beaucoup d'années à notre vie.»
Les bois sont les temples des Tchérémisses. A certaines parties des
forêts et à certains bosquets, ils attribuent un caractère sacré, et
c'est là qu'ils célèbrent leurs principales cérémonies. Dans ce choix
se révèle l'esprit poétique commun à toutes les races finnoises. Une
belle futaie n'est-elle pas le plus magnifique des temples? Dans ces
bois sacrés, défense de couper un arbre, même une branche, et si
quelque chrétien vient à transgresser cette prescription, il court de
grands risques.
Lorsqu'un bois sacré a été profané, un sacrifice purificatoire est
immédiatement accompli. On apporte dans le sanctuaire une volaille
domestique, et on la torture jusqu'à ce que mort s'ensuive. Après
l'avoir plumée et fait cuire, on la jette sur le brasier en appelant
sur le coupable la malédiction divine: «Découvre celui qui a abattu
cet arbre, crient les Tchérémisses, et donne-lui la mort comme à cet
oiseau».
Au cours de notre excursion nous avons visité deux sanctuaires
tchérémisses. L'un était une belle futaie de tilleuls et de chênes,
perchée sur une colline au-dessus d'un vallon plein de fraîcheur. Un
poète n'eût pas mieux choisi, dans ces campagnes brûlées, une retraite
pour y rêver. Sur la lisière du bois était planté un poteau surmonté
d'une image orthodoxe protectrice des récoltes. A côté s'ouvrait au
milieu de la futaie un étroit sentier à moitié embroussaillé. Nous
nous y engageons; à peine avons-nous fait quelques pas que voici le
sol couvert d'ossements d'animaux domestiques, notamment de crânes
de moutons et de veaux. Aux arbres du sentier sont suspendues des
boîtes en écorce de bouleau et de tilleul renfermant des ossements.
Un jeune chêne porte la dépouille d'un lièvre, offrande de quelque
chasseur. Cette allée d'_ex-voto_ conduit à une clairière qui forme
le sanctuaire. Devant un chêne à moitié mort se trouve un foyer sur
lequel on a fait récemment brûler les os d'un animal; la tête est
encore intacte. Au tronc de l'arbre sont fixés deux petits cierges, et
à toutes les branches voisines sont accrochées des offrandes comme sur
les bords du sentier. Un peu plus loin se trouve une seconde clairière,
pareille à la première.
Le second lieu sacré que j'ai visité était un bouquet de tilleuls et
de sapins, isolé dans les champs, à quelques centaines de mètres d'un
village. Au milieu était disposé un foyer surmonté d'une traverse pour
supporter les marmites destinées au repas sacré.
De même que dans la plupart des religions il existe des temples et
des oratoires particuliers, pareillement les Tchérémisses ont des bois
où ils accomplissent les sacrifices publics, et d'autres réservés à
l'usage des familles.
Quand un Tchérémisse se marie, il plante dans la forêt plusieurs arbres
qu'il consacre à différents dieux. Ainsi se forment les bosquets
particuliers.
Il y a d'autre part une seconde division à signaler dans ces lieux
sacrés. Les uns sont consacrés aux dieux, les autres aux esprits
(_keremet_). Aux yeux des indigènes ce serait un sacrilège d'invoquer
les _keremet_ et même de prononcer leurs noms dans un bois réservé à
l'adoration des _ioumas_.
La plupart des voyageurs donnent à ces sanctuaires le nom de _keremet_,
confondant ainsi le temple avec le dieu. Cette expression est du reste
comprise des indigènes dans ce sens. D'après Iakoliev, les Tchérémisses
les appelleraient _jumo oto_ (bosquet divin) et, suivant M. Smirnov,
_kiouçote_.
Les _kiouçotes_ ne sont pas réservés spécialement à tel ou tel dieu,
on y célèbre des cérémonies en l'honneur de toutes les divinités
indistinctement. Mais généralement quelques arbres sont consacrés à
certains dieux. Les différentes cérémonies religieuses, prières et
sacrifices, sont accomplies sous la direction de vieillards (_karte_)
qui ont en quelque sorte, dans la société tchérémisse, le caractère de
prêtres. Ils récitent les prières, invoquent les dieux et président
les sacrifices; ils ont des aides appelés _ousso_, chargés de tuer les
animaux. Pour chaque fête et pour chaque dieu, la population élit un
_karte_ particulier.
Le vendredi est le jour consacré au culte par ces Finnois.
Dans la religion tchérémisse comme dans toutes celles qui ne
relèvent pas du rationalisme, l'offrande, croient les fidèles, est
le plus sûr moyen de gagner la protection des dieux, et pour obtenir
l'accomplissement de leurs vœux, les Finnois accomplissent des
sacrifices en l'honneur des divinités. Naturellement l'offrande est en
rapport avec l'importance du désir dont on sollicite la réalisation,
et la place occupée par le dieu dans la hiérarchie divine. Ainsi
aux _ioumas_ on offre un cheval, au _pouïrcho_ un bœuf, à la mère
du _iouma_ une vache, le _skatché scoukché_ doit se contenter d'un
canard ou d'une oie. Pour que le sacrifice ait l'effet voulu, il est
nécessaire que le dieu auquel il est offert manifeste auparavant son
acceptation, et afin de préjuger les intentions divines, les fidèles
procèdent à deux épreuves. Si du plomb en fusion, en tombant, dessine
grossièrement la silhouette de l'animal que l'on a l'intention
d'abattre, c'est que le sacrifice est agréable. Dans le bois, avant
de tuer la victime, on l'asperge d'eau en prononçant la prière
suivante: «Grand dieu! secoue l'animal qui t'est offert, regarde-le
et accepte-le maintenant qu'il est purifié de toute impureté». Si la
bête se trémousse au contact de l'eau versée sur elle, le sacrifice
est agréé par les dieux. Demeure-t-elle impassible, on recommence
l'opération; si pendant cinq ou six aspersions, l'animal est toujours
resté immobile, on va en chercher une autre. Le noir est, croient les
indigènes, désagréable aux dieux et jamais on ne sacrifie un animal de
cette couleur. Les Tchérémisses du gouvernement d'Oufa augurent de la
direction de la fumée du brasier allumé pour la cérémonie si l'offrande
est agréable. La fumée monte-t-elle droit vers le ciel, le dieu accepte
le sacrifice; il le refuse si, au contraire, elle se répand au-dessus
du sol.
[Illustration: Femmes tchérémisses battant le blé.]
La cérémonie religieuse consiste en un repas sacré. L'animal est abattu
par l'_ousso_, puis cuit et mangé par les assistants. En l'honneur
du dieu on fait simplement brûler quelques petits morceaux de chair
et les os. Jadis les Tchérémisses offraient l'animal entier à la
divinité, maintenant ils sont devenus plus économes. Au lieu de faire
la dépense d'une tête de bétail, les fidèles se contentent souvent
d'apporter au dieu quelques morceaux du bœuf ou de la vache abattu
pour la consommation. Dans quelques districts même le sacrifice a
lieu simplement en effigie. En place d'un cheval ou d'une vache, les
Tchérémisses offrent à leurs divinités des gâteaux ayant la forme de
ces animaux. Durant l'agape sacrée, les fidèles boivent de l'hydromel,
de la bière et de l'eau-de-vie, et la cérémonie religieuse devient
bientôt une beuverie répugnante.
Le récit d'un savant russe, M. Kouznetzov, qui a pu assister à une
fête célébrée en l'honneur des ancêtres, n'est guère édifiant: «Sur
une natte d'écorce, étendue par terre à côté du bûcher, écrit-il, se
trouvait une auge remplie d'énormes quartiers de viande de cheval
bouillie, à côté étaient déposés un sac de sel et deux ou trois grands
pains. Aussitôt arrivés, les Tchérémisses puisaient à pleines mains des
morceaux de viande qu'ils avalaient en quelques minutes. L'appétit des
indigènes était pantagruélique; les quartiers de cheval et les pains
disparaissaient rapidement et en même temps les fidèles lampaient sans
arrêter. Aussi lors de pareilles fêtes plusieurs assistants tombent-ils
malades et souvent vont rejoindre dans l'autre monde ceux dont ils
célébraient la commémoration par ce festin.»
Plusieurs explications de ces sacrifices ont été proposées. D'après
certains auteurs, les Tchérémisses croient que les dieux mènent
dans un autre monde la même existence que les hommes ici-bas et par
suite qu'ils ont besoin d'animaux domestiques. En tuant un cheval ou
une vache, l'âme qu'ils supposent à cette bête rendra aux divinités
les mêmes services que l'animal sur cette terre. D'après d'autres
auteurs, ces sacrifices sont accomplis pour assurer l'alimentation des
divinités. Les dieux, tout comme les hommes, ont besoin de nourriture,
et les Tchérémisses se croient obligés de subvenir à leurs besoins.
Chaque fois qu'ils prennent un repas dans les champs ou à la maison,
ils jettent à terre un morceau pour les dieux. Mais à ces êtres
surnaturels l'arome des mets suffit pour satisfaire leur appétit;
dans les sacrifices importants, les fidèles mangent donc la chair de
l'animal. Les Finnois ont une casuistique digne d'un peuple très élevé
en civilisation.
Les hommes supposent toujours aux dieux leurs défauts, et quoique les
Tchérémisses m'aient paru honnêtes, ils n'ont pas une très grande
confiance dans la loyauté de leurs divinités. Aussi, de crainte
qu'après un sacrifice les _ioumas_ ne soient pas satisfaits et
redemandent de nouvelles victimes, le _karte_ s'écrie en s'adressant
aux dieux: «Ne dites pas maintenant que vous avez bu et mangé sans
savoir qui vous l'offrait». A cet effet on suspend à un arbre du bois
sacré une image en plomb représentant l'animal sacrifié, destinée à
attester que la divinité avait manifesté à l'avance son acceptation.
C'est la quittance du sacrifice. Si après cela le dieu tourmente le
fidèle pour obtenir une nouvelle offrande, il n'a point à se préoccuper
de cette demande. Il est en règle vis-à-vis de lui.
Les cérémonies religieuses des Tchérémisses sont publiques ou privées.
Les solennités publiques sont organisées par la commune entière et tous
les habitants y participent. Lorsque des calamités ravagent le pays,
des cérémonies extraordinaires sont célébrées pour apaiser les dieux.
«En pareille circonstance, écrit M. Dozon, on cherche parmi les
vieillards quelqu'un qui aurait eu en songe une révélation. Après avoir
convoqué les autres vieillards de sa commune, il leur fait savoir que,
d'après un avertissement reçu en rêve, les Tchérémisses, pour mettre
fin à la calamité qui les afflige, doivent s'assembler et offrir à tels
et tels dieux telles et telles victimes. Les anciens, obéissant à cette
manifestation divine, supputent la dépense nécessaire, en répartissent
le montant par villages et par maisons, fixent le jour de la solennité
et y convoquent les habitants.»
Les fêtes communales sont: celle du printemps, l'_aga-païrem_, le
_çurem_, la fête des récoltes, celle de l'esprit de la terre et celle
des morts. Ces cérémonies sont l'occasion de réunions populaires, très
nombreuses. A ces solennités parfois assistent 6 ou 7 000 Tchérémisses
venus de tous les environs. Le nombre des animaux sacrifiés est
naturellement en rapport avec le nombre des fidèles. En 1879, rapporte
M. Smirnov, lors d'une fête, pas moins de 300 têtes de bétail ont été
abattues.
La fête du printemps (_kugeçy_, d'après Iakoliev; _Chochoum-païrem_,
d'après M. Smirnov) se célèbre dans les maisons vers la Pâques grecque
et dure deux jours. Deux _kartes_ et le maître de maison jettent dans
le poêle des gâteaux et de la bière, après avoir dit une prière. Une
nouvelle oraison est ensuite récitée, après quoi les trois compères
vident un pot de bière et avalent un morceau de crêpe.
Ils invoquent ensuite toute la série des dieux, en recommençant chaque
fois les mêmes rites; jugez si, après ces libations, prêtres et fidèles
ne doivent pas être plus qu'émus, et on n'est encore qu'au début de la
fête. Les prières terminées, les _kartes_ bénissent le maître et la
maîtresse de maison, en prononçant les paroles suivantes: «Puisse le
grand dieu bon, le grand dieu de la Pâques, le grand destinateur du
sort, nous accorder nombreuse famille, santé, paix, accroissement du
bétail, et abondance de toute sorte; que la mère de l'abondance, la
mère des récoltes, du blé, vous apporte l'abondance d'au delà du Volga,
d'au delà des montagnes, d'au delà de la mer; soyez riches, ayez neuf
fils et sept filles, que votre bétail se multiplie, que votre maison
soit riche, ayez beaucoup de bâtiments, que le dieu vous comble de
toute espèce d'abondance! Vivez de nombreuses années, demeurez en vie
jusqu'à ce que vos cheveux blanchissent et vos barbes soient grises!»
Après cette bénédiction, le maître et la maîtresse de maison boivent
un nouveau pot de bière, et tous les assistants les imitent. Cette
libation générale est suivie d'une seconde, puis les _kartes_
prononcent une dernière oraison. Toute l'assemblée se transporte
ensuite dans une autre maison où la même cérémonie recommence. Cette
solennité bachique se continue dans une douzaine d'habitations, et
l'ivresse est générale.
Le lendemain a lieu un repas composé de viande de cheval, le mets le
plus apprécié des Tchérémisses; après cela suivent des divertissements
avec musique et danse. Les assistants se partagent en couples en
ayant soin que jamais un mari ne soit associé à sa femme, puis chacun
successivement marche une sorte de pas en buvant et en jetant de la
bière.
La deuxième fête communale est celle de la charrue, l'_aga-païrem_.
Elle est célébrée en l'honneur des dieux dont le concours assure une
bonne récolte, tels que les dieux du soleil, de la lune, des étoiles.
La cérémonie a lieu dans les champs et consiste comme les autres
en ripailles. Tous les fidèles réunis, on fiche en terre des pieux
auxquels on suspend des lanternes allumées, puis on met le feu à un
bûcher. D'après Iakoliev, la cérémonie de l'_aga-païrem_ se compose
des mêmes rites que celles décrites plus haut. Les prières achevées,
les vieillards et les _kartes_ s'assoient sur un banc que l'on dresse
pour la circonstance, et sur un second vis-à-vis du premier les femmes
des prêtres. «Les hommes apportent aux _kartes_ un pot de bière, et
déposent devant chacun d'eux un œuf, une crêpe, un pâté et un échaudé;
les femmes offrent les mêmes victuailles aux femmes des _kartes_.»
A cette occasion, dans le district de Tsarévokoktchaïsk, les femmes
mariées depuis le dernier _aga-païrem_ sont bénies par les _kartes_.
Au plus âgé de ces vieillards elles offrent chacune un broc de bière
et deux œufs. Après que le bonhomme a appelé sur elles la protection
des dieux, celui-ci leur remet à son tour des œufs, qu'elles mettent
sur leur sein, sans doute comme symbole de la fécondité. Tout le monde
retourne ensuite en cortège au village, et s'en va de maison en maison.
A la porte de chaque habitation la procession est reçue par le chef de
famille, ce dernier offre au _karte_ différentes victuailles, puis le
prêtre bénit le maître de la maison; après cela, nouvelle collation,
et l'on continue ainsi de maison en maison, jusqu'à ce que tous les
fidèles soient ivres morts. La fête dure cinq jours, et pendant tout ce
temps la bombance est générale.
Par le récit de toutes ces libations on comprend que les Tchérémisses
se montrent réfractaires à la religion grecque, dont une des
principales règles est l'abstinence.
Durant ces festins, les jeunes garçons jouent sur les aires avec des
œufs rouges; ce jeu, pensent-ils, a la vertu de faire croître les
grains de blé et de les rendre pleins comme des œufs.
Une troisième fête est célébrée en automne pour remercier les dieux de
la récolte et invoquer leur secours à la chasse.
Un peu plus tard, en octobre ou novembre, chaque village sacrifie un
bœuf à l'esprit de la terre afin qu'il accorde l'abondance l'année
suivante.
D'après Iakoliev, les Tchérémisses célèbrent du 21 au 25 décembre une
fête pour demander aux dieux la multiplication du bétail. Les indigènes
forment sur l'aire de petits monticules de neige qui sont censés
représenter des monceaux de blé, puis sur la table de leur maison des
tas de pièces d'un kopek pour figurer une fortune considérable. Après
cela les enfants vont secouer les pommiers couverts de neige en criant
qu'il tombe une quantité de fruits, puis pénètrent dans la bergerie.
«Puissent les brebis mettre bas deux agneaux et se multiplier!»
disent-ils en touchant le sabot de chaque brebis, et ces paroles,
croient les Tchérémisses, assurent la multiplication du bétail.
Au repas de famille on sert de petits pâtés de viande dans lesquels ont
été introduits des kopeks et des licols minuscules. Un pâté avec une
pièce de monnaie présage la fortune, et l'assistant qui a un gâteau
avec un licol pense être assuré d'une grande richesse en bétail.
Après une des fêtes de l'été a lieu la cérémonie de l'expulsion du
_chaïtan_ (diable), le _sourem_. Les indigènes frappent à coups de
bâton les murs de l'habitation, pour en expulser le mauvais génie.
Une fois le diable sorti de la maison, ils allument de grands feux
par-dessus lesquels ils sautent pour débarrasser leurs vêtements
du mauvais esprit. Afin de faire sortir le _chaïtan_ de terre ils
enfoncent des couteaux en terre. Dans le district de Tsarévokoktchaïsk
les enfants frappent avec des fouets le mobilier de l'habitation. Par
ce bruit on espère mettre en fuite les diables et les obliger à se
réfugier dans la forêt voisine. Inutile d'ajouter que pour pareille
peine les gamins reçoivent des friandises; sans une agape, point de
cérémonie au pays des Tchérémisses.
La fête est suivie d'une course de chevaux.
Une cérémonie publique annuelle a lieu pour renouveler les rameaux
protecteurs des maisons. Un soir de printemps, tous les hommes du
village montent à cheval, vont de maison en maison recueillir les vieux
bouquets et partent ensuite les jeter dans les champs. Après quoi ils
se dirigent vers la forêt, coupent des branchages et les rapportent au
village où a lieu la distribution. Une fois munie de son rameau, chaque
maison se trouve désormais à l'abri du mauvais esprit.
Outre ces fêtes périodiques, ont lieu des cérémonies publiques à des
intervalles indéterminés. Ce sont des ripailles offertes aux frais du
_mir_[44] en l'honneur des dieux, des morts, des eaux, du feu, de la
terre, et de l'argent.
[Footnote 44: Commune.]
Les cérémonies religieuses privées sont celles relatives au mariage
et à la mort des membres de la famille ou celles célébrées pour
l'obtention d'un vœu particulier. Ainsi lorsqu'un Tchérémisse voit que
son blé a mauvaise apparence, il fait une offrande à une des divinités
protectrices de l'agriculture.
C'est également aux _keremets_ que sont offerts la plupart des
sacrifices domestiques. Pour obtenir la guérison d'un malade on
fait, par exemple, un sacrifice à un de ces esprits. En pareille
circonstance, nous a-t-on raconté, on promet au _keremet_ de brûler
des fagots en son honneur. C'est une superstition partagée par bien
des peuples qui se croient plus élevés en civilisation que les
Tchérémisses. «Les _keremets_, écrit M. Dozon, jouissent d'un crédit
égal à celui des dieux et il est assez difficile de reconnaître en quoi
leur culte diffère de celui rendu aux dieux.»
Une des principales cérémonies domestiques est le sacrifice annuel fait
à l'esprit de la maison. Après les travaux d'automne, on dépose dans le
souterrain de l'habitation des aliments en priant l'esprit de rendre la
maison heureuse.
A la même époque, le jour où l'on mange les premiers pains faits
avec de la farine nouvelle, pour remercier le soleil d'avoir mûri la
récolte, le chef de famille procède à une petite cérémonie. Il s'en va
dans la cour et, se tournant vers le soleil, élève au-dessus de la tête
un plat rempli de pain.
Avant le mariage a lieu un petit sacrifice; une fois les parties
d'accord relativement au _kalim_, elles jettent quelques-uns des
gâteaux apportés par le fiancé dans un feu allumé à cet effet.
Les funérailles et le culte des morts sont également l'occasion de
cérémonies bachiques.
Le cadavre, préalablement lavé et revêtu d'habits propres, est déposé
dans une bière percée d'une petite ouverture, sans doute pour que
l'esprit du mort puisse respirer. Sur des tombes de Lapons russes nous
avons également observé une petite fenêtre analogue à celle ménagée
dans la bière tchérémisse[45]. Pour ces primitifs la tombe est une
demeure. Dans le cercueil on dépose des morceaux de toile, de petites
bougies en cire, une écuelle dans laquelle on place quelques morceaux
de crêpe et dans laquelle on verse de l'eau-de-vie, en prononçant les
paroles suivantes: «Que cette crêpe arrive jusqu'à toi, ne pars pas
sans boire ni manger, toi qui as faim».
[Footnote 45: Si le corps n'est pas enfermé dans une bière, la tombe
est percée d'une petite fenêtre. (S. Sommier, _Note di viaggio_.)]
Au moment où le cortège quitte la maison mortuaire, une poule est
égorgée. Avant de le descendre en terre, on coiffe le mort d'un
bonnet, on lui met des gants et on dépose sur sa poitrine trois
crêpes et une pièce d'un kopek, en disant: «Que cet argent te serve
à acheter la terre». Dans les idées des Tchérémisses le mort doit
mener dans un autre monde la même existence qu'ici-bas, croyance
fort ancienne que l'on retrouve chez les peuples de l'antiquité.
D'après des renseignements donnés à M. Sommier par un Tchérémisse de
Kosmodémiansk, cet argent serait destiné à acheter le juge siégeant
dans l'autre monde. Les pelles qui ont servi à creuser la tombe et les
cordes employées à descendre le cercueil sont abandonnées sur le lieu
de sépulture. Si le mort est un enfant, on dépose son berceau sur la
tombe.
De retour à la maison, tous les assistants se mettent à table. A ce
festin un membre de la famille vêtu des défroques du mort représente
le défunt. Pendant ce repas et tous ceux qui suivent quarante jours
durant, une écuelle contenant une petite portion des aliments servis
sera placée en l'honneur de celui que la famille a perdu[46].
[Footnote 46: Nous retrouverons la même coutume chez les Ostiaks. Voir
plus loin, p. 237.]
En mémoire du défunt trois autres cérémonies ont lieu le troisième, le
septième et le quarantième jour après le décès. Cette dernière est la
plus importante. Au coucher du soleil, la famille se rend à la tombe,
dépose sur le sol un pain, y répand de l'eau-de-vie et invite le mort à
se rendre à la fête préparée en son honneur.
De retour à la maison, les membres du cortège crient à la personne
venue au-devant d'eux: «Nous ramenons comme convive un tel, faites-lui
bon accueil, invitez-le à entrer dans l'habitation». Immédiatement
on appelle le mort en le priant de venir prendre place au festin
préparé. Aussitôt les convives à table, le _karte_ allume une chandelle
près de l'écuelle du défunt, puis verse des aliments et du liquide
dans l'écuelle de celui en l'honneur duquel a lieu la cérémonie, en
prononçant les paroles suivantes: «Que ce régal, nourriture et boisson,
arrive jusqu'à toi; puisses-tu avoir beaucoup à boire et à manger».
Après cela les voisins viennent apporter en l'honneur du défunt
différentes victuailles, et chaque fois le _karte_ nomme au mort la
personne qui lui fait ce cadeau. Pendant ce temps les musiciens jouent
de la cornemuse et de la harpe.
Une fois le repas terminé, les convives vont briser dans la cour
l'écuelle du défunt. Cela fait, un individu qui en a reçu mandat du
mort avant d'expirer, revêt ses habits et reste dehors sur l'escalier
pendant que les autres rentrent. Lui donnant alors le nom du mort, on
l'invite à venir festoyer. «Après avoir passé la nuit, ajoute-t-on, tu
repartiras demain à l'aube.» Une nouvelle agape recommence, pendant
laquelle le représentant du défunt est traité comme le défunt lui-même
l'était de son vivant. La fête se termine par des danses.
Outre ces rites funéraires, les Tchérémisses ont trois fêtes en
l'honneur des morts; toutes trois consistent en ripailles. Les
cérémonies mortuaires n'éveillent chez ces Finnois aucune idée triste;
leur seule ambition ici-bas est un pain quotidien abondant, et aux
morts comme à leurs dieux ils supposent les mêmes désirs et les mêmes
besoins. Leur culte est, en un mot, celui de l'estomac.
CHAPITRE V
LES TCHOUVACHES
La poussière en Russie.--Architecture tchouvache.--La foire
de Tsévilsk.--Costume des Tchouvaches.--Visite à un lieu de
sacrifice.--Croyances et superstitions des Tchouvaches.