Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit
et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil était loin
encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussières
dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse,
dont le petit cœur ardent luisait à travers sa chair de porcelaine,
lui faisait une compagne mystique et familière. Félicie souleva les
paupières et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la
tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui
tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait à la mémoire
une phrase de son rôle, à laquelle elle n'attachait aucune
signification et qui l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les
faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner sans cesse quatre
ou cinq idées.
--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame
Royaumont. Hier, je suis entrée avec Fagette dans la loge de Jeanne
Perrin, qui s'habillait, et qui a montré ses jambes velues, comme
si elle en était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle
a même une belle tête; mais c'est son expression qui me déplaît.
Comment madame Colbert fait-elle pour me réclamer trente-deux francs?
Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que
vingt-six francs. «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Que j'ai
chaud!
D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus
s'ouvrirent pour étreindre l'air comme un corps subtil et frais.
--Il me semble qu'il y a un siècle que Robert est parti. C'est mal de
sa part de m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.
Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait studieusement comme
c'était quand ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. Elle
l'appelait:
--Mon chat! mon petit loup!
Aussitôt les idées recommençaient dans sa tête leur manège
fatigant.
--«Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que
nous les faisons. Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, et neuf,
vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprès de montrer
ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce
qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra
que demain, à quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une
chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter
les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. Mais, des
moments, il s'amuse à abrutir les personnes.
Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle sentit comme une
influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle
crut voir que la clarté de la veilleuse en était obscurcie. C'était
moins qu'une ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa tout
à coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle
n'en avait gardé aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en
contenait encore, qu'elle n'avait pas détruits. Elle en fit le compte
avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, très
jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, à cheval sur
une chaise; un troisième, en don César de Bazan. Dans sa hâte de
les anéantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, traînant
ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu'à la table
de palissandre, surmontée d'un palmier phénix, souleva le tapis,
fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobèches, quelques
morceaux de bois décollés des meubles, deux ou trois pendeloques
du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva
qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux.
Elle chercha les deux autres dans un petit meuble façon de Boulle qui
ornait l'intervalle des fenêtres et portait les lampes de Chine. Là
dormaient des globes de verre dépoli, des abat-jour, des coupes de
cristal garnies de bronze doré, un porte-allumettes en porcelaine
peinte, orné d'un enfant endormi près d'un chien, contre un tambour,
des livres débrochés, des partitions en lambeaux, deux éventails
brisés, une flûte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y
découvrit un deuxième Chevalier, le don César de Bazan. Le dernier
n'y était pas. Elle se demanda inutilement où on avait bien pu le
fourrer. En vain elle fouilla les boîtes, les coupes, les cache-pots,
le casier à musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le
portrait grandissait et se précisait dans son imagination, atteignait
la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait
la tête en feu, les pieds glacés et sentait la peur lui entrer dans
le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa
tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa mère gardait des
photographies dans son armoire à glace. Elle reprit courage.
Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie,
à pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et,
montée sur une chaise, explora la plus haute tablette, chargée de
vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second
Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des
tas de lettres, des liasses de papier timbré et de reconnaissances
du Mont-de-Piété. Réveillée par la lumière de la bougie et par le
bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda:
--Qui est là?
Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en longue chemise de nuit,
une grosse natte dans le dos, le petit fantôme familier:
--C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais
là?
--Je cherche quelque chose.
--Dans mon armoire?
--Oui, maman.
--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que
tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du
milieu, à côté du sucrier en argent.
Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle
feuilletait rapidement.
Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de
dentelles; Fagette, éclatante et les cheveux dévorés de lumière;
Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de l'autre et le nez tombant sur
les lèvres; Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M.
Bondois, l'œil craintif et le nez roide sur une moustache épaisse.
Bien qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de M. Bondois, elle
lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber
sur le nez une goutte de bougie.
Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, s'étonnait:
--Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner comme ça dans mon
armoire?
Félicie, qui tenait enfin le portrait tant cherché, ne répondit que
par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort
et, par mégarde, M. Bondois avec.
Rentrée dans le salon, elle s'accroupit devant la cheminée et fit
un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de
Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes,
tordues et noircies, se furent envolées sans forme ni matière, elle
respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir ôté au
mort jaloux la substance de ses apparitions et s'être délivrée de
l'obsession.
En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez
disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire,
elle le jeta en riant dans la cheminée encore flambante.
Rentrée dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa
chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, qui lui
traversait parfois la tête, s'y arrêta cette fois un peu plus
longtemps qu'à l'ordinaire. Elle se disait à elle-même:
--Pourquoi est-on faite comme ça, avec une tête, des bras, des
jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme
ça et pas autrement? C'est drôle!
En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre,
étrange. Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se
plut. Elle avait d'elle un goût vif et profond. Elle découvrit ses
seins, les tint délicatement sur le creux de ses mains, les contempla
dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent été non pas
d'elle, mais à elle, comme deux êtres animés, comme une couple de
colombes.
Après leur avoir souri, elle se recoucha. Se réveillant à une heure
tardive de la matinée, elle éprouva une seconde de surprise d'être
couchée seule. Parfois, en songe, elle se dédoublait et, sentant sa
propre chair, rêvait qu'elle recevait les caresses d'une femme.