Tour à tour, suivant les saisons, chaussées de glace ou «chemins qui

marchent», ces grands cours d'eau sont les principales routes du

pays; mais leurs variations rapides du régime en rendent la viabilité

précaire. Après la débâcle qui a lieu en mai, la fonte des neiges

détermine une inondation considérable; les rivières deviennent des

mers d'eau douce. A cette époque le Volga est large d'une vingtaine

de kilomètres, puis l'eau baisse rapidement, elle tombe pour ainsi

dire, et dès le milieu d'août la navigation devient très difficile. A

notre retour de Sibérie, au milieu de septembre, à la suite d'un été

particulièrement sec, les vapeurs, même ceux de faible tonnage, ne

circulaient sur le Volga et la Kama que très difficilement; partout

ailleurs les services étaient interrompus.

Sur la Kama, dont le bassin s'étend très loin dans les régions humides

du nord, pareille baisse des eaux est accidentelle, elle est au

contraire habituelle sur les autres fleuves de la Russie orientale.

Toutes les conditions nécessaires au maintien d'un débit abondant font

défaut dans cette région; le sol sablonneux facilite les infiltrations,

les pluies sont rares, et sous le soleil ardent de l'été l'évaporation

est considérable.

Dans la vallée de la Kama, toujours des paysages boisés avec des fuites

d'horizons lointains, bleuis par la masse des arbres. Ce ne sont plus,

comme dans nos régions, des paysages limités, donnant la sensation

de quelque chose de précis, de borné, ici c'est l'infini. Le sol est

plus accidenté qu'aux environs de Kazan, des collines lointaines

apparaissent, et la rive droite est formée de terrasses sablonneuses ou

argileuses hautes en certains endroits d'une quarantaine de mètres.

A la base de ces escarpements sourdent des sources dont le suintement

détermine dans l'épaisseur de la masse argileuse la formation de petits

canons et de ravins. Ailleurs elles produisent des éboulements. Le lent

travail de ces veines d'eau souterraines contribue à élargir le lit de

la Kama aux dépens des terres environnantes.

Depuis les temps historiques le cours inférieur de la Kama s'est

déplacé de plusieurs kilomètres vers l'ouest. Près du village de

Sergievskoé, situé sur la rive gauche de la rivière, et voisin de son

embouchure dans le Volga, se trouve, à une distance de 10 kilomètres

de la rive actuelle, un hameau appelé Vieille Kama. D'après M.

Maltsev, «l'aspect des lieux indique l'emplacement d'un ancien lit

de rivière: toute la dépression est occupée par des buissons et des

plantes marécageuses; la berge de gauche se prolonge jusqu'à la ville

de Spassk, bâtie près des ruines de l'ancienne Bolgar[53]». Certains

auteurs arabes rapportent d'ailleurs que la Kama coulait près de

Bolgar, qui en est actuellement distant d'une vingtaine de kilomètres

à vol d'oiseau. L'étude du terrain confirme les documents historiques,

la plaine située au nord des ruines de Bolgar est constituée par des

alluvions[54].

[Footnote 53: Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique

du_ 3 mai 1879.]

[Footnote 54: _Ibid._]

[Illustration: Remorqueur sur la Kama.]

Sur la Kama la navigation est beaucoup moins active que sur le

Volga, bien que ce soit la route principale de Sibérie. Cette

immense dépendance de l'empire russe n'a pas encore une grande

importance économique. La Sibérie si riche et si fertile dans sa

partie méridionale, comme nous l'exposerons plus loin, n'exporte

en Europe qu'une très faible partie de ses produits, faute de voies

de communication, et la Russie n'expédie au delà de l'Oural qu'une

petite quantité de marchandises. Sur la Kama nous croisons seulement

quelques vapeurs; fréquemment nous rencontrons d'immenses trains de

bois, véritables îles flottantes. Les produits des vastes forêts sont

expédiés dans la région des steppes.

Ce pays laisse l'impression d'un désert. De loin en loin, un village de

masures noires dominé par le hérissement multicolore d'une église. Avec

leurs dômes verts ou leurs cinq clochetons bleus, et leurs murailles

blanches, ces églises donnent de la valeur au paysage sans intérêt. Ce

sont les points d'orgue du tableau.

Tous les trois ou quatre cents kilomètres, une ville ou plutôt ce

qu'on est convenu d'appeler une ville en Russie, Tchistopol, Sarapoul,

chef-lieu d'un vaste district habité par les Votiaks, une des peuplades

finnoises du groupe permien. Après une navigation de soixante heures

nous sommes à Perm, au terme de la première partie du voyage.

Nous voici à l'extrémité orientale de l'Europe, au seuil de l'Asie. Si

l'on tient compte de sa position par rapport à l'Oural, Perm est la

dernière ville d'Europe; mais, comme le dit très justement M. Cotteau,

pour démontrer que la domination de la Russie s'étend à la fois sur

l'Europe et l'Asie, le gouvernement impérial n'a tenu aucun compte

des limites naturelles acceptées de tout temps par les géographes[55]

et a fait passer à l'est de l'Oural, au commencement de la plaine

sibérienne, la frontière orientale de la province de Perm.

[Footnote 55: E. Cotteau, _De Paris au Japon à travers la Sibérie_.

Hachette, 1883.]

[Illustration: Marché de Perm.]

Très gai l'aspect de la ville, avec la gare monumentale du chemin

de fer de l'Oural construite dans un joli style oriental, à côté un

superbe palais étale ses colonnades et son fronton, plus loin des

églises élèvent leurs dômes pittoresques, tout cela disséminé au milieu

de la verdure devant le large fleuve. Derrière cette rangée d'édifices

il n'y a qu'un village.

Aujourd'hui, 12 juillet, température étouffante. A une heure de

l'après-midi, le thermomètre marque à l'ombre +25° et la pression est

seulement de 741. Il y a six semaines, à la fin de mai il gelait la

nuit. Ici la température peut descendre à -36° et s'élever à +30°.

En 1890, pendant trois mois seulement, en juin, juillet et août, le

thermomètre ne s'est point abaissé au-dessous du point de congélation.

Le 5 septembre, s'est produite la première gelée.

Le lendemain, départ de Perm. Nous nous embarquons de nouveau sur la

Kama à destination de Tcherdine avec le projet de faire en route une

escale pour visiter les Permiaks.

Au delà de Perm, paysage très pittoresque. Tantôt les berges

s'escarpent en hautes terrasses couronnées de bois, tantôt elles

s'abaissent, découvrant de riantes perspectives de champs cultivés et

de forêts. Par endroits dans ce cadre de verdure la rivière s'élargit

en forme de lac, d'un bord à l'autre la distance est bien d'un

kilomètre, et nous sommes ici à plus de 200 lieues de l'embouchure de

la Kama!

Le soleil est éclatant, le ciel d'un bleu immaculé; n'importe ce

rayonnement de lumière aveuglante, la masse compacte des arbres verts

donne au pays un aspect septentrional; si on ne sent pas encore la

fraîcheur du nord, on la devine. Le pays est plus joli, plus agréable

à l'œil que la vallée du Volga, mais il étonne moins. C'est une contrée

comme une autre.

_14 juillet._--A sept heures du matin nous débarquons à la station de

Pogevo, située à proximité de la région occupée par les Permiaks.

Les Permiaks appartiennent à la grande famille finnoise, et constituent

le groupe permien avec les Votiaks de la Kama et les Zyrianes de la

Petchora.

Ce seraient, au témoignage des historiens, les plus anciens habitants

du nord-est de la Russie[56]. Ils auraient apporté de l'Altaï l'art

d'exploiter les mines, et des traces d'excavations que les indigènes

attribuent aux Tchoudes légendaires seraient l'œuvre des anciens

Permiaks[57]. Mais, comme le fait très justement observer M. Deniker,

les anthropologistes n'ont point comparé leurs crânes à ceux des

Tchoudes; par suite, la parenté entre les deux peuples n'a pu être

établie avec certitude.

[Footnote 56: Deniker, _Esquisse anthropologique des Permiaks_ (compte

rendu de l'ouvrage de M. Maliev, in _Archives slaves de biologie_.

Paris, 1887, t. III, fascicule 3).]

[Footnote 57: Des trous de mines attribués aux Tchoudes se rencontrent

dans la vallée supérieure de la Tchoussovaya, autour des sources de la

Sosva et sur les bords du Vagran (cercle de Bogoslov). Les traces de

ces exploitations ont été trouvées près des gisements actuellement les

plus riches. (Aspelin, _De la civilisation préhistorique des peuples

permiens_. Leyde, 1879.)]

D'après le dernier recensement (1885), les Permiaks seraient au

nombre de 90 000, la plupart établis dans la partie septentrionale du

gouvernement de Perm (arrondissements de Solikamsk et de Tcherdine). En

dehors de ces circonscriptions, on en trouve une dizaine de mille dans

le gouvernement de Viatka (arr. de Slobodsk et de Glasov) et quelques

petits clans sporadiques dans l'Oural.

Dans le gouvernement de Perm, un des groupes permiaks les plus compacts

occupe la longue vallée de l'Inva, tributaire de droite de la Kama.

En poussant dans cette direction nous espérons trouver une population

caractéristique.

A Pogevo nous louons une _pletionka_ et maintenant fouette cocher!

Malgré l'heure matinale, la chaleur est déjà très forte, pas un souffle

d'air et sur la route blanche le soleil tape ferme.

A neuf heures du matin nous voici à Maïlkora (distance: 18 kilomètres,

grand village de 5 000 habitants aggloméré autour d'un haut fourneau

appartenant au prince Demidov. Nous changeons de voiture et de chevaux,

puis repartons aussitôt pour Kouproz. Nouvelle étape de 22 kilomètres,

parcourue en 2 heures 15 minutes.

A deux kilomètres au delà de Maïlkora commence la région habitée par

les Permiaks. A première vue ces indigènes se distinguent des Russes

par la couleur bleue de leur costume. Le bleu est la couleur favorite

de ces Finnois. Hommes et femmes portent des vêtements de cette teinte,

et leurs ustensiles de ménage sont également presque tous barbouillés

de cette couleur. Les Finnois de Finlande, établis dans la Norvège

septentrionale, partagent cette prédilection des Permiaks pour le

bleu[58].

[Footnote 58: Friis, _En Sommer i Finmarken_. Kristiania.]

Bien que nous suivions une route fréquentée, tous les indigènes ne

parlent pas russe, la plupart des femmes ignorent cette langue.

L'assimilation est donc encore loin d'être complète.

[Illustration: Maison et types permiaks.]

A signaler chez les Permiaks leurs maisons, très différentes de

celles des Russes. Elles sont beaucoup plus hautes que les _isbas_.

Quelques-unes ont deux étages, constructions que l'on ne trouve

chez les Russes que dans des villages riches. L'habitation permiake

caractéristique, la _kirkou_, ne comporte qu'un étage, situé à quatre

ou cinq mètres au-dessus du sol. On y accède par un perron de deux

ou trois marches couvert, puis par un escalier appliqué le long de

la façade et également surmonté d'un toit. Au sommet de cet escalier

se trouve un carré entouré de bancs, où les indigènes aiment à se

reposer. La porte d'entrée conduit dans un couloir sur lequel ouvrent

les deux pièces de l'habitation. Par derrière s'étend une cour couverte

surmontée d'un grenier.

A midi, nous arrivons à Kouproz littéralement abrutis par l'ardeur du

soleil et nous décidons d'attendre la fraîcheur pour nous remettre en

route.

Le _smotritel_ (maître de poste), interrogé par Boyanus sur les

mœurs des indigènes, affirme avec hauteur qu'«il ne va pas au bois».

Traduisez qu'il ne fait plus de sacrifices païens. Mais s'il a renoncé

aux faux dieux, sa réponse autorise à croire que d'autres les adorent

encore en cachette. Sur ce point, impossible d'avoir une réponse

précise du bonhomme. En tous pays, des paysans ne vont pas trahir leurs

secrets devant des étrangers.

Dès le XIVe siècle, les Permiaks ont été convertis par saint Stéphane,

évêque de la Permie. A cette époque les indigènes manifestaient une

hostilité marquée contre les Slaves et repoussaient avec énergie

toutes les nouveautés importées dans le pays par les étrangers.

«Ils rejetaient particulièrement l'emploi des caractères russes,

qui n'avaient servi jusqu'alors qu'à transmettre des ordres

tyranniques[59].» Pour vaincre ces répugnances, saint Stéphane créa

une liturgie en langue indigène et un alphabet avec des caractères

depuis longtemps en usage dans le pays et qui, paraît-il, présentent

une grande ressemblance avec les runes scandinaves. D'après certains

archéologues russes, cet apôtre aurait composé des livres sacrés

à l'aide de ces caractères, mais en dépit des recherches les plus

minutieuses on n'a réussi jusqu'ici à découvrir aucun de ces documents.

[Footnote 59: A. Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue

scientifique_, 2e série, 8e année, no 46.]

Quoique convertis depuis cinq siècles, les Permiaks ont conservé

certaines pratiques païennes. L'Église grecque a adopté ces cérémonies

en en modifiant simplement le sens. Au lieu d'être organisées en

l'honneur des dieux du paganisme finnois, elles sont maintenant

consacrées aux saints du paradis orthodoxe. La principale consiste

dans le sacrifice de taureaux de trois ans. Elle se célèbre le 30

août, jour des saints Florus et Laurus, devant une ancienne chapelle

à eux consacrée et située au village de Bolchaïa-Kotcha (district de

Tcherdine). Quelle que soit la distance à laquelle il demeure de ce

sanctuaire, le Permiak qui a fait un vœu ne recule jamais devant le

voyage. Un de ces Finnois désire-t-il obtenir la guérison d'un malade,

écarter quelques malheurs de sa famille, il jure de sacrifier un

taureau si son souhait se réalise. La victime doit être âgée de trois

ans au moment du sacrifice et ne présenter aucun défaut.

Avant la cérémonie, les pèlerins allument des cierges devant les

images sacrées de la chapelle et suspendent, autour du christ de

l'iconostase, des rouleaux de toile en guise d'ex-voto. Une fois le

signal du sacrifice donné par le carillon de l'oratoire, aidé de ses

parents et amis, chacun s'occupe à lier les jambes de son taureau et

à le coucher par terre, mais à celui qui a prononcé le vœu incombe

l'obligation de frapper la victime. Pour cela les Permiaks se servent

d'un mauvais petit couteau, et souvent ce n'est qu'après de longs

efforts qu'ils réussissent à immoler l'animal. Le spectacle devient

atroce, les malheureuses bêtes blessées se débattent, essaient de se

relever, beuglent, aspergent de sang les assistants, et les environs de

la chapelle deviennent un champ de carnage immonde.

Les animaux abattus sont immédiatement dépecés. Les têtes sont offertes

à la chapelle et entassées par le bedeau dans un petit hangar voisin de

l'édicule sacré. Au pope on réserve les filets, aux pauvres on donne la

poitrine, et le reste de la viande est incontinent cuit et mangé par

les assistants. La cérémonie religieuse se transforme en une ripaille

générale et en une beuverie répugnante[60]. Ainsi le christianisme des

Permiaks ne diffère guère du paganisme des Tchérémisses. Les croyances

des deux peuples sont identiques, l'étiquette seule diffère.

[Footnote 60: Ces renseignements sur les pratiques païennes des

Permiaks sont empruntés à un fort intéressant travail de feu M.

Malakhov, publié dans le _Bulletin de la Société ouralienne d'amateurs

des sciences naturelles_, t. II, liv. I. Ekaterinbourg, 1887.]

Au témoignage de Maliev, les Permiaks vénèrent encore de petites idoles

en métal, représentant des oiseaux, un ours, l'animal sacré des anciens

Finnois, et des figurines humaines. A Koudimgkor une femme nous a vendu

plusieurs de ces fétiches, pour lesquels elle ne paraissait pas avoir

une grande vénération.

A six heures moins un quart, nous quittons Kouproz, en route pour

Koudimgkor, situé à 59 kilomètres de là. Maintenant que la chaleur

est passée, l'étape est charmante. On traverse de grands bois pleins

de fraîcheur et d'aromes balsamiques, puis des prairies et des champs

cultivés, gagnés depuis peu aux dépens de la forêt. Des troncs

carbonisés indiquent un défrichement récent par le procédé du brûlage

commun à tous les Finnois. Au sommet d'un plissement de la plaine se

découvre un panorama extraordinaire. Deux lignes d'ondulations molles

encadrent une plaine infinie, un horizon de mer derrière lequel le

globe du soleil disparaît rouge et net comme en plein océan. Lentement

la lumière jaune du couchant blanchit, puis jusqu'à l'aurore une pâle

clarté remplit le ciel. Ni jour, ni nuit, cette lueur qui semble tomber

d'une lune démesurée. Sous cette lumière mourante les traits du paysage

restent précis, les lointains s'agrandissent, la forêt devient toute

violette. Au-dessus de la rivière fument des brouillards blancs; la

terre semble morte, on a la vision d'un paysage planétaire, d'un monde

inanimé, la sensation de quelque chose d'extra-terrestre.

De loin en loin, des hameaux de deux ou trois maisons perdues au milieu

des champs. La population est ici plus disséminée que dans les régions

de race slave. Les Permiaks recherchent l'isolement, comme tous les

Finnois.

A Koudimgkor, déception complète. Les habitants de ce village, que

l'on nous avait représentés comme les Permiaks les plus caractérisés,

ressemblent à tous ceux rencontrés sur la route. Les femmes portent le

_sarafane_ russe et de leur ancien costume n'ont conservé qu'un petit

bonnet en étoffe orné de dessins en verroterie. Seuls quelques enfants

sont vêtus d'une blouse bleue bordée de petites broderies rouges. Les

Permiaks, tout au moins dans la région visitée par nous, semblent avoir

perdu l'art de la broderie. En chemin nous n'avons pu acheter que trois

ceintures tissées par les indigènes; l'une verte, rehaussée de rouge,

est d'un dessin charmant.

Jadis les Permiaks ont été des artistes en orfèvrerie, mais cet art

indigène paraît également perdu, et aujourd'hui il est difficile d'en

trouver des spécimens. A Koudimgkor nous avons pu cependant acheter une

paire de boucles d'oreilles d'un travail très soigné.

Ces indigènes vivent de l'élevage du bétail et d'agriculture. Comme les

Finnois de Finlande, ils emploient la faucille pour couper le foin.

C'est un des rares instruments qu'ils aient conservé de leurs ancêtres.

[Illustration: Boucle d'oreilles permiake.]

A Koudimgkor comme dans tous les autres villages, la population

enfantine est très nombreuse. Les Permiaks sont une race très

prolifique. D'après Maliev, en deux ans, de 1883 à 1885, leur

proportion par rapport aux Russes dans le district de Solykamsk a monté

de 48,91 pour 100 à 51,11. L'effectif de chaque famille serait de

6,61, nombre supérieur à celui des Russes habitant dans le voisinage

(5,27). Cet accroissement rapide des Permiaks est dû en partie à la

liberté laissée aux jeunes filles. Chez ce peuple comme chez les

Eskimos du Grönland, les hommes paraissent tenir en médiocre estime

la virginité de leurs fiancées. D'après une vieille coutume, au

moment de la célébration du mariage, la future épouse, si elle est

encore vierge, doit déposer un ruban rouge sur les pages de l'évangile

ouvert. Or, dit-on, deux ou trois jeunes filles seulement sur cent

sont en droit d'accomplir ce rite. Comme excuse on allègue que les

femmes permiakes ne se marient guère avant vingt-cinq ans. Après le

mariage elles rachètent, dit-on, leurs erreurs passées par une conduite

exemplaire[61].

[Footnote 61: Deniker, _loc. cit._]

Les indigènes de Koudimgkor nous affirmèrent qu'un peu plus loin au

nord habitaient des Permiaks peu modifiés par l'influence russe. Depuis

les plaines du Volga nous connaissions ce racontar. Dans le pays des

Tchérémisses, lorsque nous demandions aux indigènes de nous indiquer un

village habité par des païens, ils nous parlaient toujours de hameau

plus éloigné, et dès que nous arrivions à cet endroit les habitants

étaient unanimes à affirmer que nous devions aller plus loin pour

trouver des indigènes intéressants. Maintenant l'été avance, il n'y a

plus de temps à perdre, et, comme demain un vapeur à destination de

Tcherdine passe à Pochevo, nous parcourons en une nuit les vingt-cinq

lieues qui nous séparent de la Kama.

Le 16 juillet, à neuf heures du matin, nous nous embarquons de nouveau;

le lendemain matin voici enfin Tcherdine, le point de départ de notre

exploration projetée dans le bassin de la Petchora. Pour y arriver nous

avons dû traverser toute l'Europe de l'ouest à l'est et parcourir 6 000

kilomètres. Nous sommes maintenant plus près des frontières de Chine

que de France.

CHAPITRE VII

DE TCHERDINE A LA PETCHORA

La Kolva.--La Vogoulka.--Les moustiques.--Les embâcles de bois.--Le

portage entre Vogoulka et Petchora.--Les Zyrianes.

Tcherdine est une petite ville de 4 000 habitants, pittoresquement

perchée au-dessus de la vallée de la Kolva. Ici pour la première fois

depuis Kazan, changement de décors dans le paysage. Au loin, derrière

une immensité bleue de forêts, s'élève la haute cime du Poloudov Kamen

(524 m.), dernier renflement de l'Oural. Au milieu de la platitude

générale elle fait l'effet d'une île élevée sortant de la mer. Depuis

Perm nous suivons le pied de l'Oural, ici pour la première fois nous

l'apercevons.

A Tcherdine commence notre exploration. Désormais plus de routes ni de

moyens réguliers de transport. A travers la région déserte qui s'étend

jusqu'à la Petchora, sur une distance de 300 kilomètres, le chemin est

tracé par un long réseau de rivières tributaires de la Kama. C'est

d'abord la Kolva, puis la Vitcherka et la Bérésovka, ensuite la Ielovka

et enfin la Vogoulka. Ce dernier cours d'eau conduit les barques à

six kilomètres seulement de la Volosnitsa, affluent navigable de la

Petchora. De la Kama à la Petchora s'étend ainsi une ligne navigable

presque continue, grande route naturelle ouverte au milieu de ces

solitudes.

Au moment de notre arrivée à Tcherdine, un des principaux négociants de

la ville, M. Souslov, allait mettre en route un vapeur pour conduire

deux ingénieurs à la Petchora; avec une amabilité dont nous ne

saurions lui être trop reconnaissant, il nous offre le passage sur son

steamer et l'hospitalité dans sa maison. Inconnus, nous sommes partout

accueillis en amis.

A sept heures du soir nous partons pour Kamgort en _pletionka_, village

à 21 kilomètres au nord de Tcherdine, où habite M. Souslov et où est

mouillé son vapeur.

Dans ce pays de hiérarchie, où chacun est étiqueté sous une rubrique,

M. Souslov appartient à la classe des paysans, mais ne croyez pas

du tout que ce soit un laboureur. En France il serait un bourgeois

important et compterait parmi les notables du pays. Le jour encore

lointain où se formera en Russie une classe moyenne, c'est parmi ces

paysans aisés et intelligents qu'elle se recrutera. Beaucoup sont

gens d'initiative et ne craignent pas de se lancer dans de grandes

entreprises fécondes pour le développement de la Russie. Un simple

paysan du gouvernement d'Orembourg n'a-t-il pas installé un des

premiers centres de l'industrie russe dans le Turkestan, tout comme

M. Souslov crée ici une importante route commerciale? Et on pourrait

multiplier les exemples de cette activité.

Chez M. Souslov une réception enthousiaste nous attend, une vraie

réception russe. Pendant quatre heures on boit et on mange sans arrêt.

Pour pouvoir répondre aux politesses des habitants, un voyageur doit

avant tout avoir la tête solide.

A une heure du matin, départ. Des brumes légères fument au-dessus de la

Kolva et noient les contours de la forêt. Par endroits la silhouette

noire d'un grand sapin perce le brouillard avec des airs de fantôme

grandi par la réfraction, puis tout redevient blanc, diaphane, aérien

comme si l'on naviguait au milieu des nuages.

_18 juillet._--Continuation de la navigation sur la Kolva. La rivière

coule claire et rapide entre de jolies collines boisées. Çà et là la

masse verdâtre des pins est noircie par des bouquets de _cembro_,

les premiers que nous ayons observés; à côté de ces taches foncées

blanchissent comme une neige légère des plaques de lichen de rennes.

A onze heures du matin, arrêt à Vetlane pour une excursion à Neyrop,

village situé à 4 kilomètres de la Kolva.

A travers la Russie boréale · 第 6 / 18 段