[Footnote 7: Saveljew, _Ueber den Handel der Wolgaischen Bul

A TRAVERS

LA RUSSIE BORÉALE

[Illustration: M. CHARLES RABOT EN COSTUME DE ROUTE.]

CHARLES RABOT

A TRAVERS

LA RUSSIE BORÉALE

OUVRAGE CONTENANT 61 GRAVURES

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1894

Droits de traduction et de reproduction réservés.

A TRAVERS

LA RUSSIE BORÉALE

CHAPITRE I

DE PÉTERSBOURG A KAZAN

Routes conduisant à la Petchora.--Le Volga.--Mouvement de la

navigation.--Iaroslav.--Vologda.--Nijni-Novgorod.--Les populations

finnoises du Volga.--Les Bulgares.--Lutte des Finnois contre les

Russes.--La colonisation slave.--Les Tatars.

Qui a bu boira, affirme un proverbe; qui a voyagé voyagera, pourrait-on

dire non moins justement. Revenu depuis dix mois du Grönland,

l'inaction me pesait. La nostalgie des pays du Nord m'avait pris, de

ces pays où j'ai passé heureux tant d'étés dans le désert des montagnes

et dans le silence des forêts. Elles sont si belles, si grandioses, ces

solitudes mortes, si étranges dans leur fugitive parure d'éclatantes

colorations, qu'elles laissent toujours l'envie cuisante de les revoir.

Après avoir exploré la Laponie, mes recherches m'avaient conduit

en 1885 sur les bords de la mer Blanche. Pour continuer les études

d'histoire naturelle et d'ethnographie commencées dans ces voyages,

il me restait à aborder les régions situées à l'est de cette mer: le

bassin de la Petchora, l'Oural septentrional et la Sibérie.

Avant la relation de notre exploration, indiquons rapidement l'aspect

de ces pays.

La Petchora, que nous proposons de descendre jusqu'aux abords du cercle

polaire, est un des fleuves les plus grandioses d'Europe. La longueur

de son cours est évaluée à 1 483 kilomètres[1] et la superficie de

son bassin aux deux tiers de celle de la France. Seuls le Volga, le

Don et le Dnièpr ont un développement supérieur. Ce vaste territoire,

comme toute la zone boréale de l'ancien continent, présente deux

aspects très différents. Le long de la côte de l'océan Glacial s'étend

l'immense solitude des _toundras_, vastes plaines dépouillées d'arbres,

marécageuses, continuant dans l'intérieur du continent l'uniformité de

la mer qu'elles bordent. En arrière de ce désert commence la grande

forêt de la Russie septentrionale. Sur des milliers de kilomètres

s'étend une futaie ininterrompue d'arbres verts. A la monotonie aride

de la _toundra_ fait suite une uniformité verte, non moins triste et

non moins poignante. Par le paysage, par la nature de ses produits et

par la rigueur de son climat, le bassin de la Petchora appartient déjà

au nord asiatique, et avec juste raison un naturaliste anglais a donné

à cette région le surnom de Sibérie européenne. Vous passez l'Oural,

un instant le pays devient intéressant par le spectacle de montagnes

pittoresques, puis, de l'autre côté de la chaîne, vous retombez dans

une plaine pareille à celle du versant européen, avec la même forêt et

de mêmes grands fleuves. Dans le bassin de l'Obi comme dans celui de la

Petchora, partout c'est le même aspect. Vous parcourez des centaines

de kilomètres et il vous semble toujours être au même endroit. C'est

l'infini en monotonie. Tout l'intérêt du voyage est dans l'étude des

habitants.

[Footnote 1: Strelbitzky.]

N'ayant rien appris de la civilisation, les indigènes de ces régions

boréales offrent le spectacle de l'existence menée par nos ancêtres

préhistoriques. En examinant les instruments en os qu'ils fabriquent,

on comprend ceux que les fouilles mettent au jour dans nos pays,

et à la lumière de cette comparaison les objets de l'âge de la

pierre perdent leur anonyme. Pour mieux comprendre l'homme des temps

géologiques, nous irons une fois de plus étudier les primitifs, les

Zyrianes de la Petchora et les Ostiaks de l'Oural. Dans la nature, tout

se modifie, les animaux, les pierres, les plantes; l'homme sauvage seul

ne change pas.

Une fois le plan de l'exploration approuvé par le Ministre de

l'instruction publique, je sollicitai les bons offices du gouvernement

impérial. Le succès d'une expédition en Russie dépend de la qualité de

vos recommandations; avec l'appui des fonctionnaires tout devient aisé,

sans leur concours les difficultés restent invincibles. A la demande

du service des missions scientifiques toujours soucieux d'assurer le

succès de ses collaborateurs, le gouvernement impérial voulut bien

m'accorder son appui. En même temps, la Société de Géographie de

Saint-Pétersbourg me promit son puissant patronage avec une amabilité

dont je lui garde une profonde reconnaissance. Que MM. de Séménov

et Gregoriev, président et secrétaire général de cette importante

association scientifique, veuillent bien agréer ici l'expression de

mes remerciements. A leurs judicieux conseils et à leur bienveillante

intervention je dois la réalisation de mon programme.

Pour atteindre la Petchora, trois routes s'offrent au choix du voyageur.

La première part d'Arkhangelsk, passe par Pinéga, Mézène, et débouche

dans la Petchora à Oust-Zylma. D'Arkhangelsk à Oust-Zylma, le pays et

les indigènes sont peu intéressants, et à partir de cette dernière

ville on doit remonter la Petchora à contre-courant pour atteindre

l'Oural: d'où fatigues et perte de temps.

La seconde route a pour point de départ Vologda; elle suit la Soukona,

puis la Vytchégda jusqu'à Oust-Syssoltsk, traverse ensuite une région

marécageuse sur une mauvaise chaussée. Avec les lourds bagages que

l'on traîne avec soi au début d'un voyage, cet itinéraire n'est guère

pratique.

La troisième route est tracée par le Volga[2], puis par la Kama et

ses affluents jusqu'à Tcherdine. Ces rivières forment une partie de

la grande artère commerciale de la Russie et amènent le plus aisément

du monde à 300 kilomètres seulement de la vallée supérieure de la

Petchora. Et cette dernière distance est facilement parcourue sur des

cours d'eau, puis sur un étroit portage. Cette route est la plus facile

et en même temps la plus intéressante de toutes celles aboutissant à

la Petchora. Vous traversez la partie active de la Russie et au milieu

de ce mouvement vous rencontrez des populations figées dans un passé

vieux de plusieurs siècles. Les indigènes de la Russie orientale

ont conservé leurs costumes archaïques, leurs usages particuliers,

même leurs pratiques païennes. Il y a là des gens intéressants, dont

l'étude est une introduction nécessaire à celle des Zyrianes et des

Ostiaks, leurs cousins germains. Pour toutes ces raisons, je me

décidai à prendre la route du Volga, et le 19 juin 1890 je quittai

Saint-Pétersbourg, à destination de Rybinsk, par le chemin de fer de

Moscou.

[Footnote 2: Suivant l'usage français nous écrivons le Volga. En russe,

on sait que le nom de ce fleuve est, au contraire, féminin.]

Après vingt-trois heures de route, nous arrivons à destination. Autour

de la gare une grande plaine mélancolique; pas un mouvement de terrain

indiquant le voisinage d'un fleuve. Nous montons en voiture, traversons

au galop la ville, puis tout à coup nous voici sur le bord d'un énorme

trou rempli d'eau. La terre est fendue là brusquement en une large

crevasse au fond de laquelle traîne une rivière. C'est le Volga.

Le fleuve est tout obstrué d'énormes chalands et le bleu du ciel rayé

de centaines de mâts. On dirait une forêt ébranchée poussée au milieu

de l'eau. Nous nous embarquons, le vapeur part et la file des bateaux

s'allonge toujours; on la croit terminée et un peu plus loin elle

recommence. Au delà du port le paquebot croise des remorqueurs tirant

une escadrille de pesantes barques; après apparaissent de longs trains

de bois avec de petites maisonnettes et une nombreuse population,

hameaux flottant à la surface du fleuve, puis ce sont des barges aux

formes lourdes et massives comme devait en avoir l'arche de Noé. Sans

cesse, jour et nuit, la procession de bateaux monte le Volga, apportant

les blés de la Russie centrale, le sel et les poissons de la Caspienne,

les fers de l'Oural, les denrées de la Sibérie et de la Perse, les

marchandises du Nord et du Midi. En moyenne, chaque année, 14 000

bateaux montés par 300 000 hommes circulent sur le haut fleuve pendant

les six mois de navigation. Comme une marée montante, l'Asie pénètre

par le Volga à travers la Russie jusqu'à 300 kilomètres de Pétersbourg.

Spectacle absolument nouveau pour nous autres Occidentaux; la vue de ce

mouvement donne la sensation d'une autre partie du monde, vous devinez

l'approche de l'Asie.

Quelques heures après avoir quitté Rybinsk, je débarquai à Iaroslav

pour me rendre le lendemain à Vologda. Mon itinéraire sur la Petchora

traversant la partie orientale de l'immense gouvernement dont cette

ville est le chef-lieu, on m'avait recommandé d'aller présenter mes

devoirs au gouverneur. De Iaroslav à Vologda c'est un voyage de 300

kilomètres, une simple excursion pour les Russes, habitués à ne compter

les distances que par 1 000 kilomètres.

Le trajet se fait par un chemin de fer à voie étroite. Un seul train

par jour circule dans chaque sens, la vitesse du convoi est de 19

kilomètres à l'heure, jugez du trafic du pays et de l'agrément du

voyage.

Après avoir roulé pendant onze heures avec une lenteur de sommeil,

j'aperçois tout à coup au bout d'une plaine trente-cinq tours, dômes

et minarets qui émergent du sol comme de la pleine mer. C'est Vologda.

Pour 18 000 habitants la ville compte 54 églises. C'est une des plus

fortes proportions que l'on trouve en Russie, où Dieu sait si les

églises sont nombreuses.

Les villes russes, il faudrait toujours les regarder de loin, et ne

jamais y entrer. A distance, leur panorama d'églises multicolores les

fait paraître magnifiques; lorsque vous y pénétrez, vous n'y trouvez

qu'un grand village.

Vologda est située sur les bords de la Vologda, affluent de la

Soukona qui se jette elle-même dans la Dvina du Nord. De Vologda à

Arkhangelsk, ces rivières forment une voie fluviale parcourue par des

paquebots pendant la belle saison. Souvent la baisse des eaux arrête

la navigation; aux personnes qui voudraient entreprendre ce voyage on

doit par suite conseiller de le faire au plus tard dans la première

quinzaine de juillet.

Le gouverneur de Vologda me fit un fort aimable accueil. Il eut la

bonté de me remettre un _otkrytyilist_, c'est-à-dire une lettre

générale de recommandation pour les autorités de la province, et

de prescrire l'envoi d'un _ouriadnik_ (gendarme de campagne) à ma

rencontre sur la Petchora. La présence de ce soldat aurait pour effet

d'aplanir toutes difficultés s'il s'en présentait.

De retour à Iaroslav, je continuai ma route sur le Volga. Jusqu'à

Nijni-Novgorod la navigation dure trente-cinq heures.

Toujours la même impression. Le paysage n'est pas grandiose, il ne

frappe pas, mais à chaque instant, l'attention est attirée par une

scène amusante ou par un motif de croquis gai ou curieux.

Au coucher du soleil le panorama devient extraordinaire. Sur un ciel

pourpre s'enlèvent en vigueur les églises éparses dans la campagne. Les

dorures des dômes semblent en feu, et à travers les croisillons des

campaniles apparaissent des pans de ciel rouge comme de gros cierges

allumés appliqués sur les murailles blanches.

Le 25 juin au matin, voici Nijni-Novgorod, cette ville fameuse dont le

nom éveille dans l'imagination une fantasmagorie de scènes pittoresques.

Le soleil est de feu, le ciel d'un bleu éclatant, et partout des

blancheurs vibrantes. Devant nous se dresse une colline de remparts,

de tours, de clochetons et de minarets, tout cela d'un relief

extraordinaire sous la lumière éblouissante. A droite c'est une plaine

de maisons basses, dominée par une énorme cathédrale rouge, étincelante

d'or et de reflets métalliques; autour, deux fleuves, le Volga et

l'Oka, larges chacun d'un kilomètre, et peuplés de bateaux.

Devant le port, les rues sont sales, mal pavées, bordées de

constructions en briques badigeonnées à la chaux. Nulle part un magasin

de quelque apparence, nulle part un restaurant ayant bon air; rien que

des échoppes et des cabarets. Ici nous sommes dans la partie active de

Nijni et l'on pourrait se croire dans un faubourg. A part les luxueux

étalages de Pétersbourg et de Moscou, je n'ai vu en Russie aucun

magasin comparable à ceux de nos plus modestes villes de province. Ne

croyez pas pourtant ces boutiques mal approvisionnées: telle échoppe

d'aspect misérable renferme pour des centaines de mille francs de

marchandises.

Partout l'animation est grande. Dans la foule, peu ou point de

chapeaux, rien que des casquettes. Voici des marchands, tout de

noir vêtus, avec une grande et ample lévite, des _moujiks_ avec la

traditionnelle chemise rouge, des Tatars coiffés de bonnets en peau de

mouton, des marchands de poissons secs, d'autres chargés de chapelets

de biscuits, des mendiants déguenillés, des nonnes, et au milieu de

cette cohue un va-et-vient incessant de _drochki_ et de véhicules

bizarres. En Russie, quiconque a quelques sous en poche va en voiture.

Sur la presqu'île entre le Volga et l'Oka, est située la ville de

la foire. A ce mot de foire, ne vous représentez pas un fouillis

pittoresque de baraques, d'échoppes et de cirques en plein vent. Rien

de plus banal que cette ville, un vaste damier de maisons basses

disposées au rez-de-chaussée en magasins, avec des églises, des hôtels,

des restaurants de toute catégorie, des théâtres, des cafés-concerts

et le reste. Pour le moment, tout est désert. C'est un quartier habité

seulement quelques semaines, et le reste du temps abandonné.

La foire est ouverte le 25 juillet, par un service divin, et close

officiellement le 6 septembre; mais l'évacuation des marchandises n'est

guère achevée avant le 20.

Le chiffre des affaires qui se traitent à Nijni pendant cette période

d'un mois et demi varie de 625 à 750 millions de francs. C'est, comme

on le sait, le principal événement dans la vie économique de la Russie.

A Irbit, dans la Sibérie occidentale, au mois de février, se tient une

seconde foire, moins importante, mais encore très fréquentée.

De Nijni rayonnent de nombreuses lignes de navigation sur le Volga et

ses affluents. Quatre compagnies font le service jusqu'à Astrakane;

trois vont à Perm par la Kama, une à Oufa par la Kama et la Bielaya,

une également à Viatka par la Kama et la Viatka. Enfin, de Nijni des

vapeurs remontent l'Oka jusqu'à Riazane. Ces différentes rivières qui

s'embranchent sur le Volga, comme des rameaux sur un tronc, portent

la vie à un territoire dont la superficie est triple de celle de la

France. Sans le Volga, la Russie aurait été un désert fermé à la

colonisation.

Tous les vapeurs du Volga et de la Kama font escale à Kazan; j'avais

donc le choix. La meilleure compagnie est celle de Caucase et Mercure.

Ses steamers du type américain offrent le luxe et le confort des

grands paquebots. Ces superbes vapeurs sont commandés, m'a-t-on dit,

par des officiers de la marine impériale, un gage de sécurité dont les

gens prudents ne doivent pas faire fi. La navigation sur le Volga est

souvent dangereuse en automne lorsque les eaux sont basses. Pendant mon

séjour en Russie, plusieurs naufrages suivis de morts d'hommes ont eu

lieu sur ce fleuve.

Pour me rendre à Kazan, je pris la compagnie Samoliote qui a le service

de la poste.

Le prix du passage de Nijni à Kazan, pour une distance de 400

kilomètres, est seulement de 6 roubles; en payant le prix de deux

billets, j'ai la jouissance exclusive d'une spacieuse cabine établie

sur le pont. En Russie les tarifs des transports sont très bas et

calculés en raison inverse des distances. Ainsi de Nijni à Perm,

pour un voyage de 1 700 kilomètres, il n'en coûte en troisième que 3

roubles, 9 francs au cours d'alors.

A partir de Nijni-Novgorod le paysage est indifférent. Le Volga devient

large de 1 000 à 1 500 mètres, avec des eaux jaune sale. La rive droite

présente généralement des escarpements, rebords du ravin creusé par

le fleuve; à gauche, ce ne sont qu'îles de sable, prairies et terres

basses.

Aux environs de Nijni commence la région finnoise. Le bassin moyen

du Volga est une mosaïque de races. Grande route ouverte entre la

Russie centrale et l'Asie, ce fleuve a été suivi par les peuples qui

marchaient vers l'Occident et ceux qui voulaient s'ouvrir le chemin

de l'Orient. Chaque invasion a amené dans le pays une race nouvelle,

et chaque race s'est ensuite établie au milieu de ses voisins. Vous

trouvez ainsi côte à côte des Finnois, des Tatars et des Russes. Chacun

de ces différents peuples n'est point cantonné dans un territoire

nettement délimité: à côté d'un groupe finnois vous rencontrez un

village tatar et au milieu des Musulmans des Russes. Comme de puissants

torrents, les grands courants des invasions passées par la vallée

du Volga ont rompu la masse compacte des populations primitives, et

de l'ancien niveau humain il ne reste que des témoins pareils à ces

collines isolées au milieu des plaines, vestiges d'antiques formations

géologiques.

Dans la région que nous traversons, le substratum ethnique a été formé

par les Finnois et par les Bulgares. Ce dernier peuple a aujourd'hui

disparu; mais grand a été son rôle, et durable a été son influence sur

les populations. Il a constitué le premier centre de civilisation dans

la Russie orientale.

Les Bulgares habitaient la région de Kazan et probablement s'étendaient

dans la vallée inférieure de la Kama. Les ruines de Bolgar, leur

capitale, se trouvent près du village Ousspenskoyé, sur la rive gauche

du Volga, à 7 kilomètres du fleuve, un peu en aval de son confluent

avec la Kama.

Le moine Nestor, le Grégoire de Tours de la Russie, mentionne

simplement les Bulgares. Tous les renseignements que nous possédons sur

ces anciens habitants de la vallée du Volga viennent des Arabes, avec

lesquels il a été en contact dès le Xe siècle.

Les Bulgares étaient un peuple commerçant, en possession du monopole

des échanges entre l'Europe et l'Asie centrale, comme l'ont

aujourd'hui les Russes. Aux Arabes ils fournissaient les marchandises

du Nord, et aux Finnois celles d'Asie, que ceux-ci transportaient

ensuite en Occident.

Du pays des Bulgares pour parvenir dans l'Europe occidentale, les

marchandises d'Orient suivaient deux routes différentes. Une partie

remontait la Kama, puis, par l'intermédiaire des Permiens, descendait

la Dvina ou la Petchora et atteignait l'océan Glacial, d'où les

Normands les transportaient par mer en Occident. La découverte de

monnaies sassanides, indo-bactrianes, koufiques, anglo-saxonnes,

germaniques, et d'objets indous ou chinois dans la vallée de la Kama

a permis de jalonner cet ancien itinéraire du commerce de l'Orient.

La seconde route était tracée par le haut Volga et exploitée par les

Mériens, les ancêtres des Tchérémisses. Par cette voie les produits de

l'Asie parvenaient à Novgorod.

Les Normands sont venus jusqu'à Bolgar. Heyd n'hésite pas à reconnaître

des Scandinaves dans de prétendus marchands russes descendus en bateaux

par le Volga[3].

[Footnote 3: «Ce nom (de Russe), qu'ils se donnaient eux-mêmes,

leur stature haute et élancée, leurs usages singuliers que décrit

Ibn Fosslan pour les avoir vus lui-même en 920, tout cela démontre

suffisamment, écrit le savant historien, qu'il ne s'agit pas ici de

ces tribus slaves auxquelles le nom de Russes n'a été donné que par

la suite des temps, mais de tribus scandinaves.» Heyd, _Histoire du

commerce du Levant au moyen âge_. Leipzig. Harrassowitz.]

Des traces d'influence scandinave sont encore aujourd'hui

reconnaissables chez les Tchérémisses, comme nous l'expliquerons plus

loin. Il faut donc agrandir considérablement vers l'est la zone de

pénétration des anciens Normands.

Les Bulgares vendaient aux Arabes des nattes en écorce de tilleul,

industrie encore actuellement répandue dans la vallée du Volga, du miel

et de la cire fournis par les Finnois, grands éleveurs d'abeilles,

de l'ambre venu des bords de la Baltique par l'intermédiaire des

Scandinaves et des Mériens, enfin de l'ivoire de mammouth et des

fourrures du Nord apportés par les Permiens. Ce dernier commerce prit

une très grande importance après que Zobeïda, femme d'Aroun al-Raschid,

eut mis à la mode en Orient les pelisses de zibeline et d'hermine. Il y

a dix siècles, comme aujourd'hui, la mode était souveraine. Les Arabes

achetaient en outre des peaux de loutres, de castors, de martes et

de renards noirs. Ce dernier article était expédié jusqu'en Espagne.

En échange de ces pelleteries, les Asiatiques apportaient à Bolgar

des pierres précieuses, des perles de verre, des étoffes de soie, des

bijoux et probablement aussi des kauris (_Cypræa moneta_) qui leur

venaient des Indes par caravanes. Dès cette époque les Finnois du Volga

employaient ce coquillage comme bijoux[4]. Enfin, les habitants de la

vallée moyenne du Volga expédiaient du blé dans le nord-ouest de la

Russie. En 1229, les Bulgares sauvèrent la Russie sousdalienne d'une

famine terrible par leurs envois de céréales.

[Footnote 4: Dans les tombes des Mériens, le comte Ouvarov a trouvé des

_kauris_.]

Le commerce n'attirait pas seul les Arabes sur le Volga; les curieux

y venaient aussi pour jouir du spectacle, absolument étrange pour

les Orientaux, d'un pays où, durant l'été, une pâle clarté prolonge

le crépuscule jusqu'à l'aurore. La longueur du jour en été et sa

brièveté en hiver sont mentionnés par tous les auteurs arabes comme

des phénomènes absolument extraordinaires[5]. Suivant la pittoresque

expression du savant colonel Yule, Bolgar était pour le monde arabe ce

qu'est Hammerfest pour les touristes du XIXe siècle.

[Footnote 5: Voir la _Géographie d'Edrisi_, traduite par Jaubert, 1840,

et _Voyages d'Ibn Batoutah_.]

Frappé par la haute civilisation des Arabes, Almas, fils de Silkah,

roi de Bolgar, envoya à Bagdad en 921 des ambassadeurs chargés de lui

amener des savants versés dans l'étude du Coran et des architectes

pour élever des mosquées et des forteresses. Le khalife répondit à

sa demande en lui envoyant Sohoussen el-Rassi et Akmed ibn Fosslan,

celui-là même qui nous a laissé de précieux renseignements sur Bolgar.

Almas se convertit[6] à l'islamisme, ses sujets suivirent son exemple,

et jusqu'en 1573 la vallée moyenne du Volga fit partie du monde

musulman. C'est la région la plus septentrionale où ait pénétré

l'influence arabe. Avec le zèle des néophytes, les Bulgares essayèrent

de faire des prosélytes parmi les Slaves, et tentèrent de convertir

à leur foi Vladimir, qui devait introduire parmi ses sujets le

christianisme byzantin.

[Footnote 6: D'après la chronique de Kaswing, la conversion des

Bulgares à l'islamisme n'aurait eu lieu que dans la première moitié

du XIIe siècle; suivant Ibn Fosslan, elle remonterait à 922. Cette

dernière date nous paraît la plus vraisemblable. Edrisi, qui vécut

dans la première moitié du XIIe siècle, mentionne déjà à cette époque

l'existence d'une grande mosquée à Bolgar.]

D'après les historiens arabes, Bolgar est restée une bourgade, une

sorte de station de nomades[7] jusqu'en 1236, époque à laquelle elle

fut prise par les Tatars, conduits par Souboudaï Bagadour. Alors

commence une période tatare dans l'histoire du pays. Elle ne fut

pas dépourvue de prospérité, et de cette époque datent peut-être les

édifices dont les ruines subsistent aujourd'hui. A cette date les

Bulgares semblent être arrivés à un degré de civilisation supérieur à

celui auquel étaient parvenus les Russes. Sous la direction des Arabes

ils étaient devenus des architectes habiles et les princes de Sousdalie

les appelaient dans leurs États pour y construire des palais et des

églises. En 1300 Bolgar fut de nouveau prise par les Tatars. Pour punir

les habitants d'avoir oublié les préceptes du Coran, les envahisseurs

saccagèrent la ville et massacrèrent en partie la population. Ce fut le

coup de grâce; désormais Kazan, fondé au milieu du XIIIe siècle par un

neveu de Gengis Khan, allait prendre dans la vallée du Volga la place

de Bolgar.

[Footnote 7: Saveljew, _Ueber den Handel der Wolgaischen Bulgaren im

neunten und zehnten Jahrhundert_. Erman's Archiv, VI.]

A quelle race appartenaient ces Bulgares? C'est une question très

controversée. D'après certains auteurs, les Bulgares seraient des

Finnois; une nombreuse population appartenant à cette race ne se

trouve-t-elle pas encore dans le pays; suivant d'autres, ils seraient

les ancêtres des Slaves. Les crânes découverts à Bolgar présentent

une grande analogie avec ceux des _tumuli_ du gouvernement de

Moscou datant du VIIIe au Xe siècle et qui sont attribués aux

Slaves[8]. M. Chpilevsky voit au contraire dans les Tatars de Kazan

et les Tchouvaches les descendants des Bulgares, les uns avec le

caractère plus spécialement turc, les autres avec le caractère plus

particulièrement finnois[9].

[Footnote 8: Maliev.]

[Footnote 9: Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique,

1879_. A cet excellent article nous avons fait de nombreux emprunts

pour ce résumé historique.]

Profonde a été l'influence exercée par les Bulgares sur les populations

finnoises. Ils leur ont appris l'art de construire des maisons,

l'agriculture et l'industrie pastorale. Ils ont été les premiers

éducateurs des Tchérémisses.

Si les Bulgares ont aujourd'hui disparu, fondus dans les autres races,

en revanche très nombreuses sont restées les populations finnoises dans

la région du Volga. Leur effectif peut être évalué à 1 500 000, et sur

ce nombre 594 000 appartiennent au gouvernement de Kazan. Ces Finnois

sont désignés sous le nom de Finnois du Volga, pour les distinguer de

ceux de la Baltique et du groupe permien. On les divise en trois races:

les Mordvines, les Tchérémisses et les Tchouvaches, ces derniers plus

ou moins métissés suivant les régions.

Sur la rive droite du Volga sont établis les Mordva ou Mordvines,

dans les gouvernements de Nijni-Novgorod, Penza, Simbirsk et Saratov.

Rittich évalue leur nombre à 791 954, Maïnov à 1 148 800. Ils ont été

profondément modifiés par l'influence russe. Au témoignage de Maïnov,

pas moins de 300 000 Mordvines ont complètement oublié leur langue

maternelle et ne parlent plus aujourd'hui que le russe[10].

[Footnote 10: Ignatius, _les Peuples Finno-Ougriens_. Journal de la

Société de statistique de Paris, 1886, no 2.]

Au nord et au nord-est des Mordvines habitent les Tchérémisses.

Leur nombre est également assez difficile à fixer, les évaluations

présentent des différences de 70 000. Certains documents évaluent le

chiffre de ces Finnois à 329 364[11], d'autres à 259 745[12].

[Footnote 11: _Kalendar Voljskago Viestnika na 1883 god._ Kazan, 1888.]

[Footnote 12: Ignatius, _loc. cit._ Ce chiffre est également adopté par

M. Sommier (_Note di viaggio_, Florence, 1889).] A notre avis, leur

effectif doit être au moins de 300 000.

Cette population est fractionnée en trois groupes d'inégale

importance. Sur la rive droite du Volga, autour de Kosmodémiansk et

de Tchéboksari, se trouve, à côté des Tchouvaches, un îlot comptant

42 000 individus[13]. Ce sont les _Tchérémisses de montagnes_, ainsi

appelés en raison de la nature élevée de la rive qu'ils habitent,

par opposition aux _Tchérémisses des prairies_, établis sur la rive

gauche ordinairement basse. Au nord-est, dans le triangle dessiné par

le Volga, la Vétlouga et la Viatka, à cheval sur les gouvernements

de Kazan, de Kostroma et de Viatka, se rencontre le groupe le plus

compact de ces Finnois. Ils sont là environ 183 000[14]. 5 460 habitent

en outre le gouvernement de Nijni-Novgorod. Le troisième groupe

tchérémisse se trouve plus à l'est, complètement isolé, dans l'Oural et

le gouvernement d'Oufa. Il compte de 50 000 à 70 000 individus.

[Footnote 13: J.-N. Smirnov, _Tchérémissis_, Kazan, 1889.]

[Footnote 14: _Id. ibid._]

La dispersion actuelle des Tchérémisses est le résultat d'un exode de

ce peuple vers le nord-est.

La vallée moyenne de l'Oka et la rive droite du Volga jusqu'à la Soura

ont été le berceau primitif des Tchérémisses[15]. L'arrondissement

de Sousdal (gouvernement de Vladimir) est le territoire le plus

occidental où des traces de ces Finnois aient été constatées[16]. Dans

le gouvernement de Nijni-Novgorod, de nombreux noms de lieu dont le

sens ne peut être expliqué que par la langue tchérémisse témoignent

de l'ancienne occupation du pays par ce peuple. Au XVIe siècle, des

Tchérémisses étaient encore établis dans les limites de cette province.

[Footnote 15: _Id. ibid._]

[Footnote 16: Dans le gouvernement de Vladimir se trouvent deux

villages portant le nom caractéristique de Tchérémisk.]

Sous la poussée des Mordvines, ces Finnois quittèrent les vallées de

l'Oka et de la Soura et partirent à la recherche de nouvelles terres.

Un groupe, passant le Volga, remonta la Vétlouga, pour se diriger vers

la Viatka. Une autre fraction du peuple tchérémisse longea la rive

droite du Volga, puis traversa le fleuve et alla s'établir dans le nord

du gouvernement actuel de Kazan.

A la fin du XVe siècle, les Tchérémisses avaient atteint la région

qu'ils occupent actuellement, laissant sur la rive droite du Volga une

arrière-garde, aujourd'hui fortement entamée.

Cette migration s'est effectuée par étapes, et dans chaque étape les

émigrants ont séjourné longtemps.

Les traditions des Tchérémisses ont conservé le souvenir de ces

déplacements. Les habitants du district de Tsarévokoktchaïsk racontent

que leurs ancêtres étaient originaires de la vallée de la Soura, et

ceux du district de Kosmodémiansk que leurs pères habitaient jadis à

l'ouest de cette rivière dans le gouvernement de Nijni-Novgorod. Très

caractéristique est la prière des Tchérémisses du gouvernement de

Kostroma dans laquelle ils demandent aux dieux de leur donner autant

de blé qu'il y a de sable dans le Volga. Cette invocation remonte sans

aucun doute au temps reculé où les ancêtres de la population actuelle

habitaient les bords du fleuve[17].

[Footnote 17: Cet historique des migrations de peuple tchérémisse est

résumé d'après l'excellent ouvrage de M. Smirnov, _Tchérémissis_, que

nous aurons souvent l'occasion de citer.]

Du noyau tchérémisse refoulé au nord du Volga se détacha au XVIIe

siècle un groupe nombreux envoyé par le gouvernement russe pour

coloniser le pays des Bachkirs. Telle a été l'origine de l'îlot

tchérémisse du gouvernement d'Oufa.

Dans la vallée du Volga, sur la rive droite du fleuve, à côté

des Tchérémisses, habitent les Tchouvaches. Les auteurs ne sont

pas d'accord sur la place de cette race dans les classifications

ethnologiques; les uns la regardent comme un rameau turc modifié par

l'influence finnoise; les autres, comme des Finnois _tatarisés_. Comme

nous le dirons plus loin en détail, autour de Tsevilsk les Tchouvaches

ont assez bien conservé le caractère finnois; ceux qui habitent plus

au sud ont, au contraire, adopté la civilisation turque. L'effectif de

cette race est évalué à 550 000, disséminés dans les gouvernements de

Kazan, Simbirsk et Saratov. Le groupe le plus important massé autour de

Tsevilsk compte environ 450 000 individus.

En bloc les Finnois du Volga peuvent être évalués actuellement à 1 500

000. A cet effectif, si on ajoute le groupe permien, c'est-à-dire les

Votiaks, les Permiaks et les Zyrianes, puis les Caréliens et les Lapons

du gouvernement d'Arkhangelsk, enfin les Finnois de Finlande et ceux

des provinces Baltiques, on arrive à un total de 4 millions et demi de

Finnois établis dans la Russie septentrionale. Au milieu de la grande

masse slave, ces différentes races sont aujourd'hui éparses comme

des îlots témoins d'un continent disparu, mais aux premiers âges de

l'histoire elles formaient un groupe compact et continu de l'Oural à la

Baltique.

Au nord, les Tchoudes Zavolotskaïens, les ancêtres des Caréliens

actuels, reliaient le groupe permien à celui de Finlande. D'un autre

côté, dans le bassin du haut Volga, les Finnois étaient rattachés à

leurs congénères des bords de la Baltique par des peuples aujourd'hui

disparus, les Vesses, les Muroniens et les Mériens dont l'origine

finnoise a été mise en lumière par les belles recherches des savants

russes, notamment du comte Ouvarov. Les Vesses étaient établis autour

du Bielozero, dans cette région aux eaux indécises, qui commande

l'accès du bassin du Volga et de celui de la Dvina. Les Muroniens,

dont le nom s'est conservé jusqu'à nos jours dans celui de la ville de

Murom, occupaient la vallée de l'Oka; entre ces deux peuples habitaient

les Mériens, les ancêtres des Tchérémisses[18] dans les gouvernements

de Iaroslav et de Vladimir, autour du lac de Péréslav et de Rostov; de

ce centre ils rayonnaient dans les gouvernements de Moscou, de Tver,

de Kostroma, de Nijni-Novgorod, de Riazane et de Toula. Ainsi, toute

la Russie septentrionale et une grande partie de la Russie centrale,

notamment la région voisine de Moscou, le centre actuel du monde slave,

ont été occupées par des races finnoises, à une époque relativement

rapprochée[19].

[Footnote 18: Dans un fort intéressant mémoire (_Sur la parenté ou les

rapports des Mériens et des Tchérémisses_, en russe) M. T. Smirnov

démontre l'étroite parenté des deux peuples à l'aide de la philologie,

ainsi que l'avait déjà indiqué Castren. Comme les Tchérémisses actuels,

les anciens Mériens portaient des vêtements ornés de galons et en guise

de bijoux des colliers de monnaie (Ouvarov).]

[Footnote 19: Veské, _Slaviano-finskiia koultournyia otnochéniia po

dannim yazika_, Kazan, 1890.]

Dans cette partie de l'Empire des tsars s'est produit un phénomène

ethnologique semblable à celui dont l'Allemagne du Nord a été le

théâtre. De même que les Slaves, habitants primitifs du Brandebourg et

de la Prusse, ont été absorbés par les Allemands, de même les Finnois

d'une partie de la Russie ont disparu sous la pression des Slaves.

Longtemps on a pensé que cette substitution d'une race à une autre

s'était produite pacifiquement, qu'il y avait eu lente infiltration

d'un peuple dans l'autre. L'étude des anciens documents montre, au

contraire, que les premiers rapports des Slaves et des Finnois furent

loin d'être pacifiques. Entre les envahisseurs et les envahis, les

luttes furent très vives. Lorsque les Novgorodiens pénétrèrent dans

le pays des Tchoudes Zavolotskaïens, ils rencontrèrent une résistance

acharnée des indigènes. En 1078, Gleb Sviatolovitch, prince de

Novgorod, fut tué dans une rencontre avec ces Finnois. Le peuple a

conservé dans ses légendes le souvenir des combats soutenus par les

indigènes contre les envahisseurs[20].

[Footnote 20: Dans le gouvernement de Vologda, des excavations portent

le nom caractéristique de _poghibelnitsy_ (mot à mot: endroit où

l'on meurt). Au-dessus de ces trous les Tchoudes élevaient, au moyen

de troncs d'arbres, des terre-pleins et du haut de ces forteresses

se défendaient énergiquement. La lutte devenait-elle inégale, ils

coupaient les pieux qui soutenaient l'édifice et s'ensevelissaient

sous les décombres, préférant la mort à l'esclavage, absolument comme

des héros de l'antiquité. _Annuaire du gouvernement de Vologda. Lieux

dits._ Livre très intéressant.]

Les Mériens résistèrent également aux Novgorodiens. Les noms de

localités dont les racines évoquent des idées de guerre et de carnage,

très nombreux dans la région occupée jadis par ce peuple, témoignent

de ces luttes. Leurs descendants les Tchérémisses, aujourd'hui si

paisibles, alliés aux Tatars, ont vigoureusement résisté aux Russes.

Après la chute de Kazan ils reconnurent la suprématie de Moscou; mais

cette soumission fut de courte durée. En 1572 eut lieu un premier

soulèvement. La répression énergique qui suivit ne découragea pas

les Finnois; dix ans, puis vingt ans plus tard, ils se révoltèrent

de nouveau. Un demi-siècle seulement après la prise de Kazan, les

Tchérémisses acceptèrent définitivement la domination russe. Encore, de

temps à autre, des séditions éclatèrent-elles. En 1609 par exemple, ils

incendièrent le ville de Tsévilsk[21].

[Footnote 21: J.-N. Smirnov, _loc. cit._]

Une fois la résistance des populations finnoises brisée, les colons

russes arrivèrent; à leur contact les allogènes se fondirent et

perdirent jusqu'au souvenir de leur origine et de leur nationalité.

Deux conditions particulières ont favorisé la colonisation russe en

pays finnois. Tout d'abord la nature même de la région. Les peuples

qui habitent des plaines résistent moins que les montagnards à

l'assimilation. D'autre part, le paysan russe est un merveilleux colon.

Il n'a pas grandes prétentions, le brave moujik, il ne se présente pas

comme le représentant orgueilleux d'une race supérieure, il n'affiche

aucun mépris pour les races inférieures au milieu desquelles il

vit. Son état social diffère peu de celui de ses voisins: autant de

conditions qui facilitent la fusion. Avec quelle rapidité s'est faite

cette fusion, une fois les premières luttes terminées, une légende

mordvine en témoigne dans une histoire naïve. Le grand-prince de

Sousdal, Georges II, le fondateur de Nijni-Novgorod, descendait le

Volga, racontent les Mordvines, lorsqu'il vit sur une montagne de la

rive droite les indigènes occupés à sacrifier à leurs dieux. A la vue

du cortège princier, les anciens de la peuplade envoyèrent de suite des

jeunes gens offrir au maître de la viande et de la bière. En route,

les envoyés mangèrent et burent l'offrande destinée au grand-prince et

en place lui présentèrent de la terre et de l'eau. Georges considéra

ce présent comme le signe de la soumission des indigènes et continua

sa route. Dans les endroits où il jetait une pincée de cette terre, il

naissait un bourg russe; là où il en jetait une poignée, surgissait une

ville. Ainsi, conclut la légende, la terre des Mordvines fut soumise

aux Russes[22].

[Footnote 22: A. Rambaud, d'après M. Melnikov, _loc. cit._, in _Revue

scientifique_, 17 mai 1879.]

La fusion des deux races slave et finnoise a marqué les Russes d'une

empreinte profonde, indélébile, à la fois physique et morale. Les

Scythes, les ancêtres des Slaves, d'après le professeur Bogdanov,

avaient le crâne allongé. A mesure que l'on approche de l'époque

actuelle, cette forme se modifie, et aujourd'hui les crânes courts

dominent parmi les Russes. D'après M. Sommier, le savant voyageur

italien, dont les travaux sur l'ethnologie de la Russie font autorité,

cette modification ostéologique provient en partie de l'union des

Slaves aux Finnois[23].

[Footnote 23: S. Sommier, _Un Estate in Siberia_. Lœscher, Florence,

1885.]

Tous les voyageurs sont d'accord pour reconnaître aux Finnois un

entêtement invincible. Quand ils ont dit non, inutile d'insister, on

perdrait son temps[24]. Dans l'amalgame des deux races les Slaves ont

hérité de cette ténacité dans les entreprises qui fait leur gloire et

leur force sur les champs de bataille.

[Footnote 24: S. Sommier, _Note di viaggio_. Florence.]

A côté des Finnois, les Tatars forment un élément important dans la

population du gouvernement de Kazan. Sous le nom de Tatar, les Russes

désignent les différentes tribus de race turque et de religion

musulmane établies sur le territoire européen de l'empire. Dans leur

bouche, Tatar est synonyme de Mahométan. Actuellement l'effectif de ces

croyants dans la Russie d'Europe est d'environ deux millions et demi,

un million et demi dans le bassin du Volga et le reste en Crimée.

Les Tatars sont les débris des invasions mongoles restés sur le

sol russe. Séparés de leurs vainqueurs par la religion et par

l'organisation de la famille, les vaincus ne se sont point fondus avec

leurs nouveaux maîtres et dans la formation de la nationalité russe

n'ont point constitué un élément aussi important que les Finnois.

Cependant leur influence n'a pas été sans importance sur les Slaves.

Sur les populations finnoises du Volga, elle a été beaucoup plus

marquée. Dans cette partie de l'Europe s'est produit un phénomène

d'assimilation semblable à celui qui se passe aujourd'hui en Afrique,

où les Musulmans élèvent les peuplades fétichistes à un état de

civilisation relativement supérieur. Les Tatars ont été les premiers

éducateurs des populations finnoises.

Les différentes tribus de race turque éparses dans la Russie ont des

origines très diverses; aussi pour les reconnaître a-t-on l'habitude

de joindre à la dénomination générique de Tatars le nom de la région

où ils sont établis. On distingue ainsi les Tatars de Riazane,

d'Astrakane, de Kazan, etc.

Les Tatars de Kazan sont des Turcs mélangés d'éléments mongols. On

observe surtout des yeux bridés et des pommettes saillantes dans les

classes inférieures; les gens aisés ont, au contraire, un type aryen

assez marqué, dû à des unions fréquentes avec des coreligionnaires

boukhares[25]. Ces musulmans se donnent le nom de Bourgarliks; dans

leur pensée ils seraient les descendants des anciens Bulgares. Ce sont,

pour la plupart, des gens intelligents, sobres, honnêtes, économes et

de relations sûres. Leur force musculaire est très grande, et sous

ce rapport plusieurs portefaix tatars jouissent d'une réputation

légendaire. Tous ont les oreilles très écartées de la tête, déformation

produite par l'usage de lourds bonnets en peau de mouton.

[Footnote 25: Sommier, _Note di viaggio_.]

Le gouvernement de Kazan ne renferme pas moins de 638 000 Tatars,

la plupart établis dans la partie nord-est de la province. Dans les

arrondissements de Mamadyche, Tétiouche et Tsarévokoktchaïsk, ils se

trouvent en nombre supérieur aux Russes.

Mieux que toute description, une courte statistique fait ressortir le

kaléidoscope des races établies autour de Kazan. A côté des 638 000

Tatars vous rencontrez 850 000 Russes et 594 400 Finnois appartenant à

trois tribus distinctes. Ajoutez à cela quelques milliers d'Allemands,

de Polonais et de Juifs. Il y a là comme un résumé vivant des

principales populations de l'Empire.

CHAPITRE II

KAZAN

L'Asie en Europe.--Progrès de l'industrie russe.--Climat de Kazan.--Le

faubourg tatar.--Vêtement des Tatars.--Politique des Russes à l'égard

des musulmans; ses résultats.

Dix-huit heures après avoir quitté Nijni, le vapeur entre dans une

immense plaine. Plaine d'eau à droite, animée par le va-et-vient

incessant de vapeurs; plaine de verdure à gauche, brouillée d'une buée

de chaleur. Dans cette brume, sur une colline violette lointaine,

apparaît Kazan.

En débarquant vous avez une sensation d'Asie. Sur la berge grouille

une foule de portefaix tatars, de mendiants déguenillés, de femmes en

jupes roses, jaunes ou vertes; un arc-en-ciel humain tremblote devant

vos yeux. Foule autour d'échoppes en plein vent garnies de fruits

éclatants de coloration, foule autour de véhicules bizarres avec

leurs _douga_ multicolores placées comme des diadèmes au-dessus de la

tête des chevaux, foule sur les pontons, devant les magasins, autour

des cabarets; partout une multitude affairée et gesticulante, avec

des bonnets en peau de mouton, des calottes, des casquettes, des

_kaftans_ noirs ou bleus, et des touloupes grises de crasse.

[Illustration: Scène dans une rue de Kazan.]

Vous débarquez et aussitôt vingt bras se disputent vos bagages; vous

fuyez ces importuns, pour tomber au milieu de mendiants qui tâchent

d'émouvoir votre pitié par de profondes révérences et par des signes

de croix. C'est un tumulte et un coudoiement auxquels vous n'échappez

qu'en sautant en voiture.

Le _drojki_ roule lentement sur une épaisse couche de poussière,

tourne un coin de rue, et au bout d'une plaine luisante de flaques

d'eau vous apercevez sur une colline un hérissement de clochetons, de

tours, de minarets, de coupoles, tout cela blanc et brillant, comme une

cristallisation de sucre candi sur un ciel bleu. On a la vision d'une

cité d'Orient.

Sept kilomètres séparent Kazan du Volga, sept kilomètres de bouts de

ville et de campagne entremêlés de flaques d'eau.

La route suit la Kazanka, gravit un monticule, et nous voici à Kazan,

où Mme Vieuille, propriétaire de l'hôtel de France, nous fait le

meilleur accueil.

M. Mislavsky, professeur agrégé à la Faculté de médecine, me réserve

également la plus cordiale réception; grâce à son inépuisable

obligeance et à son amabilité de tous les instants, Kazan est resté un

de mes meilleurs souvenirs de voyage. A un autre titre, M. Mislavsky

a droit à toute ma reconnaissance. Je ne pouvais songer à mettre à

exécution mes projets d'exploration sans le concours d'un Russe, et

avant mon arrivée cet excellent ami avait eu la bonté de m'assurer pour

le reste du voyage la société d'un jeune étudiant de l'Université,

M. Alexis Carlovitch Boyanus. Vigoureux, intelligent, débrouillard,

plein d'entrain, avec cela très bien élevé, Boyanus a été pour moi un

agréable compagnon autant qu'un précieux collaborateur, et ce serait

injustice de ma part de ne pas rapporter en grande partie à son zèle

le succès de l'expédition. Le meilleur éloge que je puisse faire de

lui, c'est qu'après avoir voyagé trois mois ensemble nous nous sommes

quittés et nous sommes restés bons amis.

Kazan est la ville la plus importante de la Russie orientale, avec une

population de 142 000 habitants[26], une industrie prospère de cuirs et

de savon, et une université importante.

[Footnote 26: D'après le recensement de 1886.]

Kazan se compose de trois parties, la ville russe, le Kremlin et le

faubourg tatar. La principale artère, la Vosskressenskaya, est une

large rue bordée de maisons basses; au bout se trouve l'Université, un

magnifique établissement scientifique dont les laboratoires spacieux

exciteraient l'envie de nos savants. Sous le rapport de la bâtisse

administrative, la Russie n'est pas en retard, loin de là. L'Université

de Kazan compte des professeurs dont le nom fait autorité dans toute

l'Europe, et sous leurs auspices se publie un important périodique[27].

[Footnote 27: _Troudy obchtchestva estestvoïspytatéleï pri

imperatorskom Kazanskom ouniversitetié._]

Non loin de l'Université est installée, dans un joli bâtiment en bois

de style russe, une fort curieuse exposition. Depuis plusieurs années

les différentes provinces de la Russie organisent à tour de rôle des

expositions régionales du plus haut intérêt. La première impression

en parcourant les galeries bien remplies est celle de la puissance

et de la vitalité de l'industrie nationale. Depuis dix ans, les

progrès réalisés sont considérables, surtout dans les articles de

luxe. Actuellement la Russie peut se suffire à elle-même et bientôt

pourra faire concurrence aux autres pays sur les marchés du monde. Le

bas prix de la main-d'œuvre lui assure dès aujourd'hui un avantage

marqué. Les amateurs de pittoresque regretteront cependant l'abandon

du style indigène pour les dessins et les formes occidentales. Les

modèles d'orfèvrerie viennent de France; les cuillers à thé russes,

si recherchées à Paris, sont ici dédaignées par la mode. Maintenant

également plus de ces pittoresques cotonnades si originales de

dessin et de couleurs, dont la vue était un plaisir pour les yeux;

actuellement les filateurs moscovites ne reproduisent plus que les

scènes banales de nos mauvais papiers peints.

J'aurais volontiers passé toute la journée à l'exposition, mais sous

ces bâtiments en bois la chaleur était étouffante. Pendant mon séjour à

Kazan le thermomètre ne s'éleva pas au-dessus de +27° et la température

moyenne ne dépassa pas +20°, la chaleur aurait donc été très

supportable, si les maisons avaient offert un peu de fraîcheur. Mais

dans ce pays où, l'hiver, la température s'abaisse à -34°, toutes les

précautions sont prises contre le froid et non contre le soleil. Les

doubles fenêtres de ma chambre étaient fixées aux murs, hermétiquement

closes; pour aérer la pièce on ne pouvait ouvrir qu'un petit carreau.

Avec cela point de persiennes; par suite la chambre a toujours la

température d'une serre chaude. De plus les maisons sont couvertes de

feuilles de tôle, qui n'entretiennent pas précisément le frais dans les

habitations.

[Illustration: Scène dans une rue de Kazan.]

A travers la Russie boréale · 第 1 / 18 段