre, puis la caravane se met en selle.
Le sentier que nous suivons est large tout au plus d'un mètre, coupé de
racines d'arbres. N'importe, on trotte toujours; à droite et à gauche
émergent des troncs d'arbres sur lesquels on s'empalerait si le cheval
tombait, mais les chevaux russes ont le pied sûr comme les mulets des
Alpes. Bientôt le sol devient tremblant devant un ruisseau fangeux, en
guise de pont on a jeté en travers deux madriers, et sans broncher,
les montures traversent ce passage scabreux. Un peu plus loin, nos
bêtes tendent le cou vers le sol, le flairent bruyamment, puis avancent
avec précaution un pied après l'autre; la terre est couverte d'une
belle herbe drue et haute, on dirait un petit pré bien gras. Le cheval
fait encore quelques pas, et patatras le voilà dans la vase jusqu'aux
jarrets. Ce pâturage fleuri cache une abominable fondrière, et il y
en a comme cela quatre ou cinq échelonnés le long de la route. Cela
distrait de la monotonie du paysage.
Un grand vide se fait à travers la forêt. Un incendie, allumé
probablement par la foudre, a dévasté les bois, traçant une vaste
clairière; des troncs calcinés gisent étendus avec des airs de
squelettes grimaçants; le sol brûlé par le feu a une teinte de lèpre;
au-dessus de petits tas de charbon s'élèvent des fumerolles bleues,
comme la buée d'un encens. De pareils accidents sont très fréquents
dans ces régions; chaque été, en Russie et en Sibérie, des incendies
détruisent des milliers d'hectares de forêts.
[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB
Feuille 1
Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora par Ch. RABOT
1890.]
La terre s'enfle légèrement; un boursouflement du sol de trois ou
quatre mètres marque la ligne de partage des eaux entre le bassin de la
Kama et celui de la Petchora, entre les tributaires de la Caspienne et
ceux de l'océan Glacial; au delà nous traversons à gué la Volonitsa.
Encore quelques marais fangeux, puis le sol se raffermit, les bois
s'éclaircissent, la lumière devient plus vive. Au bout de l'avenue
apparaît une grande allée bleue, c'est la Petchora, large comme la
Seine à Paris, ici à plus de 1 300 kilomètres de son embouchure.
Quel plaisir de contempler ce paysage égayé par le mouvement de
l'eau courante après être resté trois jours dans une forêt morne et
indifférente.
Iaktchinskaya Pristane, situé sur la rive droite du fleuve et non
sur la rive gauche, comme l'indiquent les cartes, semble de loin un
bourg important. Vous arrivez et quel n'est pas votre étonnement d'y
trouver la solitude la plus absolue. Nulle part âme qui vive, toutes
les maisons sont fermées, pour le moment une seule est habitée.
Iaktchinskaya Pristane est simplement un lieu de foire et l'entrepôt du
commerce de la Petchora. Cette localité est occupée seulement au moment
du marché et à l'époque des transports, le reste du temps elle n'est
habitée que par le gardien des magasins.
Le commerce sur la Petchora a beaucoup plus d'importance qu'on ne
serait tenté de le croire au premier abord. Dans cet immense bassin
fluvial, grand à peu près comme la France, vit une centaine de mille
d'habitants qui ne communiquent avec le reste du monde que par ce
fleuve. Chasseurs et pêcheurs, ils ont besoin de céréales, que ne
produit point la terre qu'ils habitent, et d'objets manufacturés,
qu'ils ne savent point fabriquer. En échange ils donnent des
pelleteries et du poisson. Les négociants de Tcherdine ont en quelque
sorte le monopole des affaires sur les bords de la Petchora. En
décembre et janvier les marchandises sont transportées par terre
à Iaktchinskaya Pristane, puis aux premiers jours de mai, après
la débâcle, chargées sur des barques qui vont les disperser dans
l'immense rameau fluvial dont la Petchora est le tronc. Vers le 15
août, une partie de cette flottille, la _caravane de printemps_,
comme on l'appelle, remonte à Iaktchinskaya Pristane, rapportant le
poisson pris par les Zyrianes après la débâcle; les autres bateaux, la
_caravane d'automne_, reviennent dans les premiers jours d'octobre,
principalement avec des cargaisons de saumons. Toutes ces marchandises
restent renfermées dans les magasins du port jusqu'à l'époque où le
traînage permet de les conduire facilement à Tcherdine.
Pendant l'hiver 1881-1882, de Iaktchinskaya Pristane on a expédié sur
la Kama et de là dans la Russie 900 tonnes de divers poissons et 32
tonnes et demie de saumon. Cette année-là, cette dernière pêche n'avait
pas été heureuse, d'ordinaire elle produit de 130 à 160 tonnes de ce
poisson, particulièrement estimé par les gourmets russes[67].
[Footnote 67: Ermilov, _Poïzdka na Petchorou_. Arkhangelsk. 1888.]
A la fin de décembre se tient à Iaktchinskaya Pristane une foire
importante. On y vient même d'Arkhangelsk, située à plus de 800 lieues
de là. C'est principalement un marché de fourrures. Les indigènes
apportent les produits de leur chasse en paiement des marchandises
qu'ils ont reçues à crédit l'été précédent, et en même temps font
de nouveaux achats. Tout ce commerce se fait sans argent, par troc,
absolument comme au Xe siècle, du temps que les Bulgares trafiquaient
avec les Permiens. Depuis neuf siècles les mœurs des habitants ne
se sont pas modifiées. D'autre part les transactions ne sont pas
libres. Étant toujours débiteurs des marchands, les Zyrianes cèdent
toutes leurs pelleteries à leurs créanciers pour les rembourser de
leurs avances. Un étranger leur offrirait-il de leurs marchandises
un meilleur prix que leur acheteur attitré, ils refuseraient de la
lui céder, de crainte de perdre crédit chez leurs prêteurs. Les
marchands de Tcherdine tiennent ainsi la population de la Petchora
dans une dépendance complète. Naturellement ces négociants cotent
très haut leurs marchandises, 8 à 10 roubles (24 à 30 francs) les 16
kilogrammes de farine de seigle, et très bas celles des indigènes, de
manière à faire pencher toujours la balance en leur faveur. Profiter
de la naïveté et de l'ignorance des races inférieures pour les voler,
n'est-ce pas ce qu'on appelle en langage noble leur apporter les
bienfaits de la civilisation? D'année en année le Zyriane s'endette
ainsi de plus en plus. Presque tous les habitants des bords de la
Petchora sont débiteurs des gens de Tcherdine et quelques-uns même pour
des sommes importantes, 2 à 3 000 francs, un joli denier pour des gens
qui n'ont ni sou ni maille. Ces pratiques commerciales sont du reste
générales dans le Nord. En Sibérie, à la foire d'Obdorsk les marchands
russes emploient les mêmes procédés à l'égard des Ostiaks et des
Samoyèdes, et les Norvégiens agissent de même à l'égard des Lapons. En
tout pays l'homme civilisé a les mêmes appétits.
A Iaktchinskaya Pristane nous rencontrons l'_ouriadnik_ Eulampy
Arseniev Popov. D'après les ordres que le gouverneur de Vologda a eu
l'amabilité de donner, il doit nous accompagner sur la Petchora, non
point que les indigènes soient malveillants, mais afin de nous épargner
tout ennui pour le recrutement des rameurs. Par suite de circonstances
imprévues, Popov nous a accompagnés jusqu'en Sibérie. Dans la mesure de
ses moyens, ce brave homme a été pour moi un auxiliaire très précieux,
et je ne saurais trop rendre hommage à son intelligence et à sa
profonde honnêteté. Popov était Zyriane et avait toutes les qualités de
sa race.
Maintenant la route s'ouvre facile. Nous n'avons qu'à nous laisser
tranquillement porter par la Petchora et bientôt nous arriverons en vue
de l'Oural. C'est une nouvelle navigation de plus de cent cinquante
lieues, facile et agréable sur ce beau fleuve.