XIX

La répétition générale de _la Grille_ était annoncée pour

deux heures. Dès une heure, le docteur Trublet avait pris sa place

accoutumée dans la loge de Nanteuil.

Félicie, aux mains de madame Michon, reprochait à son docteur de ne

rien lui dire. Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu sur

le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. Elle recommanda qu'on

ne laissât entrer personne dans la loge. Pourtant elle reçut avec

plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui.

Il était très ému. Pour cacher son trouble, il affectait de parler

de ses bois du Vivarais, il commençait des histoires de chasse et des

contes de paysans, qu'il n'achevait pas.

--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous

ne sentez pas des coups dans l'estomac?

Il se défendit d'éprouver aucune émotion.

Elle insista:

--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini.

--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être que j'aimerais mieux que

ce fût fini.

Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix

tranquille, lui adressa cette parole interrogative:

--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit déjà

accompli et n'ait été de tout temps accompli?

Et, sans attendre de réponse, il ajouta:

--Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre

connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité

successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se

produisent au moment où nous les percevons.

--C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté.

--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse

imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme

nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en

effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux

que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons

pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits

de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous

est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les

phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler

de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace

autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec

une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la

succession des phénomènes une idée très différente de celle que

nous en avons.

--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène!

s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous

sa jupe.

Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la

supplia de ne pas s'inquiéter.

Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.

--Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge,

qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui

fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui

est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît,

est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport

à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit

visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était

lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le

peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du

soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont

présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle

est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous

disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une

image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions

d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que

possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera

présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes

de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de

nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le

connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous

n'avons pas fini de le lire.

Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence,

entendit battre son cœur. Elle s'écria:

--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous

saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je

n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire

des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a

pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir...

Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas...

Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa

parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours:

--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont

un côté et deux angles sont donnés. Les choses futures sont

déterminées. Elles sont dès lors terminées. Elles sont comme si

elles existaient. Elles existent déjà. Elles existent si bien que

nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par

rapport à leur immensité, elle est en proportion très appréciable

avec la partie que nous pouvons connaître des choses accomplies. Il

nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup

plus obscur que le passé. Nous savons que les générations

succéderont aux générations dans le travail, la joie et la

souffrance. J'étends mes regards par delà la durée de la race

humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel

leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot

dételer son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius

s'éteindre. Nous savons que le soleil se lèvera demain et que

longtemps encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs légères,

il se lèvera tous les matins.

Adolphe Meunier entra discrètement sur la pointe des pieds.

Le docteur lui serra la main:

--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois

prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle

lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris

ou roux elle montrera son derrière de vieille casserole sur mon

toit, parmi les tuyaux coiffés de chapeaux pointus et de capotes

romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune

prochaine, si nous étions assez savants pour le connaître d'avance

dans ses moindres circonstances, toutes nécessaires, nous nous

ferions une idée aussi nette de la nuit dont je parle que de celle

où nous sommes: l'une et l'autre nous seraient également présentes.

»La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui

nous porte à croire à leur réalité. Nous connaissons certains

faits à venir. Nous devons donc les tenir pour réels. Et s'ils sont

réels, ils sont réalisés. Ainsi donc il est croyable, mon cher

Constantin Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille ans, ou

depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au même. Il est

croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et

vous serez tranquille.

Constantin Marc, qui avait très mal suivi ces raisons et qui n'en

sentait ni l'à-propos ni la convenance, répondit un peu agacé que

tout cela était dans Bossuet.

--Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, je vous défie bien d'y

trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie.

Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle était coiffée d'un grand

bonnet de linon, à haute coiffe arrondie, serré sur la tête par

un large ruban bleu et dont les barbes descendant en étages lui

ombrageaient le front et les joues. Elle s'était changée en une

blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les

épaules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une

large ceinture violette. Sa jupe blanche rayée de rose, coulant

comme mouillée de la taille un peu haute, la faisait paraître très

longue. Et elle apparaissait en figure de rêve.

--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle

qu'il a faite à Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les

_Femmes savantes_. En scène, il lui a mis un œuf dans la main. Elle

n'a pas pu s'en débarrasser de tout l'acte.

A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc.

Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il

leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bête

apocalyptique.

_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir

d'une longue durée, elle trouva grâce devant tous. Vers le milieu du

premier acte, on y sentit du style, de la poésie et, çà et là, des

obscurités. Dès lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on

voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'être guère dramatique.

Elle était littéraire, et, cette fois, on admettait le genre.

Constantin Marc ne connaissait encore personne à Paris. Il avait

fait venir au théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais qui

rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient

des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis,

personne ne pensa à nuire à son succès. Et même, dans les

couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Très

ému cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de

l'avant-scène du directeur. Il s'inquiétait des critiques.

--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pièce le

bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en

pensent plus de mal que de bien.

Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle sourire, que la salle était

bonne et que les critiques trouvaient l'écriture de la pièce très

soignée. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur

_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas à les

lui adresser.

Romilly secoua la tête:

--Il faut prévoir les éreintements. Monsieur Meunier le sait bien.

La presse a été envers lui d'une injustice féroce.

--Hélas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous

qu'on en a dit de Shakespeare et de Molière.

Le succès de Nanteuil fut grand, et marqué moins encore par de

bruyants rappels que par l'approbation plus discrète et plus profonde

des amateurs délicats. Elle avait montré des qualités qu'on ne

lui connaissait pas encore, la pureté de la diction, la noblesse des

attitudes, une grâce chaste et fière.

Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa

ses félicitations. C'était signe que la salle était favorable: car

les ministres n'expriment jamais des opinions singulières. Derrière

le grand-maître de l'Université, se pressait une foule flatteuse de

fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras

allongés vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous à la

fois leur admiration. Et madame Doulce, étouffée par leur nombre,

abandonnait aux boutons des vêtements d'hommes des lambeaux de ses

innombrables dentelles de coton.

Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public

que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards

humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure

profond et presque muet, que seule arrache la beauté.

Elle sentit qu'elle avait démesurément grandi en un moment et, la

toile tombée, elle murmura:

--Cette fois, ça y est!

Elle se déshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchidées,

de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une

dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme de La Haye qui

contenait ces mots:

_M'associe de cœur à succès certain.

ROBERT._

Au moment où elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la

loge.

Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira

contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silène méditatif un

plein baiser de sa bouche enivrée.

Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser comme un présent du

sort, sachant bien qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était

dédié à la gloire et à l'amour.

Nanteuil s'aperçut elle-même que dans son ivresse elle avait

peut-être chargé ses lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit

en jetant les bras dans le vague:

--Tant pis! je suis si heureuse!

Histoire comique · 第 24 / 26 题