inférieur, est une fournaise. Un mois plus tard, le thermomètre
s'élevait, à l'ombre, à +37°,6, et à 9 heures du soir marquait encore
+30°,2. En juillet 1890, la température moyenne s'est élevée à +24°.
Par de pareils temps le seul endroit agréable est le bain, d'autant
qu'en Russie ces établissements sont installés avec un confort inconnu
dans nos pays. Vous avez la jouissance de deux pièces, une étuve avec
baignoire et appareil à douches et à côté un salon avec des divans.
Vous pouvez rester là tout le temps que vous voulez, y habiter même;
personne ne viendra vous importuner. Toute la nuit, l'établissement est
ouvert et vous y trouvez à boire, à manger et le reste. Les bains sont
les cafés de la Russie.
Le principal monument de Kazan est le Kremlin. Le Kremlin n'est point,
comme on le croit généralement, le palais des tsars à Moscou; chaque
ville importante, comme Nijni, comme Kazan, a son Kremlin, qui est
la forteresse de la ville. Place de défense, il est naturellement
toujours situé sur la hauteur, et ses remparts renferment tout ce qui
doit être mis à l'abri de l'ennemi, les églises, les trésors, les
administrations. A Kazan, c'est une ville dans une ville, avec des
cathédrales, des monastères et des palais. L'enceinte est formée par un
mur en briques, crépi à la chaux, hérissé de tours et de créneaux à la
lombarde; par-dessus cette fortification émerge un fouillis de dômes,
de clochers, d'édifices pittoresques dominé par un minaret bizarre. On
dirait un gigantesque bonnet de magicien posé sur le sol ou une énorme
lunette placée à terre par le gros bout. C'est la tour de Soumbeka,
remontant, croit-on, à la domination des khans musulmans. D'après la
légende, la princesse tatare Soumbeka se serait précipitée du sommet
du minaret au moment de l'entrée des Russes dans Kazan, pour ne pas
survivre à la honte de la défaite. Le fait est, paraît-il, inexact; la
prétendue héroïne serait morte trois ans avant la prise de la ville,
mais, en dépit des historiens, la légende vit toujours dans la mémoire
des indigènes. Quelle chose maussade, l'histoire, elle veut effacer
tous les actes qui embellissent la vie des peuples.
Du Kremlin et de la ville russe une pente rapide conduit à la ville
tatare. Les descendants des anciens maîtres du pays sont aujourd'hui
relégués dans un faubourg.
Ici nous sommes en Orient. Dans les rues une foule aux longs vêtements
flottants, bariolée de couleurs criardes et partout des enseignes en
caractères arabes; les minarets des mosquées complètent l'illusion.
Mais c'est un Orient peu pittoresque. Rien que des maisons en briques,
sans décoration et sans style. A l'intérieur comme à l'extérieur, les
mosquées ne présentent non plus aucun intérêt. Avec leurs grands murs
nus, leur haute chaire en bois, très simple, leur grand jour cru, elles
ressemblent à des temples protestants.
Au point de vue politique, les Tatars de Kazan sont particulièrement
intéressants pour les Français.
A étudier ces musulmans et le régime qui leur est appliqué par le
gouvernement impérial il y a pour nous matière à enseignement. Les
Russes ont fait une expérience dont nous pourrions profiter pour
l'administration de l'Algérie. Depuis que l'opinion publique se
préoccupe de l'avenir de notre grande colonie africaine, ni les
rapports, ni les beaux discours, ni les livres n'ont manqué pour
éclairer notre jugement. Sur ce sujet tout le monde se croit compétent
et chacun a sa recette pour assurer le bonheur de l'Algérie. D'après
les uns, on doit encourager la colonisation européenne, dépouiller et
refouler l'Arabe; selon les autres, la sécurité de la colonie ne peut
être assurée que par l'assimilation des indigènes, et pour arriver à ce
résultat n'a-t-on pas proposé de leur accorder le suffrage universel,
et un brave sénateur est tout étonné que l'Arabe ne veuille pas de ces
droits du citoyen. Un grain de mil ferait mieux son affaire. Ce serait
certes un recueil drolatique que celui de toutes les réformes proposées
pour donner la prospérité à l'Algérie et pour tenter l'assimilation
des Arabes. C'est que tout cela n'est que rêveries de gens ignorant
les populations primitives. Nos réformateurs jugent les musulmans
avec leurs idées d'hommes civilisés et avec leur cerveau brouillé de
théories politiques.
Voyons les Tatars de Kazan.
De ces musulmans les uns sont agriculteurs, les autres commerçants.
Les premiers, nous a-t-il paru, cultivent leurs terres aussi bien
que les Russes. Ceux de ces Turcs adonnés au commerce sont gens fort
industrieux. La plupart des marchands ambulants qui grouillent dans les
rues et sur les ports des villes du Volga sont des Tatars. Grâce à leur
esprit d'économie, un certain nombre d'entre eux s'élèvent au-dessus
de la condition de colporteurs; à Kazan, plusieurs musulmans sont des
commerçants notables, possesseurs d'une fort jolie fortune. Par leur
travail ces Turcs peuvent monter dans la hiérarchie sociale tout comme
les autres races.
D'autre part, ces mahométans comprennent notre civilisation et
se montrent susceptibles de culture intellectuelle. Les fils de
quelques riches marchands suivent les cours de l'Université, et tous
les préparateurs de cet important établissement scientifique sont
des Tatars. Et ces braves gens exercent leurs fonctions avec une
intelligence et un zèle auxquels les professeurs russes sont unanimes à
rendre hommage.
Le clergé musulman n'est pas non plus réfractaire à nos idées et
quelques-uns de ses membres sont des savants. Un _mollah_ a pris part
au congrès archéologique de Kazan en 1877 et y a lu un mémoire sur
l'histoire de Bolgar et de Kazan. Sous ce rapport, l'anecdote suivante
me paraît significative. Accompagné de M. Mislavski, je photographiais
un jour autour d'une mosquée, lorsque survint un _mollah_. On me
présente à lui et on lui explique le but scientifique de mon voyage.
Le prêtre musulman m'invite alors à venir le lendemain à la mosquée et
à prendre une vue de l'intérieur pendant la prière. «Cela intéressera,
ajouta-t-il, les Parisiens de voir la manière dont nous prions.» La loi
de Mahomet défend aux fidèles de laisser reproduire l'image de leurs
traits, et pour cette raison la photographie n'est pas vue par eux d'un
bon œil. Le brave _mollah_, il est vrai, avait tourné la difficulté,
car ce ne fut pas précisément la figure qu'exposèrent à l'objectif
les croyants en prière. C'était du reste un homme fort intelligent,
instruit, et très au courant de l'action de la France dans les pays
musulmans.
Chez ces mahométans aucun fanatisme religieux. Ce sont des gens qui
professent le mahométisme, absolument comme d'autres sont catholiques
ou protestants. Enfin, au contact des Russes, une des principales
barrières qui séparent l'Islam de notre civilisation est tombée.
La plupart de ces Tatars sont monogames, et dans la petite colonie
musulmane de l'Université les femmes ont la même situation que dans
notre société. Ne croyez pas que ces mahométans ont renoncé à la
polygamie par économie, même les gens riches n'ont pour la plupart
qu'une femme. Un soir, au Jardin d'été, je vis arriver un général
donnant le bras à une sémillante petite femme très bien habillée,
C'était M. et Mme Schamyl. Le fils de l'adversaire implacable des
Russes, de l'Abd-el-Kader du Caucase, est général dans l'armée
impériale; après avoir épousé la fille d'un riche négociant tatar, il
vit ici paisiblement. Mme Schamyl circule, le visage découvert, coiffée
d'une petite capote et est habillée par une couturière française.
A tous ceux qui déclarent les musulmans incapables de comprendre nos
idées, à tous les faiseurs de plans d'organisation pour l'Algérie, je
conseille un voyage à Kazan. Comme l'a dit très justement le capitaine
Binger, dont personne ne peut méconnaître la haute compétence en cette
matière, «dans les couvées soumises directement à l'influence des idées
européennes, celles-ci affaiblissent considérablement le sentiment
religieux, transforment et modernisent l'Islam[28]».
[Footnote 28: Binger, _Islamisme, Esclavage et Christianisme_, Société
d'Éditions scientifiques. Paris, 1891.]
Cette assimilation des musulmans de la Russie orientale s'est faite
tout naturellement. Le gouvernement impérial ne s'est point mis en
frais d'imagination pour choisir une politique à l'égard des Tatars.
Son système consiste simplement à les traiter avec justice.
[Illustration: Intérieur d'une mosquée pendant la prière.]
Après la conquête et au XVIIIe siècle, un certain nombre de mahométans
furent convertis par force au catholicisme grec. Il y a encore une
cinquantaine d'années, les fonctionnaires s'efforçaient de faire du
prosélytisme parmi les Tatars. La haute autorité de l'empereur a mis
fin à ces persécutions. Le résultat obtenu n'était pas du reste très
satisfaisant; de l'avis de tous, les Tatars convertis ont une moralité
bien inférieure à celle de leurs frères restés musulmans. Aujourd'hui
les musulmans ne sont plus inquiétés, ils sont traités par les pouvoirs
civils et judiciaires sur le même pied que les Russes, et pour obtenir
justice et protection auprès des fonctionnaires, la nationalité
tatare n'est point un motif d'infériorité. Mais l'agent le plus actif
d'assimilation a été le paysan russe. Le brave moujik ne regarde pas
le musulman comme un être inférieur, pour lui ce n'est pas un ennemi,
comme l'Arabe pour le colon français; il n'affiche à son égard ni
mépris ni convoitise et jamais il n'aurait l'idée de le maltraiter pour
le seul plaisir de faire le mal, comme ces Algériens qui ne manquent
pas d'envoyer un coup de fouet aux Arabes qu'ils rencontrent dans la
campagne. Les Russes appartenant aux classes élevées sont unanimes à
rendre hommage aux qualités des Tatars. A leurs yeux ce sont des sujets
russes au même titre que les autres, mais seulement professant une
religion différente.
Et ne croyez pas cette assimilation superficielle. J'ai entendu un
Tatar déplorer l'exécution du major Panitza dans les mêmes termes
qu'aurait pu le faire un panslaviste. Les Russes ont su communiquer
leurs sentiments politiques à leurs sujets musulmans de Kazan.
Cette assimilation des Tatars a une importance politique de premier
ordre. La Russie orientale ne compte pas moins de trois millions de
mahométans, Tatars, Bachkirs, Kirghizes, et ces mahométans sont en
relations suivies avec les foyers de fanatisme musulman de l'Asie
centrale. Supposez la guerre sainte éclatant dans la Transcaspie, ne
pourrait-elle pas avoir son contre-coup jusque sur les bords du Volga,
si par une sage politique le gouvernement impérial ne s'était assuré de
la fidélité de ses sujets tatars?
CHAPITRE III
EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES
Aspect de la contrée.--Costumes et architecture tchérémisses.--Traces
d'influence scandinave.--Industries.--Mariage.--Art indigène.
Jusqu'ici notre voyage a été une promenade en bateau à vapeur;
maintenant nous abandonnons les routes battues pour aller visiter les
populations finnoises des environs de Kazan.
Nous commençons par les Tchérémisses, et, le 1er juillet, nous
partons pour Parate, village occupé par ces Finnois à 35 verstes de
Kazan. Très amusant notre véhicule, une _plétionka_, le type de voiture
le plus répandu dans cette partie de la Russie. Une grande corbeille en
osier; point de ressorts ni de sièges; en place une épaisse couche de
foin sur laquelle s'étendent les voyageurs.
Au sortir de la ville, un mouvement étrange et coloré de voitures, de
cavaliers, de piétons. C'est un va-et-vient de personnages rouges,
noirs, blancs, jaunes, en relief sur un ciel bleu vibrant de lumière.
[Illustration: Village de Parate.]
La route court à travers de grandes plaines fertiles cernées dans
le lointain par une raie de collines violettes; paysage à larges
horizons dont la vue laisse l'impression vague de la mer. Au-dessus
de la nappe jaune des céréales émergent des poteaux rouges surmontés
d'images sacrées, emblèmes des saints protecteurs des moissons. Sous
l'aveuglante lumière ils brillent comme des miroirs à alouettes et
constellent de paillettes lumineuses l'étendue tranquille des blés.
De distance en distance s'ouvre un ravin à moitié rempli d'eau.
La voiture dégringole au fond de la crevasse, passe à gué, puis
remonte péniblement l'autre versant. Par-dessus ces ravins existent
bien des ponts, mais l'été, l'administration les barre, dans une
pensée d'économie. En temps d'inondation seulement ils sont livrés
à la circulation. Pour le moment, ces passerelles ont cependant une
utilité. Au milieu de la plaine brûlée par le soleil elles forment un
abri ombreux. En ces journées de juillet, la température devient ici
étouffante, une chaleur blanche et sèche.
Après plusieurs heures de route, voici le village de Parate, moitié
russe, moitié tchérémisse. Aucune différence extérieure ne distingue
les maisons tchérémisses des _isbas_ russes. Toutes sont construites
sur le même plan, on dirait une cité ouvrière. Dans la longue rue
circulent des êtres étranges tout de blanc vêtus; à la lueur mourante
du crépuscule, on croit voir passer des fantômes. Ce sont des
Tchérémisses qui rentrent des champs.
A la vue de ces gens, la première impression est celle de l'étonnement,
d'un étonnement profond dont la sensation persiste encore au moment
où j'écris ces lignes. Depuis le Volga nous avons été préparés par
des transitions lentes à l'impression d'Asie que nous a laissée
Kazan, mais ici le saut est si brusque, si profond que nous en sommes
abasourdis. D'un des centres les plus importants de l'Empire, nous
sommes tombés tout d'un coup au milieu d'une population primitive. Ici
nous sommes, semble-t-il, à mille lieues de Kazan, hors de la Russie,
hors d'Europe. Costumes, langue, religion, tout chez ces Tchérémisses
est différent de chez les Russes. Il y a là deux races juxtaposées,
étrangères l'une à l'autre, l'une qui suit le mouvement de la
civilisation, l'autre figée dans un passé de plusieurs siècles.
Très simple est le costume des Tchérémisses: pour les hommes, un
pantalon et une blouse en toile blanche[29], des souliers en écorce,
et en place de bas des morceaux de toile ou de drap. Non moins
sommaire est le costume des femmes: un petit caleçon en toile blanche
(_iolache_) que prolongent des jambières également en toile ou en
drap noir (_chtré_), serrées autour des mollets par des cordelettes
en écorce, enfin une longue chemise blanche (_toghour_), fermée sur
la poitrine par une fibule en cuivre et serrée à la taille par une
ceinture. Ce vêtement très simple devient un des plus pittoresques que
l'esprit féminin ait inventés par les ornements curieux dont il est
garni. Toutes les blouses des femmes sont chamarrées de broderies et
couvertes de colliers, de plastrons, d'écharpes, de pièces de monnaie
et de coquillages. Tout cela n'est ni gracieux, ni élégant, mais
l'effet est absolument extraordinaire.
[Footnote 29: Les chemises des hommes sont ornées d'un petit liséré de
broderies.]
Là malheureusement comme partout ailleurs, la civilisation a amené
la décadence de l'art indigène. Les cotonnades russes pénètrent
chez ces Finnois, et sous l'empire d'idées religieuses absurdes,
les femmes tchérémisses tendent à abandonner les ornements de leur
costume national. Les convertis regardent comme un péché de porter
des vêtements brodés[30]. Et ces idées ne trouvent que trop de crédit
parmi les indigènes, au grand préjudice du pittoresque. A Parate et
dans les environs, les broderies forment un dessin géométrique, une
série de denticules serrés, disposé par bandes autour de l'ouverture
de la poitrine, sur les manches, et au bas de la robe; elles sont
en fil de coton, et de couleur carmin foncé. Les jours de fête, les
femmes endossent des chemises à broderies rouges rehaussées de vert.
Dans d'autres districts, la soie est employée à la place du coton[31].
Pendant l'hiver, hommes et femmes sont vêtus de longs _kaftans_
tissés par eux. Dans les grandes circonstances, les femmes endossent
un manteau de drap noir orné d'un large col rabattu garni de rubans
d'argent, de pièces de monnaie et de coquillages.
[Footnote 30: Smirnov, _loc. cit._]
[Footnote 31: _Ibid._]
A Parate et dans les villages environnants, la coiffure des femmes est
une longue serviette étroite, brodée, flottant autour du cou et fixée
sur la nuque par un ruban passant sur le sommet de la tête. Cette
coiffure, appelée _charpane_, n'est portée que par les femmes mariées;
les jeunes filles vont nu-tête, la chevelure divisée derrière la tête
en deux tresses garnies de vieux boutons, de morceaux de cuivre, de
coquillages (_kauris_) et de pièces de monnaie.
[Illustration: Femmes Tchérémisses.]
Les Tchérémisses ont emprunté le _charpane_ à leurs voisins d'au delà
du Volga, les Tchouvaches, aussi ne l'observe-t-on qu'aux environs
de Kazan. Dans la partie ouest du district de Tsarévokoktchaïsk et
dans les districts de Vétlouga et de Iaransk, les Finnoises portent
une énorme coiffure en écorce de bouleau recouverte d'une serviette
brodée, semblable à un shako de caricature. En avançant vers l'est,
on rencontre chez les Tchérémisses une autre coiffure, qui a le
nom euphonique de _chienaschiavouchio_ suivant M. Sommier, ou de
_chimachobitch_ d'après M. Smirnov, réservé, comme le _charpane_,
aux femmes mariées. C'est une longue serviette en forme de bonnet de
police, dont une corne se trouve au-dessus du front et dont la partie
postérieure descend très bas dans le dos. Les femmes de cette région
divisent également leur chevelure en deux tresses, l'une cachée sous
la _chienaschiavouchio_, l'autre entortillée sur le front en forme de
corne pour soutenir la pointe du bonnet. Cette coiffure répond à une
superstition; dans les clans tchérémisses établis près de l'Oural, les
femmes mariées ne doivent laisser voir leur chevelure à aucun homme de
leur race[32].
[Footnote 32: Sommier, _Note di viaggio_, Florence, 1889.]
Le costume des femmes tchérémisses est rehaussé d'ornements formés de
pièces de monnaie et de ces jolis coquillages des mers de l'Inde connus
sous le nom de _kauris_ ou de _porcelaine_ (_Cypræa moneta_)[33].
Ces Finnoises portent au cou et sur la tête leur fortune entière,
100, 150 ou 200 francs, quelquefois même plus. Tout l'argent qu'elles
parviennent à économiser, elles en garnissent leurs vêtements. Les
femmes sont des tirelires ambulantes, et ce n'est que pressées par
la plus extrême nécessité qu'elles se décident à détacher de leurs
colliers quelques pièces, les vieilles surtout, qui ont à leurs yeux la
valeur de talismans. Il n'est pas rare de trouver sur une Tchérémisse
des monnaies très anciennes. Pour un antiquaire, ces femmes offrent
l'intérêt d'un cabinet de médailles. C'est du reste le seul qu'elles
présentent. Parmi les cinq ou six cents femmes tchérémisses que j'ai
vues, pas une n'était jolie, même passable.
[Footnote 33: Une des écharpes que j'ai acquises est bordée de _Cypræa
moneta_ var. _icterina_, d'après la détermination de M. Dautzenberg.]
Autour de la nuque les femmes mariées suspendent au _charpane_
une chaînette de verroterie, chargée de pièces de 20 _kopeks_
(_bouïgoltsia_). A celle que j'ai achetée, il y avait pour 18 francs
de numéraire. Leurs boucles d'oreilles sont également formées de trois
pièces de 20 kopeks. En outre, quelques femmes s'accrochent le long
des joues des paquets de fil de cuivre ou d'argent recourbés à leur
extrémité; leur visage se trouve ainsi armé d'une paire de griffes. Qui
s'y frotte s'y pique. D'autres se parent de larges cercles de métal;
la quincaillerie est à la mode dans le pays. De plus, celles qui en
ont les moyens portent autour du cou des colliers et des plastrons de
pièces d'argent. Outre les pièces d'argent, les femmes tchérémisses
emploient les kauris (_Cypræa moneta_) comme ornements[34].
[Footnote 34: Les kauris sont récoltés dans l'océan Indien, surtout aux
Maldives et sur la côte orientale d'Afrique aux environs de Zanzibar,
puis de là expédiés principalement aux Indes et sur la côte du golfe de
Guinée. Au pied de l'Himalaya les femmes du Sikkim ornent leur costume
de ce coquillage. Telle est du reste la demande de cet article qu'en
une seule année il a été importé en Angleterre 60 000 kilogrammes de
kauris; la majeure partie a été réexpédiée aux nègres du golfe de
Benin.]
L'usage de mollusques appartenant au genre _Cypræa_ comme bijou
ou comme monnaie remonte à une haute antiquité. Une cyprée a été
découverte dans les ruines de Babylone, et dès les temps préhistoriques
les Finnois de la Russie orientale ont fait servir ce coquillage à
l'ornementation de leurs vêtements. Dans les _tumuli_ des anciens
Mériens, le comte Ouvarov a découvert deux kauris.
Les jeunes filles tchérémisses portent des colliers de cyprées, et en
grande toilette les femmes mariées se parent de deux larges écharpes
entièrement bordées de ces petits coquillages. Les ceintures, les
plastrons, les tresses des cheveux, sont également ornés de kauris.
Représentez-vous ces chemises blanches, chamarrées de broderies
délicatement nuancées, étincelantes de reflets argentins, toutes
brillantes de nacre, et vous comprendrez que ce costume si simple
devient un des plus curieux que l'ingéniosité féminine ait imaginés.
Dès notre arrivée à Parate, nous nous occupons d'acheter des vêtements
et des ornements, mais au début les transactions sont lentes. On se
défie de nous. Même ici, près d'une grande ville, les Tchérémisses sont
d'une sauvagerie extraordinaire. La venue d'un étranger leur inspire
plus d'appréhension qu'au Lapon ou à l'Eskimo du Grönland. Russes et
Tchérémisses vivent pourtant en bonne harmonie et entre les deux races
des unions se produisent. D'autre part le gouvernement essaie d'élever
ces Finnois au niveau des paysans slaves. Des écoles sont ouvertes dans
lesquelles l'enseignement est donné en tchérémisse, en même temps la
connaissance du russe vulgarisée. Néanmoins un certain nombre d'hommes
et la plupart des femmes ignorent cette langue. De longtemps la fusion
entre les deux races ne sera pas obtenue.
Le paysan russe auquel nous demandons l'hospitalité nous reçoit
cordialement. «La France est amie de notre empereur», dit-il à
Boyanus, et en amis il nous accueille. Dans ces campagnes n'arrive
aucun journal, aucun bruit du monde extérieur, néanmoins par une lente
infiltration les sentiments de sympathie pour notre pays ont pénétré
jusque dans les masses les plus profondes du peuple russe.
[Illustration: Tchérémisse aux champs.]
Nous dînons frugalement d'œufs et de fraises, arrosés d'excellent
thé, puis nous nous couchons sur le plancher recouvert d'une toile
caoutchoutée. Désormais pendant plusieurs mois ce sera notre lit.
Au début il semble bien un peu dur, mais après quelques jours
d'accoutumance nous y dormirons à poings fermés. En même temps nous
mangerons avec nos doigts et nous n'éprouverons plus le besoin de nous
laver. Nous aurons perdu toutes les habitudes des gens civilisés; nous
serons redevenus des primitifs comme les Tchérémisses. La civilisation
est un vernis très léger, qui s'écaille rapidement.
Le lendemain, visite de plusieurs villages tchérémisses.