sommeil et nous voici de nouveau frais et dispos avec le projet de
partir le soir même pour le pays des Tchouvaches.
Le principal groupe de ces Finnois est cantonné sur la rive droite du
Volga dans les arrondissements de Tsévilsk et de Tchéboksari. En amont
de Kazan, sur la rive droite du Volga, derrière une mince ligne de
colonies russes, ces Finnois forment un noyau compact de plus de 500
000 individus.
De Kazan à Tchéboksari c'est un petit voyage de 120 verstes par le
Volga. A minuit nous sommes au port, mais point de vapeur. Une,
deux heures se passent, rien ne vient. En France, les voyageurs
pesteraient, interrogeraient les employés et s'emporteraient contre
l'administration. Ici tout le monde reste calme et résigné, le Russe
a l'habitude d'attendre. La nuit est magnifique, une de ces nuits
d'Orient chaudes et lumineuses avec une grosse lune toute jaune. Devant
nous s'ouvre le large fossé noir du fleuve, ponctué de fanaux. On
dirait une ville flottante. Pas un souffle de vent, un air mort; de
la berge sablonneuse sortent des bouffées de chaleur comme d'un feu
souterrain. Parfois au milieu du grand silence un clapotement d'eau
amorti, fugitif, comme un demi-réveil après un profond sommeil. On a la
sensation du repos de toutes choses après la cuisson de la journée. A
trois heures le paquebot arrive et de suite nous embarquons.
Dès dix heures du matin la chaleur est accablante, avec un vent
desséchant. A 1 heure de l'après-midi, +32° à l'ombre avec une pression
de 749. Pendant notre séjour dans cette région le baromètre est resté
très bas; la chaleur n'en était que plus sensible. Dans ma cabine,
située à l'ombre et bien ventilée, couché sur le sofa, je sue comme une
fontaine.
Dans l'après-midi, arrivée à Tchéboksari (5 000 habitants, tous
Russes), sans intérêt, comme toutes les petites villes de Russie. A
la maison de poste on nous donne un bouge pour déposer nos bagages;
nulle part ici il n'existe d'auberge de campagne, comme dans nos pays
de l'Europe occidentale. Quand nous sortons, le patron ferme la porte
avec un cadenas et nous en remet la clé. On ne se fie pas à l'honnêteté
du voisin. Depuis mon arrivée en Russie, que d'histoires de voleurs ne
m'a-t-on point racontées: à croire les indigènes, on serait exposé à
chaque instant à être dévalisé; en cela comme en beaucoup de choses il
faut faire une part très large à l'exagération slave. La Russie vaut
mieux que ne le disent les Russes.
Le soir même nous partons en _plétionka_, conduits par un Tchouvache.
Pas brillant notre attelage, deux pauvres biques qui s'en vont
trottinant, sans rien de l'allure vive habituelle aux chevaux russes.
«Plus vite!» crions-nous à notre cocher tchouvache, et le bonhomme de
nous expliquer en mauvais russe que ses chevaux ont déjà fourni une
trotte de 85 kilomètres et que pour arriver au gîte il leur reste à
parcourir 21 kilomètres. Pour toute nourriture pendant cette longue
étape les pauvres bêtes n'ont brouté qu'un peu d'herbe sur les bords de
la route. «On n'a faim que lorsqu'on a l'habitude de manger», ajoute
philosophiquement notre automédon.
Ici bêtes et gens sont d'une résistance surprenante. Aussi facilement
qu'ils absorbent des repas pantagruéliques, les Russes se serrent le
ventre. Repus ou à jeun, ils marchent avec une égale endurance. Pendant
toute une journée un cavalier galopera; un morceau de pain et quelques
verres de thé suffiront à sa nourriture, et sa monture se contentera
d'un peu d'herbe. Le cheval russe est le meilleur cheval du monde et le
Russe l'Européen le plus endurci à la fatigue et aux privations. Jugez,
par suite, de la force de l'armée: c'est le meilleur instrument de
guerre existant actuellement.
Aujourd'hui les exploits de nos grands-pères pendant les guerres de
la Révolution et de l'Empire nous sont un sujet d'étonnement. Leurs
marches rapides à travers l'Europe, leur résistance à la faim et aux
privations de tout genre, donnent l'idée d'une autre virilité que la
nôtre. Tout cela nous paraît extraordinaire à nous autres affaiblis par
le bien-être. Le peuple russe laisse la même impression. Ce sont des
gens d'il y a un siècle, habitués, comme nos grands-pères, dès leur
enfance à tous les efforts de la vie physique.
Toujours le même aspect, des plaines largement ondulées, couvertes de
moissons. On passe un boursouflement et de l'autre côté c'est le même
spectacle. Pays quelconque, sans caractère, qui pourrait aussi bien
se trouver en France qu'en Russie. Seule la poussière est spéciale
à cette partie de l'Europe. Sur ces terres très légères, le moindre
vent soulève des tourbillons de fines particules. Aujourd'hui le ciel
en est gris; lorsque ces nuages tombent, on est aveuglé et suffoqué.
En Russie, il existe deux éléments supplémentaires: la poussière et
la boue. Qui n'a vu que nos pays ne peut se faire une idée de leur
importance dans l'Europe orientale.
Le pays est très habité. Comme les Tchérémisses, les Tchouvaches vivent
en de petits hameaux épars au milieu des plaines. Quinze, vingt maisons
entourées par des plantations de bouleaux, toujours sur le bord d'un
ravin où traîne un ruisseau vaseux. En dehors de ces ruisselets, point
d'eau dans la plaine.
Notre étape se termine au village tchouvache d'Abachévo. Dans chacune
des bourgades situées en dehors des routes postales, il y a une maison
dont le propriétaire a charge de loger les voyageurs. Cette hospitalité
est très simple, cependant le logement est beaucoup plus propre que
dans les affreux cabarets des petites villes. La maison où nous avons
pris gîte se distingue même sous ce rapport; les bancs et la table de
la chambre principale ont été lavés et les murs grattés. Notre hôte,
du reste, a des habitudes de propreté étonnantes pour un Tchouvache:
s'étant noirci les mains avec du charbon, il se lave immédiatement.
Très simple l'habitation tchouvache: une maisonnette en bois précédée
d'un petit perron couvert d'un toit à deux auvents. Au milieu un
couloir ouvrant à gauche sur un magasin à blé, à droite sur la chambre
de famille, occupée en grande partie par le poêle russe traditionnel.
Devant la maison, une cour rectangulaire bordée de hangars, d'étables,
de magasins, et séparée de la rue par une clôture. Derrière chaque
habitation s'étend un jardin. C'est en somme la même architecture que
chez les Tchérémisses.
[Illustration: Village d'Abachévo.]
Le lendemain, en route pour Tsévilsk. A quelques kilomètres d'Abachévo,
la plaine verse dans un fond où se trouve Tsévilsk. De loin la ville
est signalée par une nuée de poussière produite par le mouvement de la
foire. Il y a là 5 à 6 000 Tchouvaches réunis sur un espace de quelques
hectares. Chaque matin, des villages environnants arrivent en foule
les indigènes; ils s'amusent là toute la journée, et, le soir venu,
retournent chez eux pour recommencer le lendemain jusqu'à la fin de la
fête. C'est le même spectacle que dans nos pays: des animaux que l'on
vend et que l'on achète, des lignes de baraques où l'on débite de la
cotonnade, des verroteries, de la ferraille, de l'épicerie, etc., enfin
des chevaux de bois.
Autour de l'appareil, foule compacte. Il y a d'abord les gens qui se
donnent le luxe de faire un tour sur la mécanique, puis il y a ceux
qui, moyennant finance, ont été admis dans l'enceinte d'une palissade
au plaisir de contempler les heureux de cette terre montés sur les
chevaux de bois, enfin, par derrière, une masse compacte regarde ceux
qui voient quelque chose.
Mais bientôt nous faisons concurrence aux saltimbanques. Nous
installons les appareils de photographie et invitons les assistants à
venir poser. De tous côtés on accourt; pour maintenir l'ordre autour de
nous, l'aide de deux agents de police n'est pas de trop.
Comme le montrent les photographies ci-contre, les costumes des
Tchouvaches présentent une très grande ressemblance avec ceux des
Tchérémisses. Le vêtement des hommes est le même, et celui des femmes
ne diffère de ceux que nous avons vus de l'autre côté du Volga que par
des détails d'ornementation.
[Illustration: Tchouvaches de Tsévilsk.]
Les femmes tchouvaches ont, comme les Tchérémisses, un costume
masculin, un petit pantalon et une chemise-jupe en toile, généralement
blanche, ornée de broderies en soie rouge et de rubans également
rouges, du moins aux environs de Tsévilsk[47]. Toutes portent un
tablier bordé dans le bas de broderies multicolores. Très curieuse
est leur coiffure. Pour les jeunes filles, c'est une toque en cuir,
agrémentée de dessins géométriques formés de perles de verre de
différentes couleurs avec une garniture de petits disques d'argent
simulant d'anciennes monnaies. Une jugulaire chargée de pièces d'argent
maintient la coiffure. Les femmes mariées ont la nuque et le cou
enveloppés d'une serviette (_sorbane_) assez semblable au _charpane_
tchérémisse et dont les deux pans tombent dans le dos comme ceux d'une
écharpe. Par-dessus, les riches portent un bonnet cylindrique orné de
disques d'argent et de pièces de monnaie, auquel est suspendue par
derrière une longue bande d'étoffe garnie aussi de pièces d'argent. Sur
certaines de ces coiffures il y a pour 300 francs de numéraire, et les
femmes aisées en ont bien pour une somme égale autour du cou et sur la
poitrine. Toutes ont un collier de pièces d'argent, et, attachée au col
de la chemise, une bande d'étoffe garnie de numéraire, enfin sur la
poitrine un ou deux plastrons couverts de petits disques ou de vieilles
pièces d'argent. Ajoutez à cela d'autres colliers et des pendeloques de
_kauris_ ou de perles de verre, ballottant sur la poitrine et dans le
dos. Pour terminer la description des toilettes tchouvaches signalons
la ceinture des femmes, ornée sur les côtés de glands en laine rouge,
de _kauris_, et garnie à la chute du dos d'une sorte de croupière. Sur
les hanches les élégantes attachent de longs cordonnets chargés de
morceaux de cuivre, très bruyants. Lorsque marchent des femmes parées
de ces singuliers bijoux, vous croiriez qu'on remue un magasin de
vieille ferraille. Jugez de l'aspect pittoresque de la foire avec tous
ces costumes bizarres.
[Footnote 47: Du temps de Pallas, les broderies étaient rouges,
bleues ou noires. Aujourd'hui encore les couleurs varient suivant les
districts.]
[Illustration: Tchouvaches de Tsévilsk.]
Hommes et femmes sont grands et vigoureux. Tous laissent l'impression
d'une race vivace. Beaucoup de femmes ont conservé le type finnois bien
accusé. Ici du moins les Tchouvaches paraissent s'être peu mêlés aux
Tatars. On nous montre cependant dans la foule des métis tchouvaches
tatars que l'on appelle ici Metchériaks[48]. Des unions ont lieu
également entre ces Finnois et les paysans russes. Dans le voisinage
des villes, les Tchouvaches abandonnent leurs costumes pour adopter
les vêtements de leurs voisins slaves, les différences extérieures
s'effacent ainsi peu à peu entre les races, et lentement Russes et
Finnois se fondent ensemble au grand dommage du pittoresque. Le jour de
la fusion complète est heureusement encore éloigné.
[Footnote 48: Les Metchériaks sont une petite tribu turque de la Russie
orientale.]
Dans la soirée nous quittons Tsévilsk pour aller passer la nuit dans
un hameau voisin. L'_ispravnik_, d'une obligeance parfaite, nous fait
accompagner par un agent de police parlant tchouvache. Précaution qui
n'est point inutile: parmi les indigènes, l'usage du russe n'est pas
encore très répandu, beaucoup d'hommes le comprennent à peine et la
plupart des femmes n'en entendent pas un mot.
[Illustration: Femmes tchouvaches vues de dos.]
Excité par la présence du gendarme, notre cocher enlève ses chevaux
et en vingt-cinq minutes nous fait parcourir sept kilomètres. C'est
plaisir de galoper à travers ces plaines à la douce fraîcheur du soir.
Il semble que vous reveniez à la vie après la prostration de la journée
étouffante; cela fait l'effet d'un bain.
Dès notre arrivée au village, s'ouvre un marché très actif. Nous
achetons des _sorbanes_, des chemises de femme, des ceintures, des
ornements, des bonnets, bref toute une collection ethnographique.
Ces transactions nous permettent de faire connaissance avec les
Tchouvaches et nous servent en quelque sorte de préambule pour arriver
à la question principale. Aux environs du village se trouve un lieu de
sacrifice où les indigènes vont faire leurs dévotions et il s'agit de
décider quelque habitant à nous y conduire.
Les Tchouvaches ont été convertis au catholicisme grec. Mais sur eux
comme sur les Tchérémisses cette conversion n'a pas produit grand
résultat. En fait, le plus grand nombre de ces indigènes sont restés
fidèles à leurs anciennes croyances, et sur cette rive du Volga on
compte pour le moins encore 500 000 païens.
L'administration civile connaît les pratiques idolâtres des
Tchouvaches, mais fort sagement se désintéresse de tout prosélytisme
parmi ces païens. Ce serait inutilement exciter des haines et retarder
l'assimilation de la population.
La promesse d'un pourboire et les représentations énergiques de l'agent
eurent promptement raison des scrupules d'un indigène, et bientôt sous
sa conduite nous voici en route pour le sanctuaire. Le guide nous
fait marcher à travers un petit bois, afin de dissimuler notre marche
aux Tchouvaches qui travaillent dans la plaine. Évidemment il redoute
quelque mauvais traitement si ses coreligionnaires viennent à apprendre
notre visite. Le bonhomme retrouve seulement son sang-froid lorsqu'il
voit que nous nous bornons à photographier le lieu du sacrifice, sans
toucher à quoi que ce soit.
Ce lieu de sacrifice est situé à un kilomètre et demi du village, dans
un large et profond ravin parsemé de taillis de chênes[49]. C'est une
réunion de cuisines en plein vent. Il y a d'abord un grand échafaudage
long de 10 mètres, garni de 29 crochets en bois pour suspendre les
marmites; en dessous, on voit les traces encore fraîches de 41 foyers.
A côté se trouvent deux autres échafaudages beaucoup moins longs,
l'un garni de deux crochets, l'autre d'un seul, sans doute des autels
particuliers.
[Footnote 49: D'après Pallas, les lieux de sacrifice des Tchouvaches
seraient toujours situés au milieu de bouquets d'arbres et dans le
voisinage d'une source ou d'un ruisseau.]
Les femmes, nous a-t-on dit, n'assistent pas aux grands sacrifices, à
moins qu'elles ne soient veuves et qu'elles n'aient point de fils âgé
pour les représenter à la cérémonie. Si le renseignement est vrai, ce
serait un emprunt aux idées musulmanes.
Comme leurs voisins tchérémisses, les Tchouvaches sont animistes, leur
imagination peuple le monde extérieur d'esprits dont l'homme doit
s'assurer le concours pour vivre heureux et dans l'abondance, et le
moyen employé pour se concilier la faveur de ces êtres surnaturels est
de leur faire des sacrifices.
Nous n'avons vu aucune représentation anthropomorphe de ces divinités
et nous ignorons s'il en existe. Au congrès archéologique de Kazan en
1878 fut présentée une idole tchouvache, «une simple planchette de
bois, grossièrement taillée à la hache, sans aucune trace de dessin».
C'était la représentation du dieu Melym-Khousia, adoré aux environs de
Tchéboksari. Melym-Khousia habitait jadis chez les Tchérémisses sur
la «montagne qui produit du miel», raconte M. A. Rambaud[50]. Un beau
jour il quitta sa demeure pour aller s'établir sur la rive droite du
Volga, au village de Masslovoya, chez un Tchouvache ancien soldat,
nommé Ivan. En homme avisé, Ivan tira un fructueux parti de l'honneur
que lui faisait le dieu. Il lui accorda l'hospitalité, et aussitôt de
tous les environs les indigènes vinrent implorer Melym-Khousia. Pour
s'assurer son secours, les uns lui offraient de l'argent, les autres
de la volaille, toutes offrandes qu'Ivan n'avait garde de laisser
perdre, c'était autant de boni pour lui. Quand le zèle des fidèles
devenait moins ardent, le rusé compère s'en allait faire des tournées
aux environs, menaçant les habitants de la colère de Melym-Khousia,
s'ils ne le traitaient pas mieux. Et les Tchouvaches d'accourir et
Ivan de faire de bonnes affaires. Le dieu indigène faisait ainsi une
concurrence très préjudiciable à un sanctuaire orthodoxe voisin dédié
à saint Nicolas. Personne ne venait plus implorer le saint grec, et
un beau jour la police avertie vint saisir le dieu tchouvache et
le transporta de son sanctuaire au musée ethnographique de Kazan.
L'histoire date de la fin de 1870.
[Footnote 50: _Le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique_.]
[Illustration: Lieu de sacrifice tchouvache.]
La religion des Tchouvaches comporte des fêtes publiques[51] et des
cérémonies privées; toutes consistent en ripailles. Dans les grandes
solennités ou pour obtenir la réalisation d'un désir qui leur tient
au cœur, les indigènes immolent des chevaux et du gros bétail; pour
les petits sacrifices ils tuent des volailles, principalement des
oies. Jamais ils n'immolent de porcs; à leurs yeux c'est un animal
impur. Avant de procéder au sacrifice, raconte Pallas[52], les fidèles
soumettent l'animal à plusieurs épreuves pareilles à celles en usage
chez les Tchérémisses, pour s'assurer que le dieu accepte l'offrande.
[Footnote 51: D'après Pallas, en septembre a lieu un sacrifice pour
remercier les dieux de la récolte.]
[Footnote 52: _Voyages de M. P. S. Pallas en différentes provinces de
l'Empire russe et dans l'Asie septentrionale_, traduits de l'allemand
par M. Gauthier de la Peyrence. Paris, 1789.]
Les Tchouvaches mettent en pratique le dicton: charité bien ordonnée
commence par soi-même. Ils mangent la chair des victimes sacrifiées et
en l'honneur des dieux se contentent de faire brûler les os. Dans les
cérémonies publiques la direction du culte, si l'on peut s'exprimer
ainsi, et la charge d'immoler les animaux appartiennent à des prêtres
appelés _iomzi_, dont la situation paraît équivalente à celle des
_kartes_ chez les Tchérémisses. En tous temps le _iomzi_ jouit d'un
certain prestige auprès de ses compatriotes, joignant au sacerdoce les
professions de rebouteur et de charlatan.
Les fêtes publiques portent le nom de _simik_; elles durent
généralement plusieurs jours. Un jour les habitants d'un village
sacrifient et de tous les environs on vient prendre part à l'agape
sacrée, puis le lendemain c'est au tour d'un autre hameau de régaler
les hommes en l'honneur des dieux. Les différents villages s'offrent
ainsi une série de tournées.
Pendant toute la durée des fêtes, les Tchouvaches ne doivent pas
travailler, même en cas d'urgence. Ceux qui transgressent cette défense
risquent une correction; il y a quelques années, un indigène aurait
été tué pour n'avoir point respecté cette coutume. Du 24 au 29 juin les
indigènes célèbrent une grande fête. Quelque temps auparavant, le jeudi
qui précède la Trinité du calendrier russe, a lieu la commémoration des
morts. La cérémonie consiste en ripailles et beuveries; ce jour-là,
nous disait l'_ispravnik_ de Tsévilsk, le cimetière devient un cabaret.
[Illustration: Chaise tchouvache.]
Les sacrifices privés sont faits en vue d'obtenir la guérison d'un
malade ou à l'occasion des principaux événements de la vie domestique,
naissance, mariage. Ainsi, après que la demande du jeune homme a été
agréée par la jeune fille, celui-ci rend grâce aux dieux, en faisant un
petit sacrifice à la première bifurcation qu'il rencontre sur sa route.
Il répand, par exemple, sur le sol de l'eau-de-vie.
Voici maintenant une recette de médecine populaire qui nous a été
communiquée par les Tchouvaches. Elle remplace pour eux les pastilles
Géraudel. Si elle n'est pas efficace, elle se recommande par sa
simplicité. Êtes-vous enrhumé, vous n'avez qu'à jeter des œufs dans un
puits et vous êtes débarrassé de votre toux.
Tous les peuples d'origine finnoise ont pour l'ours une sorte de
vénération et supposent à cet animal un pouvoir surnaturel. Les
Tchouvaches partagent ces superstitions et attribuent aux excréments de
maître Martin le pouvoir de purifier l'endroit où il les dépose. Aussi,
lorsque des saltimbanques promènent dans la campagne quelques-uns de
ces animaux, ne manquent-ils pas de les faire entrer dans la cour de
leurs habitations.
Chez les Tchouvaches nous n'avons observé qu'un seul instrument de
musique, une cithare pareille à celle des Tchérémisses. Leur danse
consiste en sautillements accompagnés de battements de mains.
Le 7 juillet, nous revenons sur le Volga à Soundéri, ou Marjinskii,
petite ville située en aval de Tchéboksari. En attendant le vapeur qui
doit nous transporter à Kazan, nous allons visiter Kakchamar, village
habité par des Tchérémisses de montagnes, bien qu'il soit situé sur la
rive des prairies.
On traverse en bac le Volga, divisé en deux bras par un îlot constitué
de fines particules sablonneuses, puis on court à travers une riante
campagne fraîche et ombreuse. Les habitants de Kakchamar ne présentent
aucune différence appréciable avec les Tchérémisses que nous avons vus
jusqu'ici, ils nous semblent seulement avoir plus subi l'influence
russe que leurs congénères des environs de Tsarévokoktchaïsk. Les
broderies qui ornent les vêtements des femmes sont sans art et sans
caractère.
Nous passons une partie de la nuit sur le ponton de Soundéri à
attendre le vapeur. C'est demain grande fête à Kazan. Tous les ans à
pareille époque, on transporte la célèbre image de Notre-Dame de Kazan
d'un couvent situé aux environs de la ville, dans l'une des églises du
Kremlin, où elle demeure quelque temps. Cette icone jouit d'une grande
réputation dans toute la Russie, et de très loin une foule de fidèles
vient assister à la procession. Lorsque le paquebot arrive à Soundéri,
il est déjà bondé d'une foule de pèlerins.
Le lendemain, à notre arrivée à Kazan, une foule compacte garnit
les talus des remparts du Kremlin le long desquels doit passer la
procession. De loin la masse rouge des femmes fait l'effet d'un immense
champ de coquelicots. Il est neuf heures du matin et le cortège ne
passera qu'à midi, néanmoins tout le monde attend calme et résigné,
sous un soleil ardent de 35° à 40° et sous une pluie de poussière!
Aujourd'hui nous voyons Kazan sous un de ses mauvais côtés. La
poussière tombe dru, comme une ondée; au lieu d'eau c'est du sable qui
tombe du ciel.
J'aurais vivement désiré voir le défilé de la procession, mais pour
cela il eût fallu rester tête nue sous un soleil flamboyant. Je
n'assistai qu'à la fin de la cérémonie, et bien m'en prit: à plus de
200 mètres de la procession il fallait se découvrir, et à l'ombre le
thermomètre s'élevait à +27°. Néanmoins aucun des pieux assistants ne
paraissait s'apercevoir de la chaleur. La foi protège de tout!
Avec cette foule de fidèles, impossible de trouver un coin dans
un hôtel. Le bon Latif, le préparateur de M. Mislavsky, m'offrit
l'hospitalité dans son sous-sol de l'Université sur un canapé en bois.
Ce fut ma première bonne nuit en Russie et le lendemain j'étais frais
et dispos pour le voyage de Perm.
CHAPITRE VI
LES PERMIAKS
La Kama.--Perm.--Les Permiaks.--Costumes et habitations de ces
indigènes.
Les plaines ensoleillées de Kazan et leur grouillement multicolore
de races diverses sont maintenant loin de nous. Nous avons quitté la
région asiatique du Volga pour nous diriger vers Tcherdine, point de
départ de notre exploration projetée dans le bassin de la Petchora.
De Kazan à Tcherdine c'est une navigation de 1 400 kilomètres, la
distance de Paris à Dantzig. On descend le Volga sur une centaine de
verstes, et le reste du trajet se fait par son affluent, la Kama,
presque aussi important que le fleuve lui-même.
En Russie, les fleuves, comme toutes choses d'ailleurs, sont hors de
proportions avec ce que nous sommes habitués à voir. La Kama, par
exemple, est d'un tiers plus longue que le Rhin, et de simples rivières
telles que ses affluents, la Bielaya et la Viatka, ont un développement
de cours dépassant celui de la Loire et de la Seine.