Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer,
le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs
et la liberté du cœur. Elle rencontra au théâtre un fabricant
d'appareils électriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires
et d'une extrême politesse, M. Bondois. Il était d'un tempérament
amoureux et d'un caractère timide, et, comme les femmes belles et
jeunes lui faisaient peur, il s'était accoutumé à ne désirer que
les autres. Madame Nanteuil était encore très agréable. Mais,
un soir qu'elle était mal habillée et n'avait pas bonne mine, il
s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que
sa fille ne manquât de rien. Son dévouement lui procura le bonheur.
M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. Étonnée d'abord, elle
en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon
d'être aimée, et elle ne devait pas croire qu'elle en eût passé la
saison, quand on lui prouvait le contraire.
Elle s'était toujours montrée bienveillante, d'un caractère facile
et d'une humeur égale. Mais jamais encore elle n'avait fait paraître
dans sa maison un si heureux génie et de si gracieuses pensées.
Douce aux autres et à elle-même, gardant au cours des heures
changeantes le sourire qui découvrait ses belles dents et creusait
des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante à la vie de ce
qu'elle lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, elle était la
joie et la jeunesse de la maison.
Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des idées
riantes et claires, Félicie devenait sombre, maussade et chagrine.
Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinçait. Elle
avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa
famille et, soit qu'elle eût préféré que sa mère ne vécût et ne
respirât que pour elle, soit qu'elle souffrît en sa piété filiale
d'être forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui enviât un
plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement ce malaise que nous
causent les choses de l'amour quand elles se font trop près de nous,
Félicie, tous les jours, de préférence durant les repas, reprochait
amèrement à madame Nanteuil, par allusions très claires et en
termes mal voilés, le nouvel ami de la maison, et témoignait à M.
Bondois lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dégoût
expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait
qu'une affliction légère et elle excusait sa fille en considérant
que cette enfant n'avait encore aucune expérience de la vie. Et
M. Bondois, à qui Félicie inspirait une terreur surhumaine,
s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus
présents.
Elle était violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle
recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux.
Elle se desséchait, en proie aux images brûlantes. Quand elle voyait
trop précisément son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son cœur
battait violemment, puis une ombre lourde s'épaississait dans sa
tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute la chaleur de son
sang, toutes les forces de son être coulaient en elle et descendaient
pour s'amasser en désir dans les profondeurs de sa chair. Alors
elle ne songeait plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle
voulait, et elle s'étonnait elle-même du dégoût qu'elle ressentait
pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct
si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de
l'argent à Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne
le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, c'était moins la pensée de
déplaire à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, qu'une
vague peur de réveiller l'ombre endormie.
Elle ne l'avait pas revue depuis le départ de Ligny. Mais il se
passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans
la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'évanouissait tout
à coup. Un matin qu'elle était couchée, sa mère lui dit: «Je vais
chez la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes après, Félicie
la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublié
quelque chose. Mais l'apparition s'avança sans regard, sans paroles,
sans bruit et disparut en touchant le lit.
Elle eut des illusions plus inquiétantes. Un dimanche, elle jouait en
matinée, dans _Athalie_, le rôle du jeune Zacharie. Comme elle
avait de très jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle était
contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle
remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre en soutane. Ce
n'était pas la première fois qu'un ecclésiastique assistait à une
représentation matinale de cette tragédie tirée de l'Écriture.
Pourtant elle en éprouva une impression pénible. Quand elle entra
en scène, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffée du turban de
Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut
le jugement assez ferme et l'esprit assez présent pour écarter cette
vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une
voix éteinte.
Elle se sentait à l'estomac des brûlures. Elle souffrait
d'étouffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la
prenait aux entrailles, son cœur battait d'un mouvement fou, et elle
craignait de mourir.
Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le
voyait souvent au théâtre et parfois elle allait le consulter dans
le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon
d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la
petite salle à manger où luisaient dans l'ombre des faïences
arabes, et elle passait toujours la première. Un jour Socrate parvint
à lui faire comprendre la manière dont les images se forment dans
le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours à des
objets extérieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec
exactitude.
--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de
fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on
fait d'un plumeau une tête hérissée, d'un œillet rouge la
gueule d'un monstre, d'une chemise un fantôme dans son linceul.
Insignifiantes erreurs.
Elle trouva dans ces raisons la force de mépriser et de dissiper ses
visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familières.
Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques
nichées dans des plis obscurs de son cerveau étaient plus fortes que
les démonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne
revenaient jamais, elle savait bien le contraire.
Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions,
de voir des amis, et de préférence des amis agréables, et de fuir,
comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude.
Et il ajouta cette prescription:
--Surtout évitez les personnes et les choses qui peuvent avoir
quelque rapport avec l'objet de vos visions.
Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. Et Nanteuil ne s'en
aperçut pas non plus.
--Alors vous me guérirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers
lui ses jolis yeux gris, pleins de prières.
--Vous vous guérirez vous-même, mon enfant. Vous vous guérirez,
parce que vous êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais
oui, vous êtes à la fois peureuse et brave. Vous avez peur du
danger, mais vous avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce que
vous n'êtes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous
guérirez, parce que vous voulez guérir.
--Vous croyez qu'on guérit quand on veut?
--Quand on veut d'une certaine façon intime et profonde, quand ce
sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient
qui veut; quand on veut avec la volonté sourde, abondante et pleine
de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.