A quatre heures du matin nous sommes à Kazan. Quelques heures de

sommeil et nous voici de nouveau frais et dispos avec le projet de

partir le soir même pour le pays des Tchouvaches.

Le principal groupe de ces Finnois est cantonné sur la rive droite du

Volga dans les arrondissements de Tsévilsk et de Tchéboksari. En amont

de Kazan, sur la rive droite du Volga, derrière une mince ligne de

colonies russes, ces Finnois forment un noyau compact de plus de 500

000 individus.

De Kazan à Tchéboksari c'est un petit voyage de 120 verstes par le

Volga. A minuit nous sommes au port, mais point de vapeur. Une,

deux heures se passent, rien ne vient. En France, les voyageurs

pesteraient, interrogeraient les employés et s'emporteraient contre

l'administration. Ici tout le monde reste calme et résigné, le Russe

a l'habitude d'attendre. La nuit est magnifique, une de ces nuits

d'Orient chaudes et lumineuses avec une grosse lune toute jaune. Devant

nous s'ouvre le large fossé noir du fleuve, ponctué de fanaux. On

dirait une ville flottante. Pas un souffle de vent, un air mort; de

la berge sablonneuse sortent des bouffées de chaleur comme d'un feu

souterrain. Parfois au milieu du grand silence un clapotement d'eau

amorti, fugitif, comme un demi-réveil après un profond sommeil. On a la

sensation du repos de toutes choses après la cuisson de la journée. A

trois heures le paquebot arrive et de suite nous embarquons.

Dès dix heures du matin la chaleur est accablante, avec un vent

desséchant. A 1 heure de l'après-midi, +32° à l'ombre avec une pression

de 749. Pendant notre séjour dans cette région le baromètre est resté

très bas; la chaleur n'en était que plus sensible. Dans ma cabine,

située à l'ombre et bien ventilée, couché sur le sofa, je sue comme une

fontaine.

Dans l'après-midi, arrivée à Tchéboksari (5 000 habitants, tous

Russes), sans intérêt, comme toutes les petites villes de Russie. A

la maison de poste on nous donne un bouge pour déposer nos bagages;

nulle part ici il n'existe d'auberge de campagne, comme dans nos pays

de l'Europe occidentale. Quand nous sortons, le patron ferme la porte

avec un cadenas et nous en remet la clé. On ne se fie pas à l'honnêteté

du voisin. Depuis mon arrivée en Russie, que d'histoires de voleurs ne

m'a-t-on point racontées: à croire les indigènes, on serait exposé à

chaque instant à être dévalisé; en cela comme en beaucoup de choses il

faut faire une part très large à l'exagération slave. La Russie vaut

mieux que ne le disent les Russes.

Le soir même nous partons en _plétionka_, conduits par un Tchouvache.

Pas brillant notre attelage, deux pauvres biques qui s'en vont

trottinant, sans rien de l'allure vive habituelle aux chevaux russes.

«Plus vite!» crions-nous à notre cocher tchouvache, et le bonhomme de

nous expliquer en mauvais russe que ses chevaux ont déjà fourni une

trotte de 85 kilomètres et que pour arriver au gîte il leur reste à

parcourir 21 kilomètres. Pour toute nourriture pendant cette longue

étape les pauvres bêtes n'ont brouté qu'un peu d'herbe sur les bords de

la route. «On n'a faim que lorsqu'on a l'habitude de manger», ajoute

philosophiquement notre automédon.

Ici bêtes et gens sont d'une résistance surprenante. Aussi facilement

qu'ils absorbent des repas pantagruéliques, les Russes se serrent le

ventre. Repus ou à jeun, ils marchent avec une égale endurance. Pendant

toute une journée un cavalier galopera; un morceau de pain et quelques

verres de thé suffiront à sa nourriture, et sa monture se contentera

d'un peu d'herbe. Le cheval russe est le meilleur cheval du monde et le

Russe l'Européen le plus endurci à la fatigue et aux privations. Jugez,

par suite, de la force de l'armée: c'est le meilleur instrument de

guerre existant actuellement.

Aujourd'hui les exploits de nos grands-pères pendant les guerres de

la Révolution et de l'Empire nous sont un sujet d'étonnement. Leurs

marches rapides à travers l'Europe, leur résistance à la faim et aux

privations de tout genre, donnent l'idée d'une autre virilité que la

nôtre. Tout cela nous paraît extraordinaire à nous autres affaiblis par

le bien-être. Le peuple russe laisse la même impression. Ce sont des

gens d'il y a un siècle, habitués, comme nos grands-pères, dès leur

enfance à tous les efforts de la vie physique.

Toujours le même aspect, des plaines largement ondulées, couvertes de

moissons. On passe un boursouflement et de l'autre côté c'est le même

spectacle. Pays quelconque, sans caractère, qui pourrait aussi bien

se trouver en France qu'en Russie. Seule la poussière est spéciale

à cette partie de l'Europe. Sur ces terres très légères, le moindre

vent soulève des tourbillons de fines particules. Aujourd'hui le ciel

en est gris; lorsque ces nuages tombent, on est aveuglé et suffoqué.

En Russie, il existe deux éléments supplémentaires: la poussière et

la boue. Qui n'a vu que nos pays ne peut se faire une idée de leur

importance dans l'Europe orientale.

Le pays est très habité. Comme les Tchérémisses, les Tchouvaches vivent

en de petits hameaux épars au milieu des plaines. Quinze, vingt maisons

entourées par des plantations de bouleaux, toujours sur le bord d'un

ravin où traîne un ruisseau vaseux. En dehors de ces ruisselets, point

d'eau dans la plaine.

Notre étape se termine au village tchouvache d'Abachévo. Dans chacune

des bourgades situées en dehors des routes postales, il y a une maison

dont le propriétaire a charge de loger les voyageurs. Cette hospitalité

est très simple, cependant le logement est beaucoup plus propre que

dans les affreux cabarets des petites villes. La maison où nous avons

pris gîte se distingue même sous ce rapport; les bancs et la table de

la chambre principale ont été lavés et les murs grattés. Notre hôte,

du reste, a des habitudes de propreté étonnantes pour un Tchouvache:

s'étant noirci les mains avec du charbon, il se lave immédiatement.

Très simple l'habitation tchouvache: une maisonnette en bois précédée

d'un petit perron couvert d'un toit à deux auvents. Au milieu un

couloir ouvrant à gauche sur un magasin à blé, à droite sur la chambre

de famille, occupée en grande partie par le poêle russe traditionnel.

Devant la maison, une cour rectangulaire bordée de hangars, d'étables,

de magasins, et séparée de la rue par une clôture. Derrière chaque

habitation s'étend un jardin. C'est en somme la même architecture que

chez les Tchérémisses.

[Illustration: Village d'Abachévo.]

Le lendemain, en route pour Tsévilsk. A quelques kilomètres d'Abachévo,

la plaine verse dans un fond où se trouve Tsévilsk. De loin la ville

est signalée par une nuée de poussière produite par le mouvement de la

foire. Il y a là 5 à 6 000 Tchouvaches réunis sur un espace de quelques

hectares. Chaque matin, des villages environnants arrivent en foule

les indigènes; ils s'amusent là toute la journée, et, le soir venu,

retournent chez eux pour recommencer le lendemain jusqu'à la fin de la

fête. C'est le même spectacle que dans nos pays: des animaux que l'on

vend et que l'on achète, des lignes de baraques où l'on débite de la

cotonnade, des verroteries, de la ferraille, de l'épicerie, etc., enfin

des chevaux de bois.

Autour de l'appareil, foule compacte. Il y a d'abord les gens qui se

donnent le luxe de faire un tour sur la mécanique, puis il y a ceux

qui, moyennant finance, ont été admis dans l'enceinte d'une palissade

au plaisir de contempler les heureux de cette terre montés sur les

chevaux de bois, enfin, par derrière, une masse compacte regarde ceux

qui voient quelque chose.

Mais bientôt nous faisons concurrence aux saltimbanques. Nous

installons les appareils de photographie et invitons les assistants à

venir poser. De tous côtés on accourt; pour maintenir l'ordre autour de

nous, l'aide de deux agents de police n'est pas de trop.

Comme le montrent les photographies ci-contre, les costumes des

Tchouvaches présentent une très grande ressemblance avec ceux des

Tchérémisses. Le vêtement des hommes est le même, et celui des femmes

ne diffère de ceux que nous avons vus de l'autre côté du Volga que par

des détails d'ornementation.

[Illustration: Tchouvaches de Tsévilsk.]

Les femmes tchouvaches ont, comme les Tchérémisses, un costume

masculin, un petit pantalon et une chemise-jupe en toile, généralement

blanche, ornée de broderies en soie rouge et de rubans également

rouges, du moins aux environs de Tsévilsk[47]. Toutes portent un

tablier bordé dans le bas de broderies multicolores. Très curieuse

est leur coiffure. Pour les jeunes filles, c'est une toque en cuir,

agrémentée de dessins géométriques formés de perles de verre de

différentes couleurs avec une garniture de petits disques d'argent

simulant d'anciennes monnaies. Une jugulaire chargée de pièces d'argent

maintient la coiffure. Les femmes mariées ont la nuque et le cou

enveloppés d'une serviette (_sorbane_) assez semblable au _charpane_

tchérémisse et dont les deux pans tombent dans le dos comme ceux d'une

écharpe. Par-dessus, les riches portent un bonnet cylindrique orné de

disques d'argent et de pièces de monnaie, auquel est suspendue par

derrière une longue bande d'étoffe garnie aussi de pièces d'argent. Sur

certaines de ces coiffures il y a pour 300 francs de numéraire, et les

femmes aisées en ont bien pour une somme égale autour du cou et sur la

poitrine. Toutes ont un collier de pièces d'argent, et, attachée au col

de la chemise, une bande d'étoffe garnie de numéraire, enfin sur la

poitrine un ou deux plastrons couverts de petits disques ou de vieilles

pièces d'argent. Ajoutez à cela d'autres colliers et des pendeloques de

_kauris_ ou de perles de verre, ballottant sur la poitrine et dans le

dos. Pour terminer la description des toilettes tchouvaches signalons

la ceinture des femmes, ornée sur les côtés de glands en laine rouge,

de _kauris_, et garnie à la chute du dos d'une sorte de croupière. Sur

les hanches les élégantes attachent de longs cordonnets chargés de

morceaux de cuivre, très bruyants. Lorsque marchent des femmes parées

de ces singuliers bijoux, vous croiriez qu'on remue un magasin de

vieille ferraille. Jugez de l'aspect pittoresque de la foire avec tous

ces costumes bizarres.

[Footnote 47: Du temps de Pallas, les broderies étaient rouges,

bleues ou noires. Aujourd'hui encore les couleurs varient suivant les

districts.]

[Illustration: Tchouvaches de Tsévilsk.]

Hommes et femmes sont grands et vigoureux. Tous laissent l'impression

d'une race vivace. Beaucoup de femmes ont conservé le type finnois bien

accusé. Ici du moins les Tchouvaches paraissent s'être peu mêlés aux

Tatars. On nous montre cependant dans la foule des métis tchouvaches

tatars que l'on appelle ici Metchériaks[48]. Des unions ont lieu

également entre ces Finnois et les paysans russes. Dans le voisinage

des villes, les Tchouvaches abandonnent leurs costumes pour adopter

les vêtements de leurs voisins slaves, les différences extérieures

s'effacent ainsi peu à peu entre les races, et lentement Russes et

Finnois se fondent ensemble au grand dommage du pittoresque. Le jour de

la fusion complète est heureusement encore éloigné.

[Footnote 48: Les Metchériaks sont une petite tribu turque de la Russie

orientale.]

Dans la soirée nous quittons Tsévilsk pour aller passer la nuit dans

un hameau voisin. L'_ispravnik_, d'une obligeance parfaite, nous fait

accompagner par un agent de police parlant tchouvache. Précaution qui

n'est point inutile: parmi les indigènes, l'usage du russe n'est pas

encore très répandu, beaucoup d'hommes le comprennent à peine et la

plupart des femmes n'en entendent pas un mot.

[Illustration: Femmes tchouvaches vues de dos.]

Excité par la présence du gendarme, notre cocher enlève ses chevaux

et en vingt-cinq minutes nous fait parcourir sept kilomètres. C'est

plaisir de galoper à travers ces plaines à la douce fraîcheur du soir.

Il semble que vous reveniez à la vie après la prostration de la journée

étouffante; cela fait l'effet d'un bain.

Dès notre arrivée au village, s'ouvre un marché très actif. Nous

achetons des _sorbanes_, des chemises de femme, des ceintures, des

ornements, des bonnets, bref toute une collection ethnographique.

Ces transactions nous permettent de faire connaissance avec les

Tchouvaches et nous servent en quelque sorte de préambule pour arriver

à la question principale. Aux environs du village se trouve un lieu de

sacrifice où les indigènes vont faire leurs dévotions et il s'agit de

décider quelque habitant à nous y conduire.

Les Tchouvaches ont été convertis au catholicisme grec. Mais sur eux

comme sur les Tchérémisses cette conversion n'a pas produit grand

résultat. En fait, le plus grand nombre de ces indigènes sont restés

fidèles à leurs anciennes croyances, et sur cette rive du Volga on

compte pour le moins encore 500 000 païens.

L'administration civile connaît les pratiques idolâtres des

Tchouvaches, mais fort sagement se désintéresse de tout prosélytisme

parmi ces païens. Ce serait inutilement exciter des haines et retarder

l'assimilation de la population.

La promesse d'un pourboire et les représentations énergiques de l'agent

eurent promptement raison des scrupules d'un indigène, et bientôt sous

sa conduite nous voici en route pour le sanctuaire. Le guide nous

fait marcher à travers un petit bois, afin de dissimuler notre marche

aux Tchouvaches qui travaillent dans la plaine. Évidemment il redoute

quelque mauvais traitement si ses coreligionnaires viennent à apprendre

notre visite. Le bonhomme retrouve seulement son sang-froid lorsqu'il

voit que nous nous bornons à photographier le lieu du sacrifice, sans

toucher à quoi que ce soit.

Ce lieu de sacrifice est situé à un kilomètre et demi du village, dans

un large et profond ravin parsemé de taillis de chênes[49]. C'est une

réunion de cuisines en plein vent. Il y a d'abord un grand échafaudage

long de 10 mètres, garni de 29 crochets en bois pour suspendre les

marmites; en dessous, on voit les traces encore fraîches de 41 foyers.

A côté se trouvent deux autres échafaudages beaucoup moins longs,

l'un garni de deux crochets, l'autre d'un seul, sans doute des autels

particuliers.

[Footnote 49: D'après Pallas, les lieux de sacrifice des Tchouvaches

seraient toujours situés au milieu de bouquets d'arbres et dans le

voisinage d'une source ou d'un ruisseau.]

Les femmes, nous a-t-on dit, n'assistent pas aux grands sacrifices, à

moins qu'elles ne soient veuves et qu'elles n'aient point de fils âgé

pour les représenter à la cérémonie. Si le renseignement est vrai, ce

serait un emprunt aux idées musulmanes.

Comme leurs voisins tchérémisses, les Tchouvaches sont animistes, leur

imagination peuple le monde extérieur d'esprits dont l'homme doit

s'assurer le concours pour vivre heureux et dans l'abondance, et le

moyen employé pour se concilier la faveur de ces êtres surnaturels est

de leur faire des sacrifices.

Nous n'avons vu aucune représentation anthropomorphe de ces divinités

et nous ignorons s'il en existe. Au congrès archéologique de Kazan en

1878 fut présentée une idole tchouvache, «une simple planchette de

bois, grossièrement taillée à la hache, sans aucune trace de dessin».

C'était la représentation du dieu Melym-Khousia, adoré aux environs de

Tchéboksari. Melym-Khousia habitait jadis chez les Tchérémisses sur

la «montagne qui produit du miel», raconte M. A. Rambaud[50]. Un beau

jour il quitta sa demeure pour aller s'établir sur la rive droite du

Volga, au village de Masslovoya, chez un Tchouvache ancien soldat,

nommé Ivan. En homme avisé, Ivan tira un fructueux parti de l'honneur

que lui faisait le dieu. Il lui accorda l'hospitalité, et aussitôt de

tous les environs les indigènes vinrent implorer Melym-Khousia. Pour

s'assurer son secours, les uns lui offraient de l'argent, les autres

de la volaille, toutes offrandes qu'Ivan n'avait garde de laisser

perdre, c'était autant de boni pour lui. Quand le zèle des fidèles

devenait moins ardent, le rusé compère s'en allait faire des tournées

aux environs, menaçant les habitants de la colère de Melym-Khousia,

s'ils ne le traitaient pas mieux. Et les Tchouvaches d'accourir et

Ivan de faire de bonnes affaires. Le dieu indigène faisait ainsi une

concurrence très préjudiciable à un sanctuaire orthodoxe voisin dédié

à saint Nicolas. Personne ne venait plus implorer le saint grec, et

un beau jour la police avertie vint saisir le dieu tchouvache et

le transporta de son sanctuaire au musée ethnographique de Kazan.

L'histoire date de la fin de 1870.

[Footnote 50: _Le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique_.]

[Illustration: Lieu de sacrifice tchouvache.]

La religion des Tchouvaches comporte des fêtes publiques[51] et des

cérémonies privées; toutes consistent en ripailles. Dans les grandes

solennités ou pour obtenir la réalisation d'un désir qui leur tient

au cœur, les indigènes immolent des chevaux et du gros bétail; pour

les petits sacrifices ils tuent des volailles, principalement des

oies. Jamais ils n'immolent de porcs; à leurs yeux c'est un animal

impur. Avant de procéder au sacrifice, raconte Pallas[52], les fidèles

soumettent l'animal à plusieurs épreuves pareilles à celles en usage

chez les Tchérémisses, pour s'assurer que le dieu accepte l'offrande.

[Footnote 51: D'après Pallas, en septembre a lieu un sacrifice pour

remercier les dieux de la récolte.]

[Footnote 52: _Voyages de M. P. S. Pallas en différentes provinces de

l'Empire russe et dans l'Asie septentrionale_, traduits de l'allemand

par M. Gauthier de la Peyrence. Paris, 1789.]

Les Tchouvaches mettent en pratique le dicton: charité bien ordonnée

commence par soi-même. Ils mangent la chair des victimes sacrifiées et

en l'honneur des dieux se contentent de faire brûler les os. Dans les

cérémonies publiques la direction du culte, si l'on peut s'exprimer

ainsi, et la charge d'immoler les animaux appartiennent à des prêtres

appelés _iomzi_, dont la situation paraît équivalente à celle des

_kartes_ chez les Tchérémisses. En tous temps le _iomzi_ jouit d'un

certain prestige auprès de ses compatriotes, joignant au sacerdoce les

professions de rebouteur et de charlatan.

Les fêtes publiques portent le nom de _simik_; elles durent

généralement plusieurs jours. Un jour les habitants d'un village

sacrifient et de tous les environs on vient prendre part à l'agape

sacrée, puis le lendemain c'est au tour d'un autre hameau de régaler

les hommes en l'honneur des dieux. Les différents villages s'offrent

ainsi une série de tournées.

Pendant toute la durée des fêtes, les Tchouvaches ne doivent pas

travailler, même en cas d'urgence. Ceux qui transgressent cette défense

risquent une correction; il y a quelques années, un indigène aurait

été tué pour n'avoir point respecté cette coutume. Du 24 au 29 juin les

indigènes célèbrent une grande fête. Quelque temps auparavant, le jeudi

qui précède la Trinité du calendrier russe, a lieu la commémoration des

morts. La cérémonie consiste en ripailles et beuveries; ce jour-là,

nous disait l'_ispravnik_ de Tsévilsk, le cimetière devient un cabaret.

[Illustration: Chaise tchouvache.]

Les sacrifices privés sont faits en vue d'obtenir la guérison d'un

malade ou à l'occasion des principaux événements de la vie domestique,

naissance, mariage. Ainsi, après que la demande du jeune homme a été

agréée par la jeune fille, celui-ci rend grâce aux dieux, en faisant un

petit sacrifice à la première bifurcation qu'il rencontre sur sa route.

Il répand, par exemple, sur le sol de l'eau-de-vie.

Voici maintenant une recette de médecine populaire qui nous a été

communiquée par les Tchouvaches. Elle remplace pour eux les pastilles

Géraudel. Si elle n'est pas efficace, elle se recommande par sa

simplicité. Êtes-vous enrhumé, vous n'avez qu'à jeter des œufs dans un

puits et vous êtes débarrassé de votre toux.

Tous les peuples d'origine finnoise ont pour l'ours une sorte de

vénération et supposent à cet animal un pouvoir surnaturel. Les

Tchouvaches partagent ces superstitions et attribuent aux excréments de

maître Martin le pouvoir de purifier l'endroit où il les dépose. Aussi,

lorsque des saltimbanques promènent dans la campagne quelques-uns de

ces animaux, ne manquent-ils pas de les faire entrer dans la cour de

leurs habitations.

Chez les Tchouvaches nous n'avons observé qu'un seul instrument de

musique, une cithare pareille à celle des Tchérémisses. Leur danse

consiste en sautillements accompagnés de battements de mains.

Le 7 juillet, nous revenons sur le Volga à Soundéri, ou Marjinskii,

petite ville située en aval de Tchéboksari. En attendant le vapeur qui

doit nous transporter à Kazan, nous allons visiter Kakchamar, village

habité par des Tchérémisses de montagnes, bien qu'il soit situé sur la

rive des prairies.

On traverse en bac le Volga, divisé en deux bras par un îlot constitué

de fines particules sablonneuses, puis on court à travers une riante

campagne fraîche et ombreuse. Les habitants de Kakchamar ne présentent

aucune différence appréciable avec les Tchérémisses que nous avons vus

jusqu'ici, ils nous semblent seulement avoir plus subi l'influence

russe que leurs congénères des environs de Tsarévokoktchaïsk. Les

broderies qui ornent les vêtements des femmes sont sans art et sans

caractère.

Nous passons une partie de la nuit sur le ponton de Soundéri à

attendre le vapeur. C'est demain grande fête à Kazan. Tous les ans à

pareille époque, on transporte la célèbre image de Notre-Dame de Kazan

d'un couvent situé aux environs de la ville, dans l'une des églises du

Kremlin, où elle demeure quelque temps. Cette icone jouit d'une grande

réputation dans toute la Russie, et de très loin une foule de fidèles

vient assister à la procession. Lorsque le paquebot arrive à Soundéri,

il est déjà bondé d'une foule de pèlerins.

Le lendemain, à notre arrivée à Kazan, une foule compacte garnit

les talus des remparts du Kremlin le long desquels doit passer la

procession. De loin la masse rouge des femmes fait l'effet d'un immense

champ de coquelicots. Il est neuf heures du matin et le cortège ne

passera qu'à midi, néanmoins tout le monde attend calme et résigné,

sous un soleil ardent de 35° à 40° et sous une pluie de poussière!

Aujourd'hui nous voyons Kazan sous un de ses mauvais côtés. La

poussière tombe dru, comme une ondée; au lieu d'eau c'est du sable qui

tombe du ciel.

J'aurais vivement désiré voir le défilé de la procession, mais pour

cela il eût fallu rester tête nue sous un soleil flamboyant. Je

n'assistai qu'à la fin de la cérémonie, et bien m'en prit: à plus de

200 mètres de la procession il fallait se découvrir, et à l'ombre le

thermomètre s'élevait à +27°. Néanmoins aucun des pieux assistants ne

paraissait s'apercevoir de la chaleur. La foi protège de tout!

Avec cette foule de fidèles, impossible de trouver un coin dans

un hôtel. Le bon Latif, le préparateur de M. Mislavsky, m'offrit

l'hospitalité dans son sous-sol de l'Université sur un canapé en bois.

Ce fut ma première bonne nuit en Russie et le lendemain j'étais frais

et dispos pour le voyage de Perm.

CHAPITRE VI

LES PERMIAKS

La Kama.--Perm.--Les Permiaks.--Costumes et habitations de ces

indigènes.

Les plaines ensoleillées de Kazan et leur grouillement multicolore

de races diverses sont maintenant loin de nous. Nous avons quitté la

région asiatique du Volga pour nous diriger vers Tcherdine, point de

départ de notre exploration projetée dans le bassin de la Petchora.

De Kazan à Tcherdine c'est une navigation de 1 400 kilomètres, la

distance de Paris à Dantzig. On descend le Volga sur une centaine de

verstes, et le reste du trajet se fait par son affluent, la Kama,

presque aussi important que le fleuve lui-même.

En Russie, les fleuves, comme toutes choses d'ailleurs, sont hors de

proportions avec ce que nous sommes habitués à voir. La Kama, par

exemple, est d'un tiers plus longue que le Rhin, et de simples rivières

telles que ses affluents, la Bielaya et la Viatka, ont un développement

de cours dépassant celui de la Loire et de la Seine.

A travers la Russie boréale · 第 5 / 18 段