Toujours le même paysage: de grandes plaines déchirées de vallons

d'érosion. Au printemps, lors de la fonte des neiges, ces ravins sont

agrandis par le ruissellement, et l'été chaque orage augmente encore

leur largeur aux dépens des champs environnants. Dans cette région,

les eaux produisent des effets de dénudation comme dans les Alpes.

Maintenant au fond de ces ravins il n'y a plus qu'un maigre ruisseau

alimenté par des sources. Souvent leur débit, insuffisant pour donner

naissance à un cours d'eau, ne forme que quelques mares boueuses. Nulle

part ailleurs on ne trouve d'eau. Pour cette raison tous les villages

sont construits sur le bord de ces ravins. Quelques-uns de ces vallons

ont une profondeur de 15 à 20 mètres. Sur aucun point de leurs pentes

n'apparaît la roche en place.

Nous traversons un village tchérémisse; à quelques kilomètres de là, un

second, habité par des Tatars; un peu plus loin, une bourgade russe.

Très pittoresque est le village musulman d'Ourasli avec sa petite

mosquée en bois perchée sur une colline. Si elle n'était surmontée du

croissant, on la prendrait pour une modeste église de nos campagnes.

Bientôt après voici une église grecque, et tout près de là un bois

sacré où les Finnois viennent faire des sacrifices. Sur un espace de

quelques kilomètres vous rencontrez des représentants de trois races

et des zélateurs de trois religions différentes, et tout ce monde vit

dans la plus parfaite harmonie, païens, musulmans, catholiques grecs.

Ces pauvres gens, que l'on traite de barbares, donnent aux nations

civilisées l'exemple de la tolérance religieuse.

[Illustration: Mosquée d'Ourasli.]

A midi, nous arrivons dans un village entièrement habité par des

Tchérémisses. Même aspect qu'à Parate, mais ici les constructions sont

plus typiques.

Chaque maison renferme deux habitations, une d'hiver et une d'été

(_kouda_). La _kouda_ est une construction spéciale aux Finnois de

cette région. C'est un cube surmonté d'un cône. A cette baraque en

bois ne se trouvent que deux ouvertures, la porte et, dans le toit, un

trou pour laisser passer la fumée du foyer établi entre des pierres au

milieu de l'unique pièce de la maison. A l'intérieur, le long des murs,

sont établis des bancs et des étagères garnies d'ustensiles de cuisine.

Quelques fermes renferment des spécimens encore plus anciens de

l'architecture indigène. Vous voyez dans un coin de l'aire un appareil

conique de perches dressées au-dessus d'un trou. Actuellement cette

construction sert de séchoir pour les céréales; on allume du feu dans

la cavité, et sur les perches on entasse les gerbes. Dans le cours des

âges cet édicule a changé de destination, primitivement il servait

d'habitation, c'est le premier abri imaginé par les Tchérémisses,

comme au reste par toutes les autres tribus finnoises. Examinez les

_kota_ des Finlandais, les huttes et les tentes des Lapons, les

_tchioumes_ des Ostiaks, toutes dérivent du même type primitif de

construction: un cône formé de perches dressées; le revêtement de ces

diverses habitations seul diffère suivant les régions et les races. Les

Tchérémisses ont appris des Turco-Mongols l'art d'élever des maisons;

avant, ils vivaient l'hiver dans des trous surmontés d'un toit couvert

de terre.

Les Tchérémisses, comme tous les Finnois et les Russes, ont l'habitude

de prendre chaque semaine un bain de vapeur, et toute habitation

comporte une étuve. Très simple en est l'installation: une méchante

baraque en bois, des bancs et un tas de pierres amoncelées au-dessus

d'un fourneau. Pour produire la vapeur on fait rougir ces pierres, sur

lesquelles on jette de l'eau. Dans ces _hammams_ primitifs, le massage

est remplacé par des flagellations avec de petits bouquets de branches

de bouleau et des aspersions d'eau froide.

[Illustration: Cuiller tchérémisse.]

Dans le mobilier tchérémisse signalons un tabouret dont le siège est

fait de lanières d'écorce. On le trouve également chez les Tchouvaches

et les Zyrianes. A noter également des cuillers en bois ornées

sur le manche de figures d'animaux, qui ont au plus haut degré le

cachet norvégien. A l'exposition de Kazan, la collection tchérémisse

renfermait des sièges formés d'un cylindre en bois, des plats également

en bois, avec des têtes d'animaux et des anses relevées, tous objets

présentant la plus frappante ressemblance avec les produits de

l'industrie scandinave. Les Scandinaves qui fréquentaient les marchés

de Bolgar ont laissé des traces évidentes de leur séjour parmi les

populations du Volga.

Le village où nous nous trouvons, comme tous ceux que nous avons

visités, grouille de marmaille. Les Tchérémisses sont très prolifiques;

les familles de neuf enfants ne sont pas rares, et d'autre part la

mortalité infantile est moindre parmi eux que chez les Russes. Depuis

1811 la population tchérémisse a augmenté de 30 pour 100 dans la

région au nord de Kazan[35].

[Footnote 35: Smirnov, _loc. cit._]

Les Tchérémisses sont un peuple d'agriculteurs. Ils sont en outre

grands éleveurs d'abeilles. La cire est employée à la fabrication des

bougies nécessaires pour les cérémonies religieuses et une partie du

miel à celle d'une boisson fermentée appelée _piouré_. Une superstition

bizarre défend aux Finnois de vendre des essaims[36].

[Footnote 36: _Id._, _ibid._]

Aux produits de l'agriculture, les Tchérémisses ajoutent ceux de la

chasse et de la pêche. Ils poursuivent principalement les palmipèdes,

le lièvre et l'écureuil, dont ils vendent la peau aux Tatars. Lors

de notre voyage (1890), la dépouille de ce petit ruminant valait 20

kopeks, soit environ 60 centimes. Les Finnois du Volga emploient

aujourd'hui le fusil; au commencement du siècle, un grand nombre se

servaient encore d'arcs et de flèches. Dans un village tchérémisse, M.

Smirnov a acquis une flèche terminée par une gibbosité dans laquelle

était fixée, suppose-t-il, une pointe en pierre[37].

[Footnote 37: Sans doute une flèche destinée à la chasse des animaux

à fourrure et arrondie pour ne pas endommager les peaux, comme en

emploient les Ostiaks.]

Très curieuse est leur embarcation. Un simple tronc d'arbre creusé dont

les bords sont exhaussés par deux planches. Les pirogues des Indiens ne

sont pas plus primitives.

Le lendemain nous quittons définitivement Parate pour aller visiter un

village païen situé très loin dans la campagne, à l'écart des chemins

battus.

[Illustration: Cithare tchérémisse.]

A notre arrivée, tout le monde est en liesse, un mariage va être

célébré prochainement, le fiancé est venu rendre visite à sa future

épouse et pour fêter cet heureux événement bon nombre de gens ont

bu plus que de raison, le fiancé tout le premier. L'eau-de-vie joue

un rôle très important dans la conclusion des mariages et c'est par

des libations que la jeune fille marque son consentement à l'union

projetée. Dans l'arrondissement de Vétlouga, raconte M. Smirnov,

lorsqu'un jeune homme a fait choix d'une femme, il se rend à son

domicile accompagné d'un compère, le _svatoune_ (littéralement:

épouseur, marieur), chargé de débattre les conditions de l'hymen.

Tous deux sont munis de bouteilles. «Nous sommes venus faire boire

la fille», disent-ils aux parents en entrant dans leur maison; en

même temps le jeune homme présente à la jeune fille une bouteille de

_vodka_ (eau-de-vie de grain). Consent-elle à l'union, elle accepte

la bouteille et en offre immédiatement une rasade au jeune homme.

Celui-ci lui présente à son tour un verre, et une fois qu'elle a bu, la

jeune fille régale ses parents et le _svatoune_. C'est maintenant à ce

dernier de parler, mais, avant d'entamer la discussion des questions

d'intérêt, nouvelles libations. Quand tout est conclu, la fiancée

reconduit son futur époux dans la cour en lui offrant de nouveau à

boire, juste à ce moment de la cérémonie nous arrivons. La fiancée

accompagne toute souriante le jeune homme à sa _pletionka_; évidemment

c'est un mariage d'inclination, le futur est complètement ivre.

Dans cette région, depuis un siècle tous les indigènes sont monogames.

Actuellement, seuls les Tchérémisses des arrondissements de

Krasnoufimsk (gouvernement de Perm) et de Birsk (gouvernement d'Oufa)

possèdent des harems, encore la plupart n'ont-ils que deux femmes. A

ces deux femmes et aux enfants qui en sont issus la coutume reconnaît

des droits égaux.

Chez les Tchérémisses, le mariage était encore opéré au XVIIIe siècle

par le rapt. Aujourd'hui cette coutume barbare n'est plus pratiquée que

par les Tchérémisses orientaux, qui, moins soumis à l'influence slave,

ont mieux conservé les anciens usages. Généralement il y a accord

préalable entre le ravisseur et la jeune fille; parfois cependant se

produisent de véritables rapts accompagnés de violence et suivis de

tentatives de suicide de la part de la jeune fille violentée.

Sous l'influence musulmane, cette pratique sauvage a été remplacée

presque partout par l'achat de la jeune fille. Le futur époux achète

sa fiancée, comme il achèterait une tête de bétail. Ici le prix d'une

femme, le _kalim_, varie de 5 à 100 roubles, quelquefois moins: des

filles pauvres sont cédées par leurs parents pour quelques bouteilles

d'eau-de-vie. Que la future soit jolie ou laide, qu'elle ait ou non

toutes les qualités d'une bonne maîtresse de maison, peu importe

pour la fixation du _kalim_. Tout dépend de la fortune du futur et

des conditions qu'il pose pour la dot. Est-il riche et peu exigeant,

d'autre part les parents désirent-ils se débarrasser de leur fille, le

_kalim_ sera naturellement de faible valeur.

[Illustration: Femmes tchérémisses au puits.]

Actuellement la vente de la fiancée n'est plus qu'un symbole exprimant

le consentement des parties, et le _kalim_ est rendu au futur sous

forme de dot. Cette dot consiste en vêtements, ornements, pièces

d'argent et quelquefois en animaux domestiques.

Chez les Tchérémisses convertis, les mariages sont naturellement

célébrés à l'église, mais la cérémonie est toujours suivie de pratiques

païennes. Dans l'arrondissement de Kosmodémiansk, au retour de

l'église, les époux sont conduits dans la _kouda_. Là, au bout d'une

baguette pointue, on leur offre un gâteau consacré à l'esprit de la

maison, et chacun doit en manger un morceau. M. Smirnov, auquel nous

empruntons ce renseignement, voit dans cette coutume l'admission de

l'épouse au culte des dieux de la maison dans laquelle elle entre. A

l'appui de cette explication, il cite un autre usage. Une fois arrivée

dans sa nouvelle demeure, l'épouse revêt de suite les vêtements de

femme mariée et va puiser de l'eau, accompagnée de toutes les jeunes

filles du cortège. Avant de remplir ses seaux, elle lance dans la

fontaine trois perles de verre ou une pièce de monnaie, pour bien

disposer en sa faveur l'esprit de l'eau, qui pourrait lui jeter quelque

maléfice, à elle étrangère.

Les Tchérémisses ont une civilisation primitive qui leur est propre.

Dans les arts du dessin, les broderies exécutées par les femmes sont,

comme nous l'avons dit plus haut, des chefs-d'œuvre d'ornementation.

Ces travaux d'aiguille, aussi chatoyants par l'harmonie des teintes

que par la vivacité des couleurs, décèlent de véritables artistes, et

les pauvres Finnoises n'emploient jamais de modèles. Ces broderies

sont le produit de leur imagination et chaque district a ses dessins

particuliers. Les ornements de la chemise servent ainsi en quelque

sorte de passeport aux femmes tchérémisses en indiquant leur lieu

d'origine. De plus, ces Finnois ont su inventer des instruments de

musique, une cithare, une cornemuse et un tambour. Les accords que les

Tchérémisses tirent de ces instruments sont loin d'être harmonieux:

ils chantent en majeur et l'accompagnement est en mineur[38]. Une fois

les musiciens en train, cela devient un bacchanal épouvantable: aussi

chaque fois qu'un orchestre tchérémisse se faisait entendre, fallait-il

entraver avec soin les chevaux qui se trouvaient dans la cour.

[Footnote 38: Sommier, _loc. cit._]

Après avoir passé toute la journée au milieu des Tchérémisses païens,

nous repartons le soir même pour Kazan. Une agréable fraîcheur a

succédé à la chaleur étouffante de la journée et c'est plaisir

de courir la campagne à la rapide allure des excellents chevaux

russes. Doucement bercés par le mouvement de la _pletionka_, nous

nous endormons bientôt pour ne nous réveiller qu'aux portes de

Kazan. A ce moment le soleil se lève radieux dans un ciel d'un bleu

merveilleusement nuancé. Les dômes, les campaniles multicolores

étincellent de lumière, leur masse enveloppée d'une légère gaze de

vapeurs matinales semble flotter en l'air; dans le demi-réveil, cette

vision semble un rêve.

CHAPITRE IV

LE PAGANISME EN EUROPE

La religion tchérémisse.--Ses dieux.--Prière tchérémisse.--Bois

sacrés.--Clergé tchérémisse.--Sacrifices.--Fêtes religieuses.--Rites

funéraires.

La région que nous venons de parcourir, située aux portes d'une des

plus grandes villes de la Russie, est un des derniers centres de

paganisme demeurés en Europe. Aujourd'hui encore la vallée moyenne

du Volga renferme pour le moins un million de païens. En dépit des

efforts du clergé longtemps appuyés par le pouvoir séculier, la

plupart des Tchérémisses sont restés fidèles à la religion de leurs

ancêtres. Officiellement ils ont bien été convertis et vous voyez un

grand nombre d'entre eux porter autour du cou la croix comme de bons

orthodoxes et assister aux exercices du culte, mais cela ne les empêche

pas de sacrifier en cachette aux faux dieux. Même chez les convertis

persistent les anciennes croyances; dans leurs idées religieuses,

les saints du paradis orthodoxe ont simplement pris place à côté

des divinités de l'Olympe indigène, et en leur honneur ils font des

sacrifices pareils à ceux qu'ils offraient jadis à leurs divinités.

Catholicisme et paganisme se trouvent ainsi intimement mêlés dans les

idées des Tchérémisses. Un très grand nombre d'entre eux sont restés

païens, et demeurent attachés à leurs antiques croyances. Ces Finnois

sont d'ailleurs sceptiques sur les avantages du catholicisme grec.

Un Tchérémisse de l'Oural, auquel M. Sommier vantait les pompes de

l'église orthodoxe, lui répondit: «Ma foi, je ne tiens pas à changer de

religion; avec leurs chants et leurs cierges les Russes n'obtiennent

pas davantage de leurs dieux que nous n'en obtenons des nôtres par des

sacrifices dans les bois[39]».

[Footnote 39: _Note di viaggio._]

Vis-à-vis des étrangers les Tchérémisses sont naturellement très

réservés pour tout ce qui concerne leur religion. Ils nous ont

cependant conduits dans leurs bois sacrés, mais se sont bornés à de

vagues explications sur leurs croyances. Les quelques renseignements

que nous avons recueillis nous ont montré le grand intérêt de ce sujet

peu connu; et pour compléter le tableau de la vie des Tchérémisses

esquissé dans le chapitre précédent, nous avons emprunté à deux

ouvrages russes la description des cérémonies religieuses de ces

Finnois. Les détails qui suivent sont extraits soit de la belle étude

du professeur J.-N. Smirnov[40], à laquelle nous avons fait déjà de

nombreux emprunts, soit de la traduction, due au regretté M. Dozon,

d'une brochure publiée sur ce sujet par le curé Iakovliev[41].

[Footnote 40: Le travail de M. Smirnov n'a pas été traduit.]

[Footnote 41: _Cérémonies religieuses et coutumes des Tchérémisses_,

par A. Dozon.--Recueil de textes et de traductions, publié par les

professeurs de l'École des langues orientales vivantes à l'occasion du

VIIIe Congrès international des orientalistes, tenu à Stockholm en

1889, t. II. Paris, 1889.]

Les Tchérémisses ont passé successivement par les trois phases

habituelles du développement des conceptions religieuses: le

fétichisme, l'animisme et l'anthropomorphisme.

Le vocable _iouma_, employé aujourd'hui pour désigner les divinités,

signifie au sens propre le ciel. La voûte céleste était donc

primitivement l'objet des adorations de ces Finnois, et ce n'est que

plus tard, par extension, que ce mot a été appliqué aux divinités. Ce

nom plus ou moins modifié est commun à toutes les langues finnoises;

ce culte remonte donc vraisemblablement à l'époque lointaine où les

différentes tribus finnoises, aujourd'hui éparses, étaient réunies dans

la même région au pied de l'Altaï.

De l'adoration des phénomènes naturels et du fétichisme grossier, les

Tchérémisses ont passé par une lente évolution à l'animisme. Leurs

croyances actuelles conservent des traces du culte primitif. Encore

aujourd'hui ils adorent les pierres, les montagnes, les arbres, mais

à toutes ces choses inanimées ils supposent un esprit, et c'est à cet

esprit qu'ils adressent leurs hommages.

Dans leurs idées, un génie bienfaisant habite les arbres, et un

faisceau de branches préserve une maison de tout mauvais sort.

Chez ces Finnois peu de manifestations du culte des animaux. Un seul

exemple est cité par M. Smirnov. Dans l'arrondissement de Krasnoufimsk

(gouvernement de Perm), pour obtenir la guérison d'un malade, on

attache dans la partie la plus haute de la _kouda_ un sac renfermant

les débris d'un animal domestique auquel on adresse des prières. Ce

sac devient une relique.

A côté de cet animisme se rencontrent, dans les croyances des

Tchérémisses, des traces d'anthropomorphisme. Ils croient le tonnerre

et l'éclair des frères inséparables et leur donnent pour compagnon

le vent. De plus ils représentent les dieux du froid et du givre

sous les traits de vieillards et de vieilles femmes. D'autre part, à

leurs divinités ils donnent les titres de mère, de grand-père, leur

attribuant en quelque sorte une organisation familiale semblable à la

leur. Suivant toute probabilité, les prédications des missionnaires

grecs et surtout le culte des icones, qui tient une si large place dans

le catholicisme orthodoxe, ont développé l'anthropomorphisme chez ces

Finnois.

Les Tchérémisses reconnaissent deux catégories d'esprits: des dieux

(_iouma_) et des génies (_keremet_).

Vivant dans la dépendance immédiate des éléments, ces Finnois croient

les forces brutes de la nature au service d'êtres surnaturels. Le

froid, le vent, la pluie, obéissent, croient-ils, à des esprits, et de

ces êtres surnaturels dépend leur bien-être. A titre d'exemple, voici

quelques-unes de leurs divinités: le grand dieu du jour brillant, le

grand dieu du jour «matériel», les grands dieux créateurs du soleil,

de la lune et des étoiles, le grand dieu souverain des vents, l'aïeul

du givre, les grands souverains de l'eau, de la terre, des récoltes,

le grand dieu multiplicateur des abeilles, et l'on pourrait continuer

ainsi pendant longtemps. Le Panthéon des Tchérémisses des prairies

ne comprend pas moins de 140 divinités. Parmi ces dieux, nous devons

signaler le grand dieu du tsar et le créateur du dieu du tsar. En

l'honneur de l'Empereur les Tchérémisses leur adressent des prières et

accomplissent des sacrifices.

Ces 140 divinités ne portent pas toutes le titre de dieu (_iouma_),

les unes ont celui de mère (_ava_), de grand-père et de grand'mère

(_koubaï_, _kougozaï_), de maître de maison (_ia_, _oza_), de souverain

(_one_) et de créateur (_pouïrcho_).

La hiérarchie entre tous ces dieux n'est pas clairement établie; sur

ce point, les Tchérémisses ont des idées très vagues, et, suivant les

localités, telle ou telle divinité porte le nom de mère ou de _iouma_.

D'après M. Smirnov, les _ioumas_ seraient supérieurs à tous les autres.

«Les dieux, croient les Tchérémisses, ont à leur disposition les

forces qui rendent les hommes heureux ou malheureux, et pour se les

rendre favorables les fidèles doivent leur faire des prières et des

sacrifices[42].» C'est en somme l'égoïsme érigé en religion. Dans

leurs prières, aucune règle de morale; leur seule préoccupation est

d'assurer leur bien-être et la sauvegarde de leurs propriétés. Les

fonctions qu'ils supposent aux dieux sont à cet égard particulièrement

significatives. Une certaine divinité, _Kioudourtché-kougou-iouma_,

donne la pluie, la fertilité et garde les animaux domestiques. Si on

néglige de lui faire des sacrifices, elle fait périr le bétail et

détruit les moissons par la sécheresse et la grêle. _Toulkougou-iouma_

protège les maisons de l'incendie: de là nécessité de lui faire

des offrandes pour se garder du feu. Un dieu qu'il faut également

bien traiter est celui des vents; sans cela, gare les récoltes. On

pourrait multiplier les exemples. La prière suivante[43] est à cet

égard caractéristique. C'est le «Donnez-nous notre pain quotidien» des

Tchérémisses, et lors de chaque cérémonie ils répètent cette longue

oraison:

[Footnote 42: Smirnov, _loc. cit._]

[Footnote 43: Dans cette prière nous avons suivi presque en tous points

la version de M. Dozon, nous bornant à quelques modifications de détail

d'après la leçon donnée par M. Smirnov. Les nombreuses répétitions

contenues dans cette oraison sont particulières, comme on sait, à la

poésie finnoise.]

«Au grand dieu nous offrons un pain entier. Nous versons une canette

pleine de bière, nous allumons un grand cierge d'argent en l'honneur

du grand dieu. Nous demandons au grand dieu: la santé, l'accroissement

de la famille et du bétail, une belle récolte, la santé et l'union de

la famille. Que le grand dieu entende notre prière et nous accorde la

prospérité demandée.

«Dans cette espérance, nous envoyons le bétail paître en liberté dans

les champs; grand dieu bon! donne au bétail santé et tranquillité. Dieu

grand et bon! dispense au bétail nourriture et boisson abondantes.

«Quand nous envoyons le bétail dans les champs, grand dieu! garde-le

des vents nuisibles, des ravins profonds, de la boue profonde, du

mauvais œil et de la mauvaise langue, des maléfices du sorcier, de tous

les ennemis de son repos, des loups, des ours et de tous les animaux de

proie.

«Dieu grand et bon! rends prolifique le bétail stérile, rends gras les

animaux maigres, rends plantureux les pâturages. Dieu grand et bon!

rends-nous heureux en multipliant toute espèce de bétail.

«Quand, à l'époque où commencent les travaux du printemps, nous

sortirons dans les champs pour labourer, et lorsque nous sèmerons,

grand dieu! rends larges les racines des grains, solides leurs tiges,

et leurs épis pleins comme des boutons d'argent. Grand dieu! donne à

ces blés des pluies chaudes, des nuits calmes, préserve-les du froid

et des grêles glacées et des ouragans; préserve-les de la sécheresse,

grand dieu!»

La prière contient ensuite une longue série d'invocations au dieu pour

lui demander une bonne récolte, et abondance en pain, abeilles, miel,

gibier et poissons. Après cela, le dieu est supplié d'accorder assez

de nourriture, une fois les contributions payées, pour manger avec

tous les parents et soixante-dix familles amies. Les fidèles demandent

également au dieu de protéger le transport de leurs marchandises contre

les brigands tatars et russes et de leur faire rencontrer au bazar des

marchands vendant à bon marché et achetant cher.

La fin de la prière est particulièrement poétique:

«Dieu grand et bon! nous implorons de toi l'abondance en abeilles.

Rends fortes les ailes des abeilles. Quand elles vont volant par la

rosée du matin, fais qu'elles rencontrent des fruits excellents.

Lorsque, dans la cour de la maison, nous établirons des ruches,

multiplie les abeilles, et accorde-leur abondance de miel. Alors que,

marchant dans la forêt, nous suivrons les marques laissées par nos

grands-pères et nos arrière-grands-pères (pour découvrir les ruches

sauvages), nous grimperons en sautant à la façon du pivert, nous nous

laisserons dévaler après avoir recueilli des rayons de miel aussi gros

que des miches de pain; donne aux abeilles abondance.

«Dieu grand et bon! quand nous sortirons dans la plaine, là tu as

des coqs de bruyère, là tu as des gelinottes, là tu as toute sorte

d'oiseaux, fais-nous-les rencontrer, accorde-nous abondance d'oiseaux.

Dieu grand et bon! de même que le soleil brille, que la lune se lève,

que la mer, quand le flot a monté, demeure pleine; de même accorde-nous

abondance en toute sorte de blés, abondance de famille, abondance de

bétail, abondance de monnaie et d'argent, toute espèce d'abondances

accorde-nous.

«Aide-nous à rire en gazouillant comme l'hirondelle, en étendant nos

jours comme la soie, en jouant à la façon de la forêt (?) en nous

réjouissant à la façon des montagnes (?).

«Nous sommes jeunes et la jeunesse est étourdie. Peut-être ce qu'il

fallait dire d'abord nous l'avons dit à la fin, et ce qu'il fallait

dire en dernier nous l'avons dit d'abord; donne-nous raison et

intelligence, politesse, santé, paix.

A travers la Russie boréale · 第 3 / 18 段