Le lendemain, à une heure, au foyer du théâtre, on répétait _la
Grille_ pour la première fois. Une lumière triste s'amortissait sur
les pierres grises de la voûte, des tribunes et des colonnes. Dans
la majesté maussade de cette pâle architecture, sous la statue
de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rôles, qu'ils ne
savaient pas encore, devant Pradel, directeur du théâtre, Romilly,
directeur de la scène, et Constantin Marc, auteur de la pièce,
assis tous trois sur un canapé de velours rouge, tandis que, d'une
banquette reculée dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines
attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifiées.
L'amoureux, Paul Delage, déchiffrait péniblement une réplique:
»--Je reconnais le château aux murs de brique, aux toits d'ardoise,
le parc où j'ai si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres, son
chiffre et le mien, l'étang dont les eaux endormies...
Fagette reprenait:
»--Craignez, Aimeri, que le château ne vous reconnaisse pas, que
le parc ait oublié votre nom, que l'étang murmure: «Quel est cet
étranger?»
Mais elle était enrhumée et lisait sur une copie pleine de fautes.
--Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly.
--Comment voulez-vous que je le sache?
--On a mis une chaise.
»--... Que l'étang murmure: «Quel est cet étranger?»
--Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est donc Nanteuil?...
Nanteuil!
Nanteuil parut, emmitouflée dans ses fourrures, son petit sac et son
rôle à la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les
jambes molles. Elle avait passé une nuit pleine d'épouvantes. Tout
éveillée, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.
Elle demanda:
--Par où est-ce que j'entre?
--Par la droite.
--C'est bon.
Et elle lut:
»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin. Je n'en
sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire?
Delage lut sa réplique;
»--C'est peut-être, Cécile, par une permission spéciale de la
Providence ou de la destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse le
sourire à l'heure des larmes et des grincements de dents.
--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un
peu pour la laisser passer.
Nanteuil passa:
»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.
Romilly interrompit:
--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux
spectateurs... Reprends, Nanteuil.
Nanteuil reprit:
»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.
Constantin Marc ne reconnaissait plus son œuvre, n'entendait plus
même le son de ses phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées
tant de fois à lui-même dans ses bois du Vivarais. Étonné,
stupide, il se taisait.
Nanteuil passa gentiment et se remit à lire:
»--Vous me jugerez peut-être bien folle, Aimeri; dans le couvent où
j'ai été élevée, j'ai souvent envié le sort des victimes.
Delage donna sa réplique; mais il sauta un feuillet de la copie:
»--Le temps est superbe. Déjà les invités vont et viennent dans le
jardin.
Il fallut tout reprendre:
»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri...
Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre, mais attentifs
à régler leurs mouvements, comme s'ils étudiaient des figures de
danse.
--Dans l'intérêt de la pièce, il faudra faire des coupures, dit
Pradel à l'auteur consterné.
Et Delage poursuivait:
»--Ne m'accusez point, Cécile: j'eus pour vous une amitié
d'enfance, une de ces amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour
qu'elles font naître l'apparence inquiétante de l'inceste.
--L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste,
monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilités que vous
ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux
répliques qui viennent ensuite. L'optique de la scène l'exige.
La répétition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans
une embrasure, contait des histoires joyeuses:
--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne répétera pas le
«deux» aujourd'hui.
Avant de se retirer, le vieux comédien alla serrer la main à
Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa
douloureuse sympathie, il se fit des yeux noyés, comme eût fait à
sa place tout porteur de condoléances. Mais il se les fit bien. Ses
prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles à la lune dans
les nuées. Les coins abattus de ses lèvres tombaient dans deux plis
profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air
vraiment affligé.
--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un
être pour lequel on a éprouvé un... sentiment... avec lequel on
a... vécu dans l'intimité... de le voir emporté par un coup...
tragique, c'est rude... c'est terrible!...
Et il lui tendait ses mains compatissantes.
Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son
manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents:
--Vieil idiot!
Fagette la prit par la taille, la mena doucement à l'écart au pied
de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille:
--Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument étouffer cette
affaire-là. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le
monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie.
Et, comme elle avait du style, elle ajouta:
--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux.
Mais prends garde, Félicie: les femmes ont le prix qu'elles se
donnent.
Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, les joues en feu,
retint ses larmes. Trop jeune pour posséder ou même souhaiter la
prudence qui vient aux comédiennes célèbres quand elles sont en
âge de passer femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre, et,
depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son passé toute
inélégance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle,
avait agi publiquement à son égard avec une familiarité qui la
rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd
au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau
des fleuves entre des rivages sans mémoire, elle songeait, irritée
et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs.
--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a
envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tué pour moi. J'en
ai été très ennuyée. C'était un comte.
--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre
réplique.
Et Nanteuil:
»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...
Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa
tomber ces mots:
--Une bien triste nouvelle. Le curé lui refuse l'entrée de son
église.
Chevalier n'ayant plus de parents, hors une sœur ouvrière à Pantin,
madame Doulce s'était chargée de commander l'enterrement, aux frais
des comédiens.
On l'entourait. Elle reprit:
--L'Église le repousse comme un maudit. C'est affreux!
--Pourquoi? demanda Romilly.
Madame Doulce répondit très bas et comme à regret:
--Parce qu'il s'est suicidé.
--Il faut arranger ça, dit Pradel.
Romilly montra de l'empressement.
--Le curé me connaît, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner
un coup de pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je serais bien
surpris si...
Madame Doulce secoua tristement la tête;
--Tout est inutile.
--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly,
avec l'autorité d'un directeur de la scène.
--Certes, dit madame Doulce.
Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on pouvait forcer les prêtres
à dire une messe.
--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vénérable. Sous
Louis XVIII, le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, fermées au
cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont
autres. Usons de moyens plus doux.
Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pièce abandonnée,
s'était approché, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda:
--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit béni par l'Église? Pour
ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un
système, et je considère comme un devoir de participer à toutes les
pratiques extérieures du culte. Je suis pour toutes les autorités,
pour le juge, pour le soldat, pour le prêtre. Je ne puis donc être
suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne
comprends guère que vous vous obstiniez à offrir au curé de
Saint-Étienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous
donc que ce malheureux Chevalier aille à l'église?
--Pourquoi? répondit madame Doulce. Pour le salut de son âme et
parce que c'est plus convenable.
--Ce qui serait convenable, répliqua Constantin Marc, ce serait
d'obéir aux lois de l'Église, qui excommunie les suicidés.
--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soirées de Neuilly_?
demanda Pradel qui était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas
lu _les Soirées de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort.
C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il
est orné d'une lithographie d'Henry Monnier représentant, je ne sais
pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux
libéraux de la Restauration, Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose
de comédies et de drames qui ne peuvent être joués, mais qui
contiennent des scènes de mœurs fort intéressantes. Vous y verrez
comment, sous le règne de Charles X, un vicaire d'une des églises de
Paris, l'abbé Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut
à toute force enterrer un athée. Madame d'Hautefeuille était
pieuse, mais elle possédait des biens nationaux. Elle mourut
administrée par un prêtre janséniste. C'est pourquoi après sa mort
elle ne fut pas reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où elle
avait passé sa vie. En même temps que madame d'Hautefeuille, sur la
même paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir.
Par son testament, il avait ordonné qu'on le portât directement au
cimetière. «C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, il nous
appartient.» Aussitôt il fit un paquet de son étole et de son
surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction et l'amena
dans son église.
--Eh bien! répondit Constantin Marc, ce vicaire était un excellent
politique. Les athées ne sont pas pour l'Église des ennemis
redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent élever
une Église contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout
temps des athées parmi les chefs et les princes de l'Église, et
plusieurs d'entre eux ont rendu à la papauté d'éclatants services.
Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement à la discipline
ecclésiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque
oppose une foi à la foi, une opinion, une pratique à l'opinion
reçue et à la pratique commune, est une cause de désordre, une
menace de péril, et doit être extirpé. Le vicaire Mouchaud l'avait
compris. Il fallait en faire un évêque et un cardinal.
Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire à la fois; elle
ajouta:
--Je ne me suis pas laissé abattre par la résistance de monsieur le
curé. J'ai prié, j'ai supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes
respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez à l'archevêché. Je
ferai ce que Monseigneur m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à
suivre ce conseil. Je cours à l'archevêché.
--Travaillons, dit Pradel.
Romilly appela Nanteuil:
--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scène.
Et Nanteuil reprit:
»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...