d'érosion. Au printemps, lors de la fonte des neiges, ces ravins sont
agrandis par le ruissellement, et l'été chaque orage augmente encore
leur largeur aux dépens des champs environnants. Dans cette région,
les eaux produisent des effets de dénudation comme dans les Alpes.
Maintenant au fond de ces ravins il n'y a plus qu'un maigre ruisseau
alimenté par des sources. Souvent leur débit, insuffisant pour donner
naissance à un cours d'eau, ne forme que quelques mares boueuses. Nulle
part ailleurs on ne trouve d'eau. Pour cette raison tous les villages
sont construits sur le bord de ces ravins. Quelques-uns de ces vallons
ont une profondeur de 15 à 20 mètres. Sur aucun point de leurs pentes
n'apparaît la roche en place.
Nous traversons un village tchérémisse; à quelques kilomètres de là, un
second, habité par des Tatars; un peu plus loin, une bourgade russe.
Très pittoresque est le village musulman d'Ourasli avec sa petite
mosquée en bois perchée sur une colline. Si elle n'était surmontée du
croissant, on la prendrait pour une modeste église de nos campagnes.
Bientôt après voici une église grecque, et tout près de là un bois
sacré où les Finnois viennent faire des sacrifices. Sur un espace de
quelques kilomètres vous rencontrez des représentants de trois races
et des zélateurs de trois religions différentes, et tout ce monde vit
dans la plus parfaite harmonie, païens, musulmans, catholiques grecs.
Ces pauvres gens, que l'on traite de barbares, donnent aux nations
civilisées l'exemple de la tolérance religieuse.
[Illustration: Mosquée d'Ourasli.]
A midi, nous arrivons dans un village entièrement habité par des
Tchérémisses. Même aspect qu'à Parate, mais ici les constructions sont
plus typiques.
Chaque maison renferme deux habitations, une d'hiver et une d'été
(_kouda_). La _kouda_ est une construction spéciale aux Finnois de
cette région. C'est un cube surmonté d'un cône. A cette baraque en
bois ne se trouvent que deux ouvertures, la porte et, dans le toit, un
trou pour laisser passer la fumée du foyer établi entre des pierres au
milieu de l'unique pièce de la maison. A l'intérieur, le long des murs,
sont établis des bancs et des étagères garnies d'ustensiles de cuisine.
Quelques fermes renferment des spécimens encore plus anciens de
l'architecture indigène. Vous voyez dans un coin de l'aire un appareil
conique de perches dressées au-dessus d'un trou. Actuellement cette
construction sert de séchoir pour les céréales; on allume du feu dans
la cavité, et sur les perches on entasse les gerbes. Dans le cours des
âges cet édicule a changé de destination, primitivement il servait
d'habitation, c'est le premier abri imaginé par les Tchérémisses,
comme au reste par toutes les autres tribus finnoises. Examinez les
_kota_ des Finlandais, les huttes et les tentes des Lapons, les
_tchioumes_ des Ostiaks, toutes dérivent du même type primitif de
construction: un cône formé de perches dressées; le revêtement de ces
diverses habitations seul diffère suivant les régions et les races. Les
Tchérémisses ont appris des Turco-Mongols l'art d'élever des maisons;
avant, ils vivaient l'hiver dans des trous surmontés d'un toit couvert
de terre.
Les Tchérémisses, comme tous les Finnois et les Russes, ont l'habitude
de prendre chaque semaine un bain de vapeur, et toute habitation
comporte une étuve. Très simple en est l'installation: une méchante
baraque en bois, des bancs et un tas de pierres amoncelées au-dessus
d'un fourneau. Pour produire la vapeur on fait rougir ces pierres, sur
lesquelles on jette de l'eau. Dans ces _hammams_ primitifs, le massage
est remplacé par des flagellations avec de petits bouquets de branches
de bouleau et des aspersions d'eau froide.
[Illustration: Cuiller tchérémisse.]
Dans le mobilier tchérémisse signalons un tabouret dont le siège est
fait de lanières d'écorce. On le trouve également chez les Tchouvaches
et les Zyrianes. A noter également des cuillers en bois ornées
sur le manche de figures d'animaux, qui ont au plus haut degré le
cachet norvégien. A l'exposition de Kazan, la collection tchérémisse
renfermait des sièges formés d'un cylindre en bois, des plats également
en bois, avec des têtes d'animaux et des anses relevées, tous objets
présentant la plus frappante ressemblance avec les produits de
l'industrie scandinave. Les Scandinaves qui fréquentaient les marchés
de Bolgar ont laissé des traces évidentes de leur séjour parmi les
populations du Volga.
Le village où nous nous trouvons, comme tous ceux que nous avons
visités, grouille de marmaille. Les Tchérémisses sont très prolifiques;
les familles de neuf enfants ne sont pas rares, et d'autre part la
mortalité infantile est moindre parmi eux que chez les Russes. Depuis
1811 la population tchérémisse a augmenté de 30 pour 100 dans la
région au nord de Kazan[35].
[Footnote 35: Smirnov, _loc. cit._]
Les Tchérémisses sont un peuple d'agriculteurs. Ils sont en outre
grands éleveurs d'abeilles. La cire est employée à la fabrication des
bougies nécessaires pour les cérémonies religieuses et une partie du
miel à celle d'une boisson fermentée appelée _piouré_. Une superstition
bizarre défend aux Finnois de vendre des essaims[36].
[Footnote 36: _Id._, _ibid._]
Aux produits de l'agriculture, les Tchérémisses ajoutent ceux de la
chasse et de la pêche. Ils poursuivent principalement les palmipèdes,
le lièvre et l'écureuil, dont ils vendent la peau aux Tatars. Lors
de notre voyage (1890), la dépouille de ce petit ruminant valait 20
kopeks, soit environ 60 centimes. Les Finnois du Volga emploient
aujourd'hui le fusil; au commencement du siècle, un grand nombre se
servaient encore d'arcs et de flèches. Dans un village tchérémisse, M.
Smirnov a acquis une flèche terminée par une gibbosité dans laquelle
était fixée, suppose-t-il, une pointe en pierre[37].
[Footnote 37: Sans doute une flèche destinée à la chasse des animaux
à fourrure et arrondie pour ne pas endommager les peaux, comme en
emploient les Ostiaks.]
Très curieuse est leur embarcation. Un simple tronc d'arbre creusé dont
les bords sont exhaussés par deux planches. Les pirogues des Indiens ne
sont pas plus primitives.
Le lendemain nous quittons définitivement Parate pour aller visiter un
village païen situé très loin dans la campagne, à l'écart des chemins
battus.
[Illustration: Cithare tchérémisse.]
A notre arrivée, tout le monde est en liesse, un mariage va être
célébré prochainement, le fiancé est venu rendre visite à sa future
épouse et pour fêter cet heureux événement bon nombre de gens ont
bu plus que de raison, le fiancé tout le premier. L'eau-de-vie joue
un rôle très important dans la conclusion des mariages et c'est par
des libations que la jeune fille marque son consentement à l'union
projetée. Dans l'arrondissement de Vétlouga, raconte M. Smirnov,
lorsqu'un jeune homme a fait choix d'une femme, il se rend à son
domicile accompagné d'un compère, le _svatoune_ (littéralement:
épouseur, marieur), chargé de débattre les conditions de l'hymen.
Tous deux sont munis de bouteilles. «Nous sommes venus faire boire
la fille», disent-ils aux parents en entrant dans leur maison; en
même temps le jeune homme présente à la jeune fille une bouteille de
_vodka_ (eau-de-vie de grain). Consent-elle à l'union, elle accepte
la bouteille et en offre immédiatement une rasade au jeune homme.
Celui-ci lui présente à son tour un verre, et une fois qu'elle a bu, la
jeune fille régale ses parents et le _svatoune_. C'est maintenant à ce
dernier de parler, mais, avant d'entamer la discussion des questions
d'intérêt, nouvelles libations. Quand tout est conclu, la fiancée
reconduit son futur époux dans la cour en lui offrant de nouveau à
boire, juste à ce moment de la cérémonie nous arrivons. La fiancée
accompagne toute souriante le jeune homme à sa _pletionka_; évidemment
c'est un mariage d'inclination, le futur est complètement ivre.
Dans cette région, depuis un siècle tous les indigènes sont monogames.
Actuellement, seuls les Tchérémisses des arrondissements de
Krasnoufimsk (gouvernement de Perm) et de Birsk (gouvernement d'Oufa)
possèdent des harems, encore la plupart n'ont-ils que deux femmes. A
ces deux femmes et aux enfants qui en sont issus la coutume reconnaît
des droits égaux.
Chez les Tchérémisses, le mariage était encore opéré au XVIIIe siècle
par le rapt. Aujourd'hui cette coutume barbare n'est plus pratiquée que
par les Tchérémisses orientaux, qui, moins soumis à l'influence slave,
ont mieux conservé les anciens usages. Généralement il y a accord
préalable entre le ravisseur et la jeune fille; parfois cependant se
produisent de véritables rapts accompagnés de violence et suivis de
tentatives de suicide de la part de la jeune fille violentée.
Sous l'influence musulmane, cette pratique sauvage a été remplacée
presque partout par l'achat de la jeune fille. Le futur époux achète
sa fiancée, comme il achèterait une tête de bétail. Ici le prix d'une
femme, le _kalim_, varie de 5 à 100 roubles, quelquefois moins: des
filles pauvres sont cédées par leurs parents pour quelques bouteilles
d'eau-de-vie. Que la future soit jolie ou laide, qu'elle ait ou non
toutes les qualités d'une bonne maîtresse de maison, peu importe
pour la fixation du _kalim_. Tout dépend de la fortune du futur et
des conditions qu'il pose pour la dot. Est-il riche et peu exigeant,
d'autre part les parents désirent-ils se débarrasser de leur fille, le
_kalim_ sera naturellement de faible valeur.
[Illustration: Femmes tchérémisses au puits.]
Actuellement la vente de la fiancée n'est plus qu'un symbole exprimant
le consentement des parties, et le _kalim_ est rendu au futur sous
forme de dot. Cette dot consiste en vêtements, ornements, pièces
d'argent et quelquefois en animaux domestiques.
Chez les Tchérémisses convertis, les mariages sont naturellement
célébrés à l'église, mais la cérémonie est toujours suivie de pratiques
païennes. Dans l'arrondissement de Kosmodémiansk, au retour de
l'église, les époux sont conduits dans la _kouda_. Là, au bout d'une
baguette pointue, on leur offre un gâteau consacré à l'esprit de la
maison, et chacun doit en manger un morceau. M. Smirnov, auquel nous
empruntons ce renseignement, voit dans cette coutume l'admission de
l'épouse au culte des dieux de la maison dans laquelle elle entre. A
l'appui de cette explication, il cite un autre usage. Une fois arrivée
dans sa nouvelle demeure, l'épouse revêt de suite les vêtements de
femme mariée et va puiser de l'eau, accompagnée de toutes les jeunes
filles du cortège. Avant de remplir ses seaux, elle lance dans la
fontaine trois perles de verre ou une pièce de monnaie, pour bien
disposer en sa faveur l'esprit de l'eau, qui pourrait lui jeter quelque
maléfice, à elle étrangère.
Les Tchérémisses ont une civilisation primitive qui leur est propre.
Dans les arts du dessin, les broderies exécutées par les femmes sont,
comme nous l'avons dit plus haut, des chefs-d'œuvre d'ornementation.
Ces travaux d'aiguille, aussi chatoyants par l'harmonie des teintes
que par la vivacité des couleurs, décèlent de véritables artistes, et
les pauvres Finnoises n'emploient jamais de modèles. Ces broderies
sont le produit de leur imagination et chaque district a ses dessins
particuliers. Les ornements de la chemise servent ainsi en quelque
sorte de passeport aux femmes tchérémisses en indiquant leur lieu
d'origine. De plus, ces Finnois ont su inventer des instruments de
musique, une cithare, une cornemuse et un tambour. Les accords que les
Tchérémisses tirent de ces instruments sont loin d'être harmonieux:
ils chantent en majeur et l'accompagnement est en mineur[38]. Une fois
les musiciens en train, cela devient un bacchanal épouvantable: aussi
chaque fois qu'un orchestre tchérémisse se faisait entendre, fallait-il
entraver avec soin les chevaux qui se trouvaient dans la cour.
[Footnote 38: Sommier, _loc. cit._]
Après avoir passé toute la journée au milieu des Tchérémisses païens,
nous repartons le soir même pour Kazan. Une agréable fraîcheur a
succédé à la chaleur étouffante de la journée et c'est plaisir
de courir la campagne à la rapide allure des excellents chevaux
russes. Doucement bercés par le mouvement de la _pletionka_, nous
nous endormons bientôt pour ne nous réveiller qu'aux portes de
Kazan. A ce moment le soleil se lève radieux dans un ciel d'un bleu
merveilleusement nuancé. Les dômes, les campaniles multicolores
étincellent de lumière, leur masse enveloppée d'une légère gaze de
vapeurs matinales semble flotter en l'air; dans le demi-réveil, cette
vision semble un rêve.
CHAPITRE IV
LE PAGANISME EN EUROPE
La religion tchérémisse.--Ses dieux.--Prière tchérémisse.--Bois
sacrés.--Clergé tchérémisse.--Sacrifices.--Fêtes religieuses.--Rites
funéraires.
La région que nous venons de parcourir, située aux portes d'une des
plus grandes villes de la Russie, est un des derniers centres de
paganisme demeurés en Europe. Aujourd'hui encore la vallée moyenne
du Volga renferme pour le moins un million de païens. En dépit des
efforts du clergé longtemps appuyés par le pouvoir séculier, la
plupart des Tchérémisses sont restés fidèles à la religion de leurs
ancêtres. Officiellement ils ont bien été convertis et vous voyez un
grand nombre d'entre eux porter autour du cou la croix comme de bons
orthodoxes et assister aux exercices du culte, mais cela ne les empêche
pas de sacrifier en cachette aux faux dieux. Même chez les convertis
persistent les anciennes croyances; dans leurs idées religieuses,
les saints du paradis orthodoxe ont simplement pris place à côté
des divinités de l'Olympe indigène, et en leur honneur ils font des
sacrifices pareils à ceux qu'ils offraient jadis à leurs divinités.
Catholicisme et paganisme se trouvent ainsi intimement mêlés dans les
idées des Tchérémisses. Un très grand nombre d'entre eux sont restés
païens, et demeurent attachés à leurs antiques croyances. Ces Finnois
sont d'ailleurs sceptiques sur les avantages du catholicisme grec.
Un Tchérémisse de l'Oural, auquel M. Sommier vantait les pompes de
l'église orthodoxe, lui répondit: «Ma foi, je ne tiens pas à changer de
religion; avec leurs chants et leurs cierges les Russes n'obtiennent
pas davantage de leurs dieux que nous n'en obtenons des nôtres par des
sacrifices dans les bois[39]».
[Footnote 39: _Note di viaggio._]
Vis-à-vis des étrangers les Tchérémisses sont naturellement très
réservés pour tout ce qui concerne leur religion. Ils nous ont
cependant conduits dans leurs bois sacrés, mais se sont bornés à de
vagues explications sur leurs croyances. Les quelques renseignements
que nous avons recueillis nous ont montré le grand intérêt de ce sujet
peu connu; et pour compléter le tableau de la vie des Tchérémisses
esquissé dans le chapitre précédent, nous avons emprunté à deux
ouvrages russes la description des cérémonies religieuses de ces
Finnois. Les détails qui suivent sont extraits soit de la belle étude
du professeur J.-N. Smirnov[40], à laquelle nous avons fait déjà de
nombreux emprunts, soit de la traduction, due au regretté M. Dozon,
d'une brochure publiée sur ce sujet par le curé Iakovliev[41].
[Footnote 40: Le travail de M. Smirnov n'a pas été traduit.]
[Footnote 41: _Cérémonies religieuses et coutumes des Tchérémisses_,
par A. Dozon.--Recueil de textes et de traductions, publié par les
professeurs de l'École des langues orientales vivantes à l'occasion du
VIIIe Congrès international des orientalistes, tenu à Stockholm en
1889, t. II. Paris, 1889.]
Les Tchérémisses ont passé successivement par les trois phases
habituelles du développement des conceptions religieuses: le
fétichisme, l'animisme et l'anthropomorphisme.
Le vocable _iouma_, employé aujourd'hui pour désigner les divinités,
signifie au sens propre le ciel. La voûte céleste était donc
primitivement l'objet des adorations de ces Finnois, et ce n'est que
plus tard, par extension, que ce mot a été appliqué aux divinités. Ce
nom plus ou moins modifié est commun à toutes les langues finnoises;
ce culte remonte donc vraisemblablement à l'époque lointaine où les
différentes tribus finnoises, aujourd'hui éparses, étaient réunies dans
la même région au pied de l'Altaï.
De l'adoration des phénomènes naturels et du fétichisme grossier, les
Tchérémisses ont passé par une lente évolution à l'animisme. Leurs
croyances actuelles conservent des traces du culte primitif. Encore
aujourd'hui ils adorent les pierres, les montagnes, les arbres, mais
à toutes ces choses inanimées ils supposent un esprit, et c'est à cet
esprit qu'ils adressent leurs hommages.
Dans leurs idées, un génie bienfaisant habite les arbres, et un
faisceau de branches préserve une maison de tout mauvais sort.
Chez ces Finnois peu de manifestations du culte des animaux. Un seul
exemple est cité par M. Smirnov. Dans l'arrondissement de Krasnoufimsk
(gouvernement de Perm), pour obtenir la guérison d'un malade, on
attache dans la partie la plus haute de la _kouda_ un sac renfermant
les débris d'un animal domestique auquel on adresse des prières. Ce
sac devient une relique.
A côté de cet animisme se rencontrent, dans les croyances des
Tchérémisses, des traces d'anthropomorphisme. Ils croient le tonnerre
et l'éclair des frères inséparables et leur donnent pour compagnon
le vent. De plus ils représentent les dieux du froid et du givre
sous les traits de vieillards et de vieilles femmes. D'autre part, à
leurs divinités ils donnent les titres de mère, de grand-père, leur
attribuant en quelque sorte une organisation familiale semblable à la
leur. Suivant toute probabilité, les prédications des missionnaires
grecs et surtout le culte des icones, qui tient une si large place dans
le catholicisme orthodoxe, ont développé l'anthropomorphisme chez ces
Finnois.
Les Tchérémisses reconnaissent deux catégories d'esprits: des dieux
(_iouma_) et des génies (_keremet_).
Vivant dans la dépendance immédiate des éléments, ces Finnois croient
les forces brutes de la nature au service d'êtres surnaturels. Le
froid, le vent, la pluie, obéissent, croient-ils, à des esprits, et de
ces êtres surnaturels dépend leur bien-être. A titre d'exemple, voici
quelques-unes de leurs divinités: le grand dieu du jour brillant, le
grand dieu du jour «matériel», les grands dieux créateurs du soleil,
de la lune et des étoiles, le grand dieu souverain des vents, l'aïeul
du givre, les grands souverains de l'eau, de la terre, des récoltes,
le grand dieu multiplicateur des abeilles, et l'on pourrait continuer
ainsi pendant longtemps. Le Panthéon des Tchérémisses des prairies
ne comprend pas moins de 140 divinités. Parmi ces dieux, nous devons
signaler le grand dieu du tsar et le créateur du dieu du tsar. En
l'honneur de l'Empereur les Tchérémisses leur adressent des prières et
accomplissent des sacrifices.
Ces 140 divinités ne portent pas toutes le titre de dieu (_iouma_),
les unes ont celui de mère (_ava_), de grand-père et de grand'mère
(_koubaï_, _kougozaï_), de maître de maison (_ia_, _oza_), de souverain
(_one_) et de créateur (_pouïrcho_).
La hiérarchie entre tous ces dieux n'est pas clairement établie; sur
ce point, les Tchérémisses ont des idées très vagues, et, suivant les
localités, telle ou telle divinité porte le nom de mère ou de _iouma_.
D'après M. Smirnov, les _ioumas_ seraient supérieurs à tous les autres.
«Les dieux, croient les Tchérémisses, ont à leur disposition les
forces qui rendent les hommes heureux ou malheureux, et pour se les
rendre favorables les fidèles doivent leur faire des prières et des
sacrifices[42].» C'est en somme l'égoïsme érigé en religion. Dans
leurs prières, aucune règle de morale; leur seule préoccupation est
d'assurer leur bien-être et la sauvegarde de leurs propriétés. Les
fonctions qu'ils supposent aux dieux sont à cet égard particulièrement
significatives. Une certaine divinité, _Kioudourtché-kougou-iouma_,
donne la pluie, la fertilité et garde les animaux domestiques. Si on
néglige de lui faire des sacrifices, elle fait périr le bétail et
détruit les moissons par la sécheresse et la grêle. _Toulkougou-iouma_
protège les maisons de l'incendie: de là nécessité de lui faire
des offrandes pour se garder du feu. Un dieu qu'il faut également
bien traiter est celui des vents; sans cela, gare les récoltes. On
pourrait multiplier les exemples. La prière suivante[43] est à cet
égard caractéristique. C'est le «Donnez-nous notre pain quotidien» des
Tchérémisses, et lors de chaque cérémonie ils répètent cette longue
oraison:
[Footnote 42: Smirnov, _loc. cit._]
[Footnote 43: Dans cette prière nous avons suivi presque en tous points
la version de M. Dozon, nous bornant à quelques modifications de détail
d'après la leçon donnée par M. Smirnov. Les nombreuses répétitions
contenues dans cette oraison sont particulières, comme on sait, à la
poésie finnoise.]
«Au grand dieu nous offrons un pain entier. Nous versons une canette
pleine de bière, nous allumons un grand cierge d'argent en l'honneur
du grand dieu. Nous demandons au grand dieu: la santé, l'accroissement
de la famille et du bétail, une belle récolte, la santé et l'union de
la famille. Que le grand dieu entende notre prière et nous accorde la
prospérité demandée.
«Dans cette espérance, nous envoyons le bétail paître en liberté dans
les champs; grand dieu bon! donne au bétail santé et tranquillité. Dieu
grand et bon! dispense au bétail nourriture et boisson abondantes.
«Quand nous envoyons le bétail dans les champs, grand dieu! garde-le
des vents nuisibles, des ravins profonds, de la boue profonde, du
mauvais œil et de la mauvaise langue, des maléfices du sorcier, de tous
les ennemis de son repos, des loups, des ours et de tous les animaux de
proie.
«Dieu grand et bon! rends prolifique le bétail stérile, rends gras les
animaux maigres, rends plantureux les pâturages. Dieu grand et bon!
rends-nous heureux en multipliant toute espèce de bétail.
«Quand, à l'époque où commencent les travaux du printemps, nous
sortirons dans les champs pour labourer, et lorsque nous sèmerons,
grand dieu! rends larges les racines des grains, solides leurs tiges,
et leurs épis pleins comme des boutons d'argent. Grand dieu! donne à
ces blés des pluies chaudes, des nuits calmes, préserve-les du froid
et des grêles glacées et des ouragans; préserve-les de la sécheresse,
grand dieu!»
La prière contient ensuite une longue série d'invocations au dieu pour
lui demander une bonne récolte, et abondance en pain, abeilles, miel,
gibier et poissons. Après cela, le dieu est supplié d'accorder assez
de nourriture, une fois les contributions payées, pour manger avec
tous les parents et soixante-dix familles amies. Les fidèles demandent
également au dieu de protéger le transport de leurs marchandises contre
les brigands tatars et russes et de leur faire rencontrer au bazar des
marchands vendant à bon marché et achetant cher.
La fin de la prière est particulièrement poétique:
«Dieu grand et bon! nous implorons de toi l'abondance en abeilles.
Rends fortes les ailes des abeilles. Quand elles vont volant par la
rosée du matin, fais qu'elles rencontrent des fruits excellents.
Lorsque, dans la cour de la maison, nous établirons des ruches,
multiplie les abeilles, et accorde-leur abondance de miel. Alors que,
marchant dans la forêt, nous suivrons les marques laissées par nos
grands-pères et nos arrière-grands-pères (pour découvrir les ruches
sauvages), nous grimperons en sautant à la façon du pivert, nous nous
laisserons dévaler après avoir recueilli des rayons de miel aussi gros
que des miches de pain; donne aux abeilles abondance.
«Dieu grand et bon! quand nous sortirons dans la plaine, là tu as
des coqs de bruyère, là tu as des gelinottes, là tu as toute sorte
d'oiseaux, fais-nous-les rencontrer, accorde-nous abondance d'oiseaux.
Dieu grand et bon! de même que le soleil brille, que la lune se lève,
que la mer, quand le flot a monté, demeure pleine; de même accorde-nous
abondance en toute sorte de blés, abondance de famille, abondance de
bétail, abondance de monnaie et d'argent, toute espèce d'abondances
accorde-nous.
«Aide-nous à rire en gazouillant comme l'hirondelle, en étendant nos
jours comme la soie, en jouant à la façon de la forêt (?) en nous
réjouissant à la façon des montagnes (?).
«Nous sommes jeunes et la jeunesse est étourdie. Peut-être ce qu'il
fallait dire d'abord nous l'avons dit à la fin, et ce qu'il fallait
dire en dernier nous l'avons dit d'abord; donne-nous raison et
intelligence, politesse, santé, paix.