La répétition générale de _la Grille_ était annoncée pour
deux heures. Dès une heure, le docteur Trublet avait pris sa place
accoutumée dans la loge de Nanteuil.
Félicie, aux mains de madame Michon, reprochait à son docteur de ne
rien lui dire. Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu sur
le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. Elle recommanda qu'on
ne laissât entrer personne dans la loge. Pourtant elle reçut avec
plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui.
Il était très ému. Pour cacher son trouble, il affectait de parler
de ses bois du Vivarais, il commençait des histoires de chasse et des
contes de paysans, qu'il n'achevait pas.
--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous
ne sentez pas des coups dans l'estomac?
Il se défendit d'éprouver aucune émotion.
Elle insista:
--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini.
--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être que j'aimerais mieux que
ce fût fini.
Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix
tranquille, lui adressa cette parole interrogative:
--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit déjà
accompli et n'ait été de tout temps accompli?
Et, sans attendre de réponse, il ajouta:
--Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre
connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité
successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se
produisent au moment où nous les percevons.
--C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté.
--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse
imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme
nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en
effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux
que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons
pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits
de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous
est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les
phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler
de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace
autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec
une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la
succession des phénomènes une idée très différente de celle que
nous en avons.
--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène!
s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous
sa jupe.
Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la
supplia de ne pas s'inquiéter.
Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.
--Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge,
qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui
fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui
est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît,
est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport
à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit
visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était
lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le
peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du
soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont
présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle
est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous
disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une
image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions
d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que
possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera
présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes
de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de
nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le
connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous
n'avons pas fini de le lire.
Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence,
entendit battre son cœur. Elle s'écria:
--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous
saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je
n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire
des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a
pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir...
Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas...
Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa
parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours:
--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont
un côté et deux angles sont donnés. Les choses futures sont
déterminées. Elles sont dès lors terminées. Elles sont comme si
elles existaient. Elles existent déjà. Elles existent si bien que
nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par
rapport à leur immensité, elle est en proportion très appréciable
avec la partie que nous pouvons connaître des choses accomplies. Il
nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup
plus obscur que le passé. Nous savons que les générations
succéderont aux générations dans le travail, la joie et la
souffrance. J'étends mes regards par delà la durée de la race
humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel
leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot
dételer son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius
s'éteindre. Nous savons que le soleil se lèvera demain et que
longtemps encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs légères,
il se lèvera tous les matins.
Adolphe Meunier entra discrètement sur la pointe des pieds.
Le docteur lui serra la main:
--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois
prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle
lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris
ou roux elle montrera son derrière de vieille casserole sur mon
toit, parmi les tuyaux coiffés de chapeaux pointus et de capotes
romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune
prochaine, si nous étions assez savants pour le connaître d'avance
dans ses moindres circonstances, toutes nécessaires, nous nous
ferions une idée aussi nette de la nuit dont je parle que de celle
où nous sommes: l'une et l'autre nous seraient également présentes.
»La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui
nous porte à croire à leur réalité. Nous connaissons certains
faits à venir. Nous devons donc les tenir pour réels. Et s'ils sont
réels, ils sont réalisés. Ainsi donc il est croyable, mon cher
Constantin Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille ans, ou
depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au même. Il est
croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et
vous serez tranquille.
Constantin Marc, qui avait très mal suivi ces raisons et qui n'en
sentait ni l'à-propos ni la convenance, répondit un peu agacé que
tout cela était dans Bossuet.
--Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, je vous défie bien d'y
trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie.
Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle était coiffée d'un grand
bonnet de linon, à haute coiffe arrondie, serré sur la tête par
un large ruban bleu et dont les barbes descendant en étages lui
ombrageaient le front et les joues. Elle s'était changée en une
blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les
épaules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une
large ceinture violette. Sa jupe blanche rayée de rose, coulant
comme mouillée de la taille un peu haute, la faisait paraître très
longue. Et elle apparaissait en figure de rêve.
--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle
qu'il a faite à Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les
_Femmes savantes_. En scène, il lui a mis un œuf dans la main. Elle
n'a pas pu s'en débarrasser de tout l'acte.
A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc.
Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il
leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bête
apocalyptique.
_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir
d'une longue durée, elle trouva grâce devant tous. Vers le milieu du
premier acte, on y sentit du style, de la poésie et, çà et là, des
obscurités. Dès lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on
voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'être guère dramatique.
Elle était littéraire, et, cette fois, on admettait le genre.
Constantin Marc ne connaissait encore personne à Paris. Il avait
fait venir au théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais qui
rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient
des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis,
personne ne pensa à nuire à son succès. Et même, dans les
couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Très
ému cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de
l'avant-scène du directeur. Il s'inquiétait des critiques.
--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pièce le
bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en
pensent plus de mal que de bien.
Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle sourire, que la salle était
bonne et que les critiques trouvaient l'écriture de la pièce très
soignée. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur
_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas à les
lui adresser.
Romilly secoua la tête:
--Il faut prévoir les éreintements. Monsieur Meunier le sait bien.
La presse a été envers lui d'une injustice féroce.
--Hélas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous
qu'on en a dit de Shakespeare et de Molière.
Le succès de Nanteuil fut grand, et marqué moins encore par de
bruyants rappels que par l'approbation plus discrète et plus profonde
des amateurs délicats. Elle avait montré des qualités qu'on ne
lui connaissait pas encore, la pureté de la diction, la noblesse des
attitudes, une grâce chaste et fière.
Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa
ses félicitations. C'était signe que la salle était favorable: car
les ministres n'expriment jamais des opinions singulières. Derrière
le grand-maître de l'Université, se pressait une foule flatteuse de
fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras
allongés vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous à la
fois leur admiration. Et madame Doulce, étouffée par leur nombre,
abandonnait aux boutons des vêtements d'hommes des lambeaux de ses
innombrables dentelles de coton.
Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public
que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards
humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure
profond et presque muet, que seule arrache la beauté.
Elle sentit qu'elle avait démesurément grandi en un moment et, la
toile tombée, elle murmura:
--Cette fois, ça y est!
Elle se déshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchidées,
de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une
dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme de La Haye qui
contenait ces mots:
_M'associe de cœur à succès certain.
ROBERT._
Au moment où elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la
loge.
Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira
contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silène méditatif un
plein baiser de sa bouche enivrée.
Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser comme un présent du
sort, sachant bien qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était
dédié à la gloire et à l'amour.
Nanteuil s'aperçut elle-même que dans son ivresse elle avait
peut-être chargé ses lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit
en jetant les bras dans le vague:
--Tant pis! je suis si heureuse!