«Aide-nous à vivre bien, maintiens notre vie dans le bien-être, ajoute

beaucoup d'années à notre vie.»

Les bois sont les temples des Tchérémisses. A certaines parties des

forêts et à certains bosquets, ils attribuent un caractère sacré, et

c'est là qu'ils célèbrent leurs principales cérémonies. Dans ce choix

se révèle l'esprit poétique commun à toutes les races finnoises. Une

belle futaie n'est-elle pas le plus magnifique des temples? Dans ces

bois sacrés, défense de couper un arbre, même une branche, et si

quelque chrétien vient à transgresser cette prescription, il court de

grands risques.

Lorsqu'un bois sacré a été profané, un sacrifice purificatoire est

immédiatement accompli. On apporte dans le sanctuaire une volaille

domestique, et on la torture jusqu'à ce que mort s'ensuive. Après

l'avoir plumée et fait cuire, on la jette sur le brasier en appelant

sur le coupable la malédiction divine: «Découvre celui qui a abattu

cet arbre, crient les Tchérémisses, et donne-lui la mort comme à cet

oiseau».

Au cours de notre excursion nous avons visité deux sanctuaires

tchérémisses. L'un était une belle futaie de tilleuls et de chênes,

perchée sur une colline au-dessus d'un vallon plein de fraîcheur. Un

poète n'eût pas mieux choisi, dans ces campagnes brûlées, une retraite

pour y rêver. Sur la lisière du bois était planté un poteau surmonté

d'une image orthodoxe protectrice des récoltes. A côté s'ouvrait au

milieu de la futaie un étroit sentier à moitié embroussaillé. Nous

nous y engageons; à peine avons-nous fait quelques pas que voici le

sol couvert d'ossements d'animaux domestiques, notamment de crânes

de moutons et de veaux. Aux arbres du sentier sont suspendues des

boîtes en écorce de bouleau et de tilleul renfermant des ossements.

Un jeune chêne porte la dépouille d'un lièvre, offrande de quelque

chasseur. Cette allée d'_ex-voto_ conduit à une clairière qui forme

le sanctuaire. Devant un chêne à moitié mort se trouve un foyer sur

lequel on a fait récemment brûler les os d'un animal; la tête est

encore intacte. Au tronc de l'arbre sont fixés deux petits cierges, et

à toutes les branches voisines sont accrochées des offrandes comme sur

les bords du sentier. Un peu plus loin se trouve une seconde clairière,

pareille à la première.

Le second lieu sacré que j'ai visité était un bouquet de tilleuls et

de sapins, isolé dans les champs, à quelques centaines de mètres d'un

village. Au milieu était disposé un foyer surmonté d'une traverse pour

supporter les marmites destinées au repas sacré.

De même que dans la plupart des religions il existe des temples et

des oratoires particuliers, pareillement les Tchérémisses ont des bois

où ils accomplissent les sacrifices publics, et d'autres réservés à

l'usage des familles.

Quand un Tchérémisse se marie, il plante dans la forêt plusieurs arbres

qu'il consacre à différents dieux. Ainsi se forment les bosquets

particuliers.

Il y a d'autre part une seconde division à signaler dans ces lieux

sacrés. Les uns sont consacrés aux dieux, les autres aux esprits

(_keremet_). Aux yeux des indigènes ce serait un sacrilège d'invoquer

les _keremet_ et même de prononcer leurs noms dans un bois réservé à

l'adoration des _ioumas_.

La plupart des voyageurs donnent à ces sanctuaires le nom de _keremet_,

confondant ainsi le temple avec le dieu. Cette expression est du reste

comprise des indigènes dans ce sens. D'après Iakoliev, les Tchérémisses

les appelleraient _jumo oto_ (bosquet divin) et, suivant M. Smirnov,

_kiouçote_.

Les _kiouçotes_ ne sont pas réservés spécialement à tel ou tel dieu,

on y célèbre des cérémonies en l'honneur de toutes les divinités

indistinctement. Mais généralement quelques arbres sont consacrés à

certains dieux. Les différentes cérémonies religieuses, prières et

sacrifices, sont accomplies sous la direction de vieillards (_karte_)

qui ont en quelque sorte, dans la société tchérémisse, le caractère de

prêtres. Ils récitent les prières, invoquent les dieux et président

les sacrifices; ils ont des aides appelés _ousso_, chargés de tuer les

animaux. Pour chaque fête et pour chaque dieu, la population élit un

_karte_ particulier.

Le vendredi est le jour consacré au culte par ces Finnois.

Dans la religion tchérémisse comme dans toutes celles qui ne

relèvent pas du rationalisme, l'offrande, croient les fidèles, est

le plus sûr moyen de gagner la protection des dieux, et pour obtenir

l'accomplissement de leurs vœux, les Finnois accomplissent des

sacrifices en l'honneur des divinités. Naturellement l'offrande est en

rapport avec l'importance du désir dont on sollicite la réalisation,

et la place occupée par le dieu dans la hiérarchie divine. Ainsi

aux _ioumas_ on offre un cheval, au _pouïrcho_ un bœuf, à la mère

du _iouma_ une vache, le _skatché scoukché_ doit se contenter d'un

canard ou d'une oie. Pour que le sacrifice ait l'effet voulu, il est

nécessaire que le dieu auquel il est offert manifeste auparavant son

acceptation, et afin de préjuger les intentions divines, les fidèles

procèdent à deux épreuves. Si du plomb en fusion, en tombant, dessine

grossièrement la silhouette de l'animal que l'on a l'intention

d'abattre, c'est que le sacrifice est agréable. Dans le bois, avant

de tuer la victime, on l'asperge d'eau en prononçant la prière

suivante: «Grand dieu! secoue l'animal qui t'est offert, regarde-le

et accepte-le maintenant qu'il est purifié de toute impureté». Si la

bête se trémousse au contact de l'eau versée sur elle, le sacrifice

est agréé par les dieux. Demeure-t-elle impassible, on recommence

l'opération; si pendant cinq ou six aspersions, l'animal est toujours

resté immobile, on va en chercher une autre. Le noir est, croient les

indigènes, désagréable aux dieux et jamais on ne sacrifie un animal de

cette couleur. Les Tchérémisses du gouvernement d'Oufa augurent de la

direction de la fumée du brasier allumé pour la cérémonie si l'offrande

est agréable. La fumée monte-t-elle droit vers le ciel, le dieu accepte

le sacrifice; il le refuse si, au contraire, elle se répand au-dessus

du sol.

[Illustration: Femmes tchérémisses battant le blé.]

La cérémonie religieuse consiste en un repas sacré. L'animal est abattu

par l'_ousso_, puis cuit et mangé par les assistants. En l'honneur

du dieu on fait simplement brûler quelques petits morceaux de chair

et les os. Jadis les Tchérémisses offraient l'animal entier à la

divinité, maintenant ils sont devenus plus économes. Au lieu de faire

la dépense d'une tête de bétail, les fidèles se contentent souvent

d'apporter au dieu quelques morceaux du bœuf ou de la vache abattu

pour la consommation. Dans quelques districts même le sacrifice a

lieu simplement en effigie. En place d'un cheval ou d'une vache, les

Tchérémisses offrent à leurs divinités des gâteaux ayant la forme de

ces animaux. Durant l'agape sacrée, les fidèles boivent de l'hydromel,

de la bière et de l'eau-de-vie, et la cérémonie religieuse devient

bientôt une beuverie répugnante.

Le récit d'un savant russe, M. Kouznetzov, qui a pu assister à une

fête célébrée en l'honneur des ancêtres, n'est guère édifiant: «Sur

une natte d'écorce, étendue par terre à côté du bûcher, écrit-il, se

trouvait une auge remplie d'énormes quartiers de viande de cheval

bouillie, à côté étaient déposés un sac de sel et deux ou trois grands

pains. Aussitôt arrivés, les Tchérémisses puisaient à pleines mains des

morceaux de viande qu'ils avalaient en quelques minutes. L'appétit des

indigènes était pantagruélique; les quartiers de cheval et les pains

disparaissaient rapidement et en même temps les fidèles lampaient sans

arrêter. Aussi lors de pareilles fêtes plusieurs assistants tombent-ils

malades et souvent vont rejoindre dans l'autre monde ceux dont ils

célébraient la commémoration par ce festin.»

Plusieurs explications de ces sacrifices ont été proposées. D'après

certains auteurs, les Tchérémisses croient que les dieux mènent

dans un autre monde la même existence que les hommes ici-bas et par

suite qu'ils ont besoin d'animaux domestiques. En tuant un cheval ou

une vache, l'âme qu'ils supposent à cette bête rendra aux divinités

les mêmes services que l'animal sur cette terre. D'après d'autres

auteurs, ces sacrifices sont accomplis pour assurer l'alimentation des

divinités. Les dieux, tout comme les hommes, ont besoin de nourriture,

et les Tchérémisses se croient obligés de subvenir à leurs besoins.

Chaque fois qu'ils prennent un repas dans les champs ou à la maison,

ils jettent à terre un morceau pour les dieux. Mais à ces êtres

surnaturels l'arome des mets suffit pour satisfaire leur appétit;

dans les sacrifices importants, les fidèles mangent donc la chair de

l'animal. Les Finnois ont une casuistique digne d'un peuple très élevé

en civilisation.

Les hommes supposent toujours aux dieux leurs défauts, et quoique les

Tchérémisses m'aient paru honnêtes, ils n'ont pas une très grande

confiance dans la loyauté de leurs divinités. Aussi, de crainte

qu'après un sacrifice les _ioumas_ ne soient pas satisfaits et

redemandent de nouvelles victimes, le _karte_ s'écrie en s'adressant

aux dieux: «Ne dites pas maintenant que vous avez bu et mangé sans

savoir qui vous l'offrait». A cet effet on suspend à un arbre du bois

sacré une image en plomb représentant l'animal sacrifié, destinée à

attester que la divinité avait manifesté à l'avance son acceptation.

C'est la quittance du sacrifice. Si après cela le dieu tourmente le

fidèle pour obtenir une nouvelle offrande, il n'a point à se préoccuper

de cette demande. Il est en règle vis-à-vis de lui.

Les cérémonies religieuses des Tchérémisses sont publiques ou privées.

Les solennités publiques sont organisées par la commune entière et tous

les habitants y participent. Lorsque des calamités ravagent le pays,

des cérémonies extraordinaires sont célébrées pour apaiser les dieux.

«En pareille circonstance, écrit M. Dozon, on cherche parmi les

vieillards quelqu'un qui aurait eu en songe une révélation. Après avoir

convoqué les autres vieillards de sa commune, il leur fait savoir que,

d'après un avertissement reçu en rêve, les Tchérémisses, pour mettre

fin à la calamité qui les afflige, doivent s'assembler et offrir à tels

et tels dieux telles et telles victimes. Les anciens, obéissant à cette

manifestation divine, supputent la dépense nécessaire, en répartissent

le montant par villages et par maisons, fixent le jour de la solennité

et y convoquent les habitants.»

Les fêtes communales sont: celle du printemps, l'_aga-païrem_, le

_çurem_, la fête des récoltes, celle de l'esprit de la terre et celle

des morts. Ces cérémonies sont l'occasion de réunions populaires, très

nombreuses. A ces solennités parfois assistent 6 ou 7 000 Tchérémisses

venus de tous les environs. Le nombre des animaux sacrifiés est

naturellement en rapport avec le nombre des fidèles. En 1879, rapporte

M. Smirnov, lors d'une fête, pas moins de 300 têtes de bétail ont été

abattues.

La fête du printemps (_kugeçy_, d'après Iakoliev; _Chochoum-païrem_,

d'après M. Smirnov) se célèbre dans les maisons vers la Pâques grecque

et dure deux jours. Deux _kartes_ et le maître de maison jettent dans

le poêle des gâteaux et de la bière, après avoir dit une prière. Une

nouvelle oraison est ensuite récitée, après quoi les trois compères

vident un pot de bière et avalent un morceau de crêpe.

Ils invoquent ensuite toute la série des dieux, en recommençant chaque

fois les mêmes rites; jugez si, après ces libations, prêtres et fidèles

ne doivent pas être plus qu'émus, et on n'est encore qu'au début de la

fête. Les prières terminées, les _kartes_ bénissent le maître et la

maîtresse de maison, en prononçant les paroles suivantes: «Puisse le

grand dieu bon, le grand dieu de la Pâques, le grand destinateur du

sort, nous accorder nombreuse famille, santé, paix, accroissement du

bétail, et abondance de toute sorte; que la mère de l'abondance, la

mère des récoltes, du blé, vous apporte l'abondance d'au delà du Volga,

d'au delà des montagnes, d'au delà de la mer; soyez riches, ayez neuf

fils et sept filles, que votre bétail se multiplie, que votre maison

soit riche, ayez beaucoup de bâtiments, que le dieu vous comble de

toute espèce d'abondance! Vivez de nombreuses années, demeurez en vie

jusqu'à ce que vos cheveux blanchissent et vos barbes soient grises!»

Après cette bénédiction, le maître et la maîtresse de maison boivent

un nouveau pot de bière, et tous les assistants les imitent. Cette

libation générale est suivie d'une seconde, puis les _kartes_

prononcent une dernière oraison. Toute l'assemblée se transporte

ensuite dans une autre maison où la même cérémonie recommence. Cette

solennité bachique se continue dans une douzaine d'habitations, et

l'ivresse est générale.

Le lendemain a lieu un repas composé de viande de cheval, le mets le

plus apprécié des Tchérémisses; après cela suivent des divertissements

avec musique et danse. Les assistants se partagent en couples en

ayant soin que jamais un mari ne soit associé à sa femme, puis chacun

successivement marche une sorte de pas en buvant et en jetant de la

bière.

La deuxième fête communale est celle de la charrue, l'_aga-païrem_.

Elle est célébrée en l'honneur des dieux dont le concours assure une

bonne récolte, tels que les dieux du soleil, de la lune, des étoiles.

La cérémonie a lieu dans les champs et consiste comme les autres

en ripailles. Tous les fidèles réunis, on fiche en terre des pieux

auxquels on suspend des lanternes allumées, puis on met le feu à un

bûcher. D'après Iakoliev, la cérémonie de l'_aga-païrem_ se compose

des mêmes rites que celles décrites plus haut. Les prières achevées,

les vieillards et les _kartes_ s'assoient sur un banc que l'on dresse

pour la circonstance, et sur un second vis-à-vis du premier les femmes

des prêtres. «Les hommes apportent aux _kartes_ un pot de bière, et

déposent devant chacun d'eux un œuf, une crêpe, un pâté et un échaudé;

les femmes offrent les mêmes victuailles aux femmes des _kartes_.»

A cette occasion, dans le district de Tsarévokoktchaïsk, les femmes

mariées depuis le dernier _aga-païrem_ sont bénies par les _kartes_.

Au plus âgé de ces vieillards elles offrent chacune un broc de bière

et deux œufs. Après que le bonhomme a appelé sur elles la protection

des dieux, celui-ci leur remet à son tour des œufs, qu'elles mettent

sur leur sein, sans doute comme symbole de la fécondité. Tout le monde

retourne ensuite en cortège au village, et s'en va de maison en maison.

A la porte de chaque habitation la procession est reçue par le chef de

famille, ce dernier offre au _karte_ différentes victuailles, puis le

prêtre bénit le maître de la maison; après cela, nouvelle collation,

et l'on continue ainsi de maison en maison, jusqu'à ce que tous les

fidèles soient ivres morts. La fête dure cinq jours, et pendant tout ce

temps la bombance est générale.

Par le récit de toutes ces libations on comprend que les Tchérémisses

se montrent réfractaires à la religion grecque, dont une des

principales règles est l'abstinence.

Durant ces festins, les jeunes garçons jouent sur les aires avec des

œufs rouges; ce jeu, pensent-ils, a la vertu de faire croître les

grains de blé et de les rendre pleins comme des œufs.

Une troisième fête est célébrée en automne pour remercier les dieux de

la récolte et invoquer leur secours à la chasse.

Un peu plus tard, en octobre ou novembre, chaque village sacrifie un

bœuf à l'esprit de la terre afin qu'il accorde l'abondance l'année

suivante.

D'après Iakoliev, les Tchérémisses célèbrent du 21 au 25 décembre une

fête pour demander aux dieux la multiplication du bétail. Les indigènes

forment sur l'aire de petits monticules de neige qui sont censés

représenter des monceaux de blé, puis sur la table de leur maison des

tas de pièces d'un kopek pour figurer une fortune considérable. Après

cela les enfants vont secouer les pommiers couverts de neige en criant

qu'il tombe une quantité de fruits, puis pénètrent dans la bergerie.

«Puissent les brebis mettre bas deux agneaux et se multiplier!»

disent-ils en touchant le sabot de chaque brebis, et ces paroles,

croient les Tchérémisses, assurent la multiplication du bétail.

Au repas de famille on sert de petits pâtés de viande dans lesquels ont

été introduits des kopeks et des licols minuscules. Un pâté avec une

pièce de monnaie présage la fortune, et l'assistant qui a un gâteau

avec un licol pense être assuré d'une grande richesse en bétail.

Après une des fêtes de l'été a lieu la cérémonie de l'expulsion du

_chaïtan_ (diable), le _sourem_. Les indigènes frappent à coups de

bâton les murs de l'habitation, pour en expulser le mauvais génie.

Une fois le diable sorti de la maison, ils allument de grands feux

par-dessus lesquels ils sautent pour débarrasser leurs vêtements

du mauvais esprit. Afin de faire sortir le _chaïtan_ de terre ils

enfoncent des couteaux en terre. Dans le district de Tsarévokoktchaïsk

les enfants frappent avec des fouets le mobilier de l'habitation. Par

ce bruit on espère mettre en fuite les diables et les obliger à se

réfugier dans la forêt voisine. Inutile d'ajouter que pour pareille

peine les gamins reçoivent des friandises; sans une agape, point de

cérémonie au pays des Tchérémisses.

La fête est suivie d'une course de chevaux.

Une cérémonie publique annuelle a lieu pour renouveler les rameaux

protecteurs des maisons. Un soir de printemps, tous les hommes du

village montent à cheval, vont de maison en maison recueillir les vieux

bouquets et partent ensuite les jeter dans les champs. Après quoi ils

se dirigent vers la forêt, coupent des branchages et les rapportent au

village où a lieu la distribution. Une fois munie de son rameau, chaque

maison se trouve désormais à l'abri du mauvais esprit.

Outre ces fêtes périodiques, ont lieu des cérémonies publiques à des

intervalles indéterminés. Ce sont des ripailles offertes aux frais du

_mir_[44] en l'honneur des dieux, des morts, des eaux, du feu, de la

terre, et de l'argent.

[Footnote 44: Commune.]

Les cérémonies religieuses privées sont celles relatives au mariage

et à la mort des membres de la famille ou celles célébrées pour

l'obtention d'un vœu particulier. Ainsi lorsqu'un Tchérémisse voit que

son blé a mauvaise apparence, il fait une offrande à une des divinités

protectrices de l'agriculture.

C'est également aux _keremets_ que sont offerts la plupart des

sacrifices domestiques. Pour obtenir la guérison d'un malade on

fait, par exemple, un sacrifice à un de ces esprits. En pareille

circonstance, nous a-t-on raconté, on promet au _keremet_ de brûler

des fagots en son honneur. C'est une superstition partagée par bien

des peuples qui se croient plus élevés en civilisation que les

Tchérémisses. «Les _keremets_, écrit M. Dozon, jouissent d'un crédit

égal à celui des dieux et il est assez difficile de reconnaître en quoi

leur culte diffère de celui rendu aux dieux.»

Une des principales cérémonies domestiques est le sacrifice annuel fait

à l'esprit de la maison. Après les travaux d'automne, on dépose dans le

souterrain de l'habitation des aliments en priant l'esprit de rendre la

maison heureuse.

A la même époque, le jour où l'on mange les premiers pains faits

avec de la farine nouvelle, pour remercier le soleil d'avoir mûri la

récolte, le chef de famille procède à une petite cérémonie. Il s'en va

dans la cour et, se tournant vers le soleil, élève au-dessus de la tête

un plat rempli de pain.

Avant le mariage a lieu un petit sacrifice; une fois les parties

d'accord relativement au _kalim_, elles jettent quelques-uns des

gâteaux apportés par le fiancé dans un feu allumé à cet effet.

Les funérailles et le culte des morts sont également l'occasion de

cérémonies bachiques.

Le cadavre, préalablement lavé et revêtu d'habits propres, est déposé

dans une bière percée d'une petite ouverture, sans doute pour que

l'esprit du mort puisse respirer. Sur des tombes de Lapons russes nous

avons également observé une petite fenêtre analogue à celle ménagée

dans la bière tchérémisse[45]. Pour ces primitifs la tombe est une

demeure. Dans le cercueil on dépose des morceaux de toile, de petites

bougies en cire, une écuelle dans laquelle on place quelques morceaux

de crêpe et dans laquelle on verse de l'eau-de-vie, en prononçant les

paroles suivantes: «Que cette crêpe arrive jusqu'à toi, ne pars pas

sans boire ni manger, toi qui as faim».

[Footnote 45: Si le corps n'est pas enfermé dans une bière, la tombe

est percée d'une petite fenêtre. (S. Sommier, _Note di viaggio_.)]

Au moment où le cortège quitte la maison mortuaire, une poule est

égorgée. Avant de le descendre en terre, on coiffe le mort d'un

bonnet, on lui met des gants et on dépose sur sa poitrine trois

crêpes et une pièce d'un kopek, en disant: «Que cet argent te serve

à acheter la terre». Dans les idées des Tchérémisses le mort doit

mener dans un autre monde la même existence qu'ici-bas, croyance

fort ancienne que l'on retrouve chez les peuples de l'antiquité.

D'après des renseignements donnés à M. Sommier par un Tchérémisse de

Kosmodémiansk, cet argent serait destiné à acheter le juge siégeant

dans l'autre monde. Les pelles qui ont servi à creuser la tombe et les

cordes employées à descendre le cercueil sont abandonnées sur le lieu

de sépulture. Si le mort est un enfant, on dépose son berceau sur la

tombe.

De retour à la maison, tous les assistants se mettent à table. A ce

festin un membre de la famille vêtu des défroques du mort représente

le défunt. Pendant ce repas et tous ceux qui suivent quarante jours

durant, une écuelle contenant une petite portion des aliments servis

sera placée en l'honneur de celui que la famille a perdu[46].

[Footnote 46: Nous retrouverons la même coutume chez les Ostiaks. Voir

plus loin, p. 237.]

En mémoire du défunt trois autres cérémonies ont lieu le troisième, le

septième et le quarantième jour après le décès. Cette dernière est la

plus importante. Au coucher du soleil, la famille se rend à la tombe,

dépose sur le sol un pain, y répand de l'eau-de-vie et invite le mort à

se rendre à la fête préparée en son honneur.

De retour à la maison, les membres du cortège crient à la personne

venue au-devant d'eux: «Nous ramenons comme convive un tel, faites-lui

bon accueil, invitez-le à entrer dans l'habitation». Immédiatement

on appelle le mort en le priant de venir prendre place au festin

préparé. Aussitôt les convives à table, le _karte_ allume une chandelle

près de l'écuelle du défunt, puis verse des aliments et du liquide

dans l'écuelle de celui en l'honneur duquel a lieu la cérémonie, en

prononçant les paroles suivantes: «Que ce régal, nourriture et boisson,

arrive jusqu'à toi; puisses-tu avoir beaucoup à boire et à manger».

Après cela les voisins viennent apporter en l'honneur du défunt

différentes victuailles, et chaque fois le _karte_ nomme au mort la

personne qui lui fait ce cadeau. Pendant ce temps les musiciens jouent

de la cornemuse et de la harpe.

Une fois le repas terminé, les convives vont briser dans la cour

l'écuelle du défunt. Cela fait, un individu qui en a reçu mandat du

mort avant d'expirer, revêt ses habits et reste dehors sur l'escalier

pendant que les autres rentrent. Lui donnant alors le nom du mort, on

l'invite à venir festoyer. «Après avoir passé la nuit, ajoute-t-on, tu

repartiras demain à l'aube.» Une nouvelle agape recommence, pendant

laquelle le représentant du défunt est traité comme le défunt lui-même

l'était de son vivant. La fête se termine par des danses.

Outre ces rites funéraires, les Tchérémisses ont trois fêtes en

l'honneur des morts; toutes trois consistent en ripailles. Les

cérémonies mortuaires n'éveillent chez ces Finnois aucune idée triste;

leur seule ambition ici-bas est un pain quotidien abondant, et aux

morts comme à leurs dieux ils supposent les mêmes désirs et les mêmes

besoins. Leur culte est, en un mot, celui de l'estomac.

CHAPITRE V

LES TCHOUVACHES

La poussière en Russie.--Architecture tchouvache.--La foire

de Tsévilsk.--Costume des Tchouvaches.--Visite à un lieu de

sacrifice.--Croyances et superstitions des Tchouvaches.

A travers la Russie boréale · 第 4 / 18 段