XVII

Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer,

le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs

et la liberté du cœur. Elle rencontra au théâtre un fabricant

d'appareils électriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires

et d'une extrême politesse, M. Bondois. Il était d'un tempérament

amoureux et d'un caractère timide, et, comme les femmes belles et

jeunes lui faisaient peur, il s'était accoutumé à ne désirer que

les autres. Madame Nanteuil était encore très agréable. Mais,

un soir qu'elle était mal habillée et n'avait pas bonne mine, il

s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que

sa fille ne manquât de rien. Son dévouement lui procura le bonheur.

M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. Étonnée d'abord, elle

en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon

d'être aimée, et elle ne devait pas croire qu'elle en eût passé la

saison, quand on lui prouvait le contraire.

Elle s'était toujours montrée bienveillante, d'un caractère facile

et d'une humeur égale. Mais jamais encore elle n'avait fait paraître

dans sa maison un si heureux génie et de si gracieuses pensées.

Douce aux autres et à elle-même, gardant au cours des heures

changeantes le sourire qui découvrait ses belles dents et creusait

des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante à la vie de ce

qu'elle lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, elle était la

joie et la jeunesse de la maison.

Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des idées

riantes et claires, Félicie devenait sombre, maussade et chagrine.

Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinçait. Elle

avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa

famille et, soit qu'elle eût préféré que sa mère ne vécût et ne

respirât que pour elle, soit qu'elle souffrît en sa piété filiale

d'être forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui enviât un

plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement ce malaise que nous

causent les choses de l'amour quand elles se font trop près de nous,

Félicie, tous les jours, de préférence durant les repas, reprochait

amèrement à madame Nanteuil, par allusions très claires et en

termes mal voilés, le nouvel ami de la maison, et témoignait à M.

Bondois lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dégoût

expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait

qu'une affliction légère et elle excusait sa fille en considérant

que cette enfant n'avait encore aucune expérience de la vie. Et

M. Bondois, à qui Félicie inspirait une terreur surhumaine,

s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus

présents.

Elle était violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle

recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux.

Elle se desséchait, en proie aux images brûlantes. Quand elle voyait

trop précisément son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son cœur

battait violemment, puis une ombre lourde s'épaississait dans sa

tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute la chaleur de son

sang, toutes les forces de son être coulaient en elle et descendaient

pour s'amasser en désir dans les profondeurs de sa chair. Alors

elle ne songeait plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle

voulait, et elle s'étonnait elle-même du dégoût qu'elle ressentait

pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct

si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de

l'argent à Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne

le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, c'était moins la pensée de

déplaire à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, qu'une

vague peur de réveiller l'ombre endormie.

Elle ne l'avait pas revue depuis le départ de Ligny. Mais il se

passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans

la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'évanouissait tout

à coup. Un matin qu'elle était couchée, sa mère lui dit: «Je vais

chez la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes après, Félicie

la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublié

quelque chose. Mais l'apparition s'avança sans regard, sans paroles,

sans bruit et disparut en touchant le lit.

Elle eut des illusions plus inquiétantes. Un dimanche, elle jouait en

matinée, dans _Athalie_, le rôle du jeune Zacharie. Comme elle

avait de très jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle était

contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle

remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre en soutane. Ce

n'était pas la première fois qu'un ecclésiastique assistait à une

représentation matinale de cette tragédie tirée de l'Écriture.

Pourtant elle en éprouva une impression pénible. Quand elle entra

en scène, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffée du turban de

Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut

le jugement assez ferme et l'esprit assez présent pour écarter cette

vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une

voix éteinte.

Elle se sentait à l'estomac des brûlures. Elle souffrait

d'étouffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la

prenait aux entrailles, son cœur battait d'un mouvement fou, et elle

craignait de mourir.

Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le

voyait souvent au théâtre et parfois elle allait le consulter dans

le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon

d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la

petite salle à manger où luisaient dans l'ombre des faïences

arabes, et elle passait toujours la première. Un jour Socrate parvint

à lui faire comprendre la manière dont les images se forment dans

le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours à des

objets extérieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec

exactitude.

--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de

fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on

fait d'un plumeau une tête hérissée, d'un œillet rouge la

gueule d'un monstre, d'une chemise un fantôme dans son linceul.

Insignifiantes erreurs.

Elle trouva dans ces raisons la force de mépriser et de dissiper ses

visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familières.

Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques

nichées dans des plis obscurs de son cerveau étaient plus fortes que

les démonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne

revenaient jamais, elle savait bien le contraire.

Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions,

de voir des amis, et de préférence des amis agréables, et de fuir,

comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude.

Et il ajouta cette prescription:

--Surtout évitez les personnes et les choses qui peuvent avoir

quelque rapport avec l'objet de vos visions.

Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. Et Nanteuil ne s'en

aperçut pas non plus.

--Alors vous me guérirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers

lui ses jolis yeux gris, pleins de prières.

--Vous vous guérirez vous-même, mon enfant. Vous vous guérirez,

parce que vous êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais

oui, vous êtes à la fois peureuse et brave. Vous avez peur du

danger, mais vous avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce que

vous n'êtes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous

guérirez, parce que vous voulez guérir.

--Vous croyez qu'on guérit quand on veut?

--Quand on veut d'une certaine façon intime et profonde, quand ce

sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient

qui veut; quand on veut avec la volonté sourde, abondante et pleine

de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.

Histoire comique · 第 22 / 26 题